I. La conitcsso de Moiilalcinl)crt
que je lui faisais cette lecture; c'est un hommage qui ne vous aurait pas déplu. Nous nous sommes tous deux rappelé cette admirable pensée de notre abbé Gerbet, qui s'applique si bien à Albert : « Pour moi, je prête « l'oreille aux sons que rendent les âmes saintes, avec plus « d'attention qu'à la voix du génie. »
« Munis des renseignements que vous nous donniez dans votre dernière lettre, nous avons été faire un pèlerinage dans tous les lieux et chez toutes les personnes que vous nous citiez. Nous avons d'abord commencé par la Casa Paolinclli *. Ces braves gens nous ont reçus à merveille, paraissant prendre le plus grand intérêt à votre histoire, ayant su par Brera- votre conversion. Nous avons pénétré avec la plus vive émotion dans la chambre qui a été celle d'Albert. Nous y avons récité à voix basse le De profundis, moi du moins, repassant dans ma mémoire les scènes cruelles et déchirantes dont cette pauvre chambre a été le théâtre. Cet appartement, joli du reste, est aujourd'hui occupé par un marquis Gherardi. Nous aurions bien voulu pouvoir l'occuper nous-mêmes, pour toutes sortes de raisons.
'( Ensuite nous avons été chez les Visitandines ; nous avons vu la supérieure et nous lui avons parlé de vous très-longuement. Elle m'a paru aussi s'intéresser beaucoup à vous, mais elle a été très-froide pour nous; j'avais cependant amené ma femme avec moi pour lui bien faire comprendre que j'étais un homme établi et respectable, cela ne m'a pas réussi. Cette bonne dame, je crois, aura pensé que je n'étais pas légitimiste. Elle paraissait tenir beaucoup, dans sa conversation, à décocher des traits contre Philippe et la France de Juillet.
i. I^ dernière habitée à Venise par Albert et Alexandrine. '2. Le médecin qui avait soigné Albert.
({ En revanche , le P. Catullo nous a reçus et traités à merveille; nous avons été nous confesser à lui, et communier dans sa belle église le jour de sainte Elisabeth. C'est un homme charmant, à mon avis. 11 vous aime tous à la folie, et la Eugenia, ed il FercJinando, e lulli quanti. Nous avons longtemps causé de vous, surtout de votre conversion et de vos doutes anciens. Je ne sais pas si c'est lui qui vous avait dit jadis : Per me, non lo posso credere, à l'occasion du salut des protestants de bonne foi, mais il ne m'a pas du tout paru avoir des opinions de ce genre. J'ai aussi vu Brera, qui a paru touché de votre souvenir et vous aime beaucoup. 11 m'a dit que Caraba était devenu garçon de café. Knfin le bon vieux Gamba , le musicien prétentieux Perruchini- Romanini, qui prétend avoir appris l'allemand à Ferdinando, l'Anglais Williams, etc., etc., etc., me parlent de vous avec le plus vif intérêt et veulent être rappelés à votre souvenir. »
M. DE MONTALEMBEUT A ALEXANDRINE.
Florence, 3 mars 1837.
« Chère petite sœur, vous avez beaucoup à vous plaindre de votre frère. Je m'avoue coupable et très-coupable de ne vous avoir pas écrit depuis si longtemps, pas si coupable que vous l'avez été vous-même pendant les derniers mois de Tannée dernière , mais enfin très-coupable, c'est dit. Cependant, songez que j'étais à Rome avec ma femme, que je n'avais que deux mois à y passer, et que, pendant ce temps, il fallait tout voir, et, ce qui plus est, tout montrer; qu'en outre j'avais une quantité d'afl'aires essentielles à traiter, pour moi, pour l'abbé Lacordaire, pour la maison religieuse des Polonais, fondée par le
comte Plater, et though last not least, pour l'abbé Gerbet. Vous me pardonnez donc, n'est-ce pas ? bonne et chère amie, à condition de me repentir et de me conduire mieux pour l'avenir, ce que je promets de bien bon cœur. Dites donc à l'abbé Gerbet que, malgré son séjour à Boury, où il néglige non-seulement sa correspondance, mais ses travaux, — n'ayant mis au jour, après six mois de silence, que trois pages dans l'Université catholique, et un fragment de la réfutation complète (de M. de La Mennais) qu'on attend de lui; — dites-lui que son morceau, dans le numéro de janvier, est admirable; que plusieurs personnes m'ont écrit qu'il s'était surpassé, et, quoiqu'il n'ait pas eu l'amabilité de me l'envoyer, je l'ai cependant reçu avant de quitter Rome ; que je l'ai, le lendemain, porté au Pape, entre les mains de qui je l'ai laissé; que Sa Sainteté y a pris le plus grand intérêt et qu'Elle a lu à haute voix, devant moi, toute la première page. Le Pape a paru surtout charmé de cette période qui commence si magnifiquement l'écrit et où il est dit que tous les anciens amis de M. de La Mennais ont passé à la droite du vicaire de Jésus-Christ. Il l'a emporté dans ses appartements ; je sais qu'il l'a lu à plusieurs personnes et qu'il l'a remis au cardinal Lambruschini. Dites tout cela, je vous prie, à ce taciturne abbé, et, s'il n'est pas transformé en arbre du parc de Boury, je pense que cela l'intéressera. Le Pape nous a donné à chacun un beau crucifix et force chapelets pour nos amis, dont vous aurez votre part, si vous vous conduisez bien pour moi d'ici à notre revoir.
« Je n'ai reçu votre lettre du 8 décembre que lorsque j'étais déjà à Rome, par conséquent je n'ai rien pu faire de ce que vous me demandiez pour Venise. Je n'ai jamais vu M. B., si ce n'est de loin, un jour qu'il ramait dans uiui gondole, avec des gants jaune clair et une blouse.
Nous avons quitté Venise le 8, après avoir communié et reçu la bénédiciion du P. Catullo, qui vous aime, ainsi qu'Eugénie, comme ses deux yeux. Nous avons fait une courte quarantaine à Rovigo, et nous avons couru en toute hâte à Rome pour y arriver avant Noël, et pour y voir et goûter cette sublime messe du Pape à Saint- Pierre. Nos deux mois de séjour à Rome ont passé comme deux jours. Nous avons vu avec un bien tendre intérêt cette maison au pied de la Trinité-du-Mont où Albert vous a vue pour la première fois, et où, moi aussi, trèschère, j'ai fait connaissance avec vous. Je n'y suis pas entré ; elle était gorgée d'Anglais. La personne qui m'a parlé de vous avec le plus d'intérêt et avec une affection tendre et profonde, c'est cette bonne princesse Wolkonsky. Elle a appris, avec une sympathie qui m'a été au cœur, tout ce que j'ai pu lui dire sur nos souvenirs sacrés du mois de juin, sur votre conversion, votre première communion à deux, votre rencontre avec votre mère ; elle m'a conté aussi des choses charmantes de votre séjour à Sorrento. Je lui ai parlé du journal d'Albert. N'avez-vous plus rien à me citer du livre vert ? 11 faut que vous m'aimiez toujours bien -. car, bon gré, mal gré, je suis associé à tous ces bons et grands souvenirs de votre vie. Je lis le Dante avec ma femme et je pense à chaque page à nos soirées de Pise. Je vais bientôt passer par cette ville où je vous ai dû et à lui tant de doux moments, et où, vous aussi, vous avez bien joui de votre bonheur, malgré tant d'inquiétudes déjà. Jugez quelle misère pour moi que de quitter l'Italie au plus beau moment de l'année , ne la voyant qu'à moitié et avec une femme qui, malgré ses dix-huit ans, a une merveilleuse compréhension en fait d'art et de monuments !
« Dounez-moi des nouvelles de votre beau -frère
Charles et des Craven, à qui je vais écrire prochainement une lettre que je vous enverrai. J'ai été avec une bien vive émotion à la villa Mattei et aux catacombes de Saint-Sébastien. Et votre sœur Pauline, dont on imprime la prose ^ ! J'aurais voulu être à Lisbonne quand le n° 7 de V Université y est arrivé ! Comme nous allons être longtemps séparés ! Il faudra bien nous écrire cet été, bien et beaucoup. Quand donc notre bonne bande sera-t-elle de nouveau réunie, cette bande de tendres et catholiques amis, dont Albert est le saint protecteur au ciel ? Peutêtre que la Providence nous réserve cette réunion pour nos vieux jours, afin que les glaces de l'âge ne réagissent pas trop contre l'enthousiasme de notre jeunesse. Adieu, mes très-chères sœurs et amies. Ma femme vous aime et vous embrasse du fond de son cœur. »
ALEXANDRINE A PAULINE
« Bouiy, 12 avril 1837.
« Ma. bonne sœur bien-aimée ! ce matin nous avons communié toutes les quatre pour toi dont c'était le jour de naissance, et tous nos souhaits pour toi étaient également sincères, sinon également tendres, puisqu'on dit qu'il faut laisser à l'amour d'une mère la plus belle part de tendresse. On le dit, mais moi je ne puis le croire, et je suis persuadée au contraire que jamais je n'aurais pu aimer mes enfants autant que j'ai aimé Albert ! J'en reviens à te dire que -la prière que j'ai faite pour toi m'a satisfaite, plus que toutes les autres que je fais, car elle était fervente, je crois. Te souviens-tu de ce même jour,
i. Quelques pages sur les catacombes écrites en 1830, insérées dans VUniversité catholique, à mon insu, par l'abbc Gerbet, d'accord avec mes sœurs.
à Naples, il y a trois ans ? — Rien que trois ans ! et je suis dans un monde nouveau ! — Mais, Dieu merci ! la même étoile y préside et plus belle que jamais. Mon Albert! mon Albert que j'aime plus que je ne puis dire ! Pauline, j'ai pensé quelle magnifique chose est l'amour ! Sur cette terre, ne pas se voir, ne pas s'entendre n'y fait rien ; mais enfin on a l'espoir de s'y revoir; on pense qu'on a les mêmes pensées, on peut savoir matériellement (par lettres, etc.) qu'on s'aime encore; on n'est pas deux êtres différents, comme le sont ceux de ce monde et de l'autre. Cette force de sympathie est pourtant déjà belle, dans les absences de la terre ; mais qu'est-elle en comparaison de la sympathie qui subsiste, dans l'absence, entre le temps et l'éternité, entre une misérable mortelle et un être devenu un ange, entre la petite terre que nous voyons et ce monde dont notre imagination ne peut rien se représenter? Et cependant l'amour, l'amour béni par Dieu franchit cet abîme. Il ne voit rien, n'entend rien ; tout pourrait lui paraître fini pour toujours, mais jamais il ne peut s'arrêter à cet affreux doute, et c'est même lui qui, parce qu'il se sent immortel, aide la foi à croire à l'immortalité et au bonheur immortel ! Cette nuit j'ai rêvé que je disais à Albert : « Mon seul ange ! » avec toute l'expression de ma tendresse pour lui, et qu'il semblait heureux de ce mot. Il est constamment le fond de chacune de mes pensées, en même temps que Dieu, j'espère; mais, matériellement, j'ai en ce moment moins de temps pour me livrer à mes souvenirs. Nos occupalions font voler les jours. Le bien est plus amusant à faire que le contraire, — aussi bien que plus satisfaisant; — on n'a pas un moment d'ennui. Ce qui est aussi salutaire, c'est d'être persuadé que la douleur et toutes les misères sont le partage de ce monde. Cela donne une grande placidité, je t'assure (et Eugénie le sent comme moi).
d'être sûre qu'à chaque pas on trouve le malheur, et que les éclairs de bonheur qu'on a ne sont que des rafraîchissements pour donner la force de continuer la route. Si tu savais comme cela fait tout supporter presque avec un sourire, tu me pardonnerais de regarder la terre comme un cimetière, où tout ce qui marche souffre, a souffert et souffrira. J'admets que ces choses sont tristes, mais elles sont vraies, il n'y en a pas de plus vraies. Une triste réalité n'en devient pas moins réelle parce qu'on se ferme les yeux pour ne pas la voir ; et ne vaut-il pas mieux se consoler en regardant ce qu'on nous promet derrière cette sombre réalité, qui n'est que comme une grotte obscure à traverser avant d'arriver à un lieu de délices ? Ce n'est pas Dieu qui a fait la mort et la douleur : voilà ce que je voudrais toujours répéter à nos pauvres villageois, parce que j'ai souvent peur qu'on ne calomnie notre cher bon Dieu *.
a Pardon, mon cher ange, de te parler ainsi de choses tristes aujourd'hui ; mais, avec la religion, le triste est consolé et rempli d'espoir, tandis que, sans elle, tout ce qui est gai et heureux est triste, quand on l'examine. Voilà qui dit tout en peu de mots; et pourtant j'ai bien peu de foi et je te prie de demander au bon Dieu de m'en donner davantage. Oh ! ma bonne amie, que j'ai été étonnée de voir que tu me croyais guérie entièrement de mes scrupules, cercles, etc., quand dernièrement je viens précisément d'avoir « un accès de fièvre spiriluelle, » que
i. Lorsque des lettres telles que celle-ci me parvenaient dans rab=;ence, on comprendra, sans que j'en paile, quels sentiments elles devaient faire naître. Il était bien vrai de dire, en pareil cas, que « ne pas se voir, ne pas s'entendre, n'y faisait, rien; » car souvent en lisant et relisant ces lettres, à Lisbonne, il nvarrivait de penser que la séparation ne servait au contraire qu'à rendre notre union plus étroite.
j'en perds la tête quelquefois, que je crois tout de moi, ou rien de moi ! Mais c'est ma stupide imagination, que l'abbé Gerbet guérira, en me défendant d'analyser. A propos de cela, il m'a dit de l'envoyer une dizaine de chapelet que j'ai composée il y a quelque temps et que, par scrupule, je ne voulais pas t'envoyer, parce que je savais que tu la louerais. Maintenant il peut y avoir de l'orgueil à t' écrire que je ne te l'envoyais pas à cause de cela; car, en cela, je me vante, et, en disant que je me vante, en disant que, pour n'être pas louée, je taisais une chose, il y a encore de l'orgueil, et, en convenant qu'il y a de l'orgueil dans l'aveu que je fais que je me vante, en disant que, pour n'être pas louée, je taisais une chose... Ouf ! au secours! on devient fou ! J'ai voulu seulement te prouver que je sais encore avoir des scrupules et faire des « cercles » et que nous sommes encore sœurs en cela. Voici donc ma dizaine... mais non, cela me prendrait trop de temps ; s'il m'en reste, tu l'auras au bout de ma lettre*.
« Merci, chère sœur, de tant désirer me revoir ! Je le désire bien aussi. Je trouve tout simple que tu ne désires pas me mort, mais je suis toute touchée de la peur que tu as eue de ma grippe. Je vivrai longtemps, et j'espère, avec l'aide de Dieu, vivre patiemment. J'ai moins hâte de mourir maintenant, quoique le goût m'en reste et m'en restera jusqu'à l'autre monde, j'espère. »
EUGÉNIE A PAULINE
« Le 48 avril 1837.
(( Tu as assurément bien pensé à nous hier*, bien prié
1. J'ai perdu cette dizaine, mais je me souviens qu'elle l'avait compos(?e de dix fleurs différentes, attribuant à chacune d'elles l'idée d'une vertu et y joignant une prière.
2. Anniversaire du 17 avril 183 i, jour du mariage d'Alexaudrinc.
avec nous, regretté et espéré comme nous. Hier! le troisième anniversaire de ce pauvre mariage, si heureux, si riche de promesses et d'amour ; du premier jour de ce court. bonheur si abreuvé d'angoisses! Et elle l'a passé hiei' sans lui, pour la, première fois, et déjà, depuis dix mois, tout ce bonheur est fini! Nous avons tous communié, prié et beaucoup pleuré, mais nous avons aussi remercié Dieu, et c'est une messe d'action de grâces que l'abbé Gerbet a dite. Il a voulu qu'Âlexandrine, en ce jour, remerciât Dieu de l'amour d'Albert, de son mariage, et de son entrée dans l'Église. Enfin, il a su rendre la journée d'hier plutôt une journée d'espérance que de regret. »
DE MA MÈRE
« Le môme jour.
« Je ne doute pas que tu n'aies bien pensé à nous et à cette pauvre chère Alexandrine pendant cette journéo du 17 ! Quel souvenir déchirant! que de bonheurs s'ouv^raient alors devant nous tous, et quelle source inépuisable de joie aurait été pour nous ce cher ménage, si heureux et si bon !
(( Je ne puis te dire combien elle a été délicieuse et touchante pendant tout ce cruel jour ! Au milieu de ses douloureux souvenirs, elle a tant de douceur et de résignation ! Après la messe, j'étais rentrée chez ton père ; elle est venue nous y rejoindre et elle nous a embrassés tous deux avec effusion, sans rien dire, car il n'y avait pas de parole qui pût exprimer ce qui remplissait son cœur en ce moment. 11 est impossible d'être plus suave qu'elle ne l'est. Ce mot a l'an* d'être fait pour elle. Mais hélas! malgré la certitude si complète du bonheur de cet enfant chéri, comment s'empêcher de pleurer celui dont
il eût joui ici-bas, si quelques années encore lui eussent été accordées? Ah ! j'aurais été trop heureuse pour ce monde, si tout ce qui semblait devoir être mon partage se fût réalisé! Le voir ici avec son Âlexandrine, jouissant de ce séjour et de cette réunion, mon Dieu ! mon Dieu ! quel bonheur inouï ! Et quelle sombre tristesse remplace ce qui eût été un soleil si brillant, et ce qui, cependant, lorsque j'y pensais d'avance, me semblait, dans l'avenir, une chose toute simple ! »
d'eu GÉNIE.
« Bonn-, i mai 1837.
(( Ma si chère, j'ai reçu ton immense lettre et tout à l'heure j'y répondrai; mais avant, parlons de toutes ces morts que Dieu permet, comme pour nous forcer à ne plus nous attacher à la terre et à être toujours prêts à partir. Tu auras été cruellement frappée de celle d'Antonine^, car tu savais encore bien moins sa maladie que nous! Je ne puis y croire encore! Je la vois si gaie, si fraîche le jour de son départ, me faisant promettre d'aller à Lumigny, dès quelle y serait revenue. Pauvre Antonine! et il n'y a pas eu de retour pour elle! Je ne puis arriver à plaindre ceux qui meurent, mais j'ai senti une bien grande douleur en pensant à celle de ses parents. Je me suis rappelé les regards d'adoration que le pauvre M. de Mun attachait sur elle l'année dernière, et je pense que son état doit être affreux. J'avais mieux connu Antonine que toi, et, à Lumigny, je l'avais tant aimée! Elle était si tendre pour moi! elle pressentait si
1. Antonine de Mun, comtesse de Binon, fiUc cadette du marquis de Mun et d'Emilie d'Urzel, marquise de Mun. Jeune, charmante, idiihUrée des siens, elle fut enlevée subitement à la tendresse de tous ceux qui l'entouraient, le 10 avril 1837.
bien qu'elle mourrait jeune, et elle regrettait la vie! Tu sais si je comprends le sentiment contraire. Il est, je crois, très-dominant dans mon cœur, et cependant, quand je vois mourir en regrettant la vie , je me sens une peine, un chagrin si vif, que mon cœur se gonfle de larmes; et alors, oh! avec quelle sincérité je pense que je voudrais mourir à la place de ceux-là ! Antonine savait bien que sa maladie ne pouvait pas guérir; elle Ta souvent dit à mon père et à moi. Elle me disait souvent qu'elle voudrait être détachée de la vie. Mais, bien qu'elle crût mourir jeune, elle ne croyait pas que ce serait sitôt, elle espérait bien revenir; et, à présent, morte, et morte d'une manière si subite! Elle était préparée à mourir; peu de jours avant, elle avait fait ses pâques. Cette mort subite n'a donc rien d'effrayant pour elle et peut au contraire être regardée comme une miséricorde de Dieu; car, puisqu'elle regrettait la vie, c'eût peut-être été une trop grande épreuve pour elle que de se voir mourir. Comme cela, elle s'est trouvée en présence de Dieu et de l'éternel bonheur avant d'avoir eu le temps de sentir la douleur de quitter la terre. Si elle a encore à expier dans l'autre vie , prions pour elle avec ardeur, afin que Dieu la délivre!
(( Voici maintenant une seconde mort qui te fera beaucoup de peine. La pauvre Hélène * a aussi quitté
1. Hélène de Tourzel, comtesse d'Hiinolstein. Son grand-père, le marquis de Tourzel, était le frère aîné du comte de Montsoreau, père de ma mère, et j'avais eu pour marraine sa grand'mère, gouvernante des enfants de France, créée duchesse après la Restauration.
La duchesse de Tourzel ne mourut qu'en 1832. Je me souviens donc d'elle parfaitement, avec le sentiment de la plus tendre vénération. Elle avait conservé jusqu'à l'âge le plus avancé toute l'énergie de sa jeunesse et la vivacité de son esprit, et l'une et l'autre ajoutaient à l'intérêt des récits qu'elle savait si bien faire de toutes les
ce triste monde. Dieu sait ce qu'il fait, et, puisqu'il a promis une récompense aux larmes, il sait probablement que la douleur est salutaire à l'âme. II est vrai qu'elle rapproche de Dieu plus que la joie! Maman craignait que ces deux morts ne te fissent trop d'effet pour te les écrire directement; mais moi, je sais bien que, puisque tu as pu apprendre la mort d'Albert par une lettre , tu peux tout supporter! »
d'eugénie.
s 7 mai 1837.
« Deux mots seulement ce soir, car je tombe de fatigue et il faut que je me couche. Nos occupations sont si
scènes terribles auxquelles elle avait pris part. Elle avait même écrit le Récit du voyage à Varennes, et je me souviens, presque enfant, de le lui avoir entendu lire, et de l'impression que me fit cette lecture. J'ignore pourquoi ce manuscrit n'a jamais été publié, car assurément aucun des récits de cet événement ne peut valoir celui de la seule personne qui se trouvât avec le roi et la reine, Madame Élisabetb et les enfants de France, dans cette voiture qui les emmenait en fugitifs hors de Paris et les y ramena en victimes.
On ne peut se figurer avec quels sentiments ma tante parlait surtout de ce charmant et malheureux prince qu'elle avait vu grandir au milieu de tant d'espérances, et qu'il ne lui fut pas donné d'approcher dans son martyre, pour soulager du moins par sa tendresse les tortures dernières de sa lente agonie! Certes, l'imagination ne peut se porter sans horreur et sans épouvante sur le souvenir de la captivité et du supplice des trois grandes victimes du Temple, mais elle s'arrête et n'ose pas fixer l'image de l'enfant arraché à sa mère et livré à ce raffinement de barbarie auprès duquel la mort eût été un bienfait! Oui, un bienfait; car si aujourd'hui on apprenait que cette tôte blonde est tombée sous le même coup qui frappa celle de sa mère, le cœur serait soulagé de l'iiorrible étreinte qui le saisit chaque fois que l'on se représente la cruelle et mystérieuse destinée du dernier fils de roi qu'ait vu naître la France! Cette impression fut rendue, chez moi, plus profonde que toute autre, peut-être, par ces récits faits en présence du charmant portrait de l'infortuné Dauphin , suspendu, chez ma tante, en face de celui de sa sœur. Madame Royale, et qui le représentait dans tout l'éclat de sa belle et brillautc enfance.
multipliées maintenant, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, que je passe quelquefois la journée sans m' asseoir. Tous les gens qui meurent veulent nous voir, tous les malades nous demandent, tous ceux qui veulent se convertir viennent nous trouver, et nous allons chercher ceux qui ne le veulent pas. Cela constitue un mouvement perpétuel et actif.
(( Pauline, mon plan de passer une partie de l'été à Lumigny, ma liaison avec Ântonine que mon père tenait à rendre intime, qu'est devenu tout cela? Qu'est-ce qui est stable sur la terre? L'instabilité, pas autre chose.
u Dans quatre jours, mon père part pour Nantes. Il ne sera pas longtemps absent, mais c'est égal, c'est triste de le voir partir. 11 est si bon! il est plus tendre pour nous que jamais. Tu ne peux te faire d'idée pourtant du degré auquel son détachement de la terre augmente. Pauvre père ! ce sont tous les malheurs de cette année qui l'ont rendu ainsi. La mort d'Antonine l'a beaucoup affligé. Tu sais comme il l'aimait! et, s'il n'était pas maintenant si résigné à tout, ce nouveau chagrin lui aurait peut-être fait mal.
(( Je te remercie de tant penser à moi , de te figurer m'avoirprès de toi « pour me pousser le coude, » chère toi! Nous étions, c'est vrai, si amies dans le monde! Te souviens-tu comme nous surprenions les gens, en aimant tant à être l'une près de l'autre, à nous retrouver dans un bal? Il y a peut-être des sœurs qui s'aiment autant que nous, mais certainement pas plus, et j'aime à penser que, pour ma part, je t'ai aimée autant qu'on peut aimer une sœur et une amie ensemble. »
a Le î9 mai.
. « Je crois bien qu'il n'y a do bonheur vrai que pour ceux qui ne redoutont pas la mort. Aimer la mort, c'es^ u. 6
haïr tout ce qui meurt, c'est languir après la vie. Comme châtiment, Dieu a permis la mort, mais c'est par elle qu'il nous fait aspirer avec ardeur à la plus haute récompense. Oh ! quand je mourrai, ne me regrettez pas; car si je bénis Dieu chaque jour d'être née, c'est que, naissant, je suis assurée de mourir. Pauline, Pauline! que notre réunion et notre union au ciel sera heureuse ! »
« 1" juin.
« Je conçois que le regret de n'avoir pas vu mourir Albert te revienne quelquefois bien vif et bien poignant, et je remercie Dieu d'avoir été toujours près de lui pendant ce voyage et pendant ses longues dernières souffrances. Depuis la date de notre départ de Venise, je suis avec Alexandrine les anniversaires de chaque journée. Lundi, il y aura un an de son abjuration; il y a un an aujourd'hui qu'Albert a joué du piano pour la dernière fois : lorsqu'il le faisait, c'était toujours avec une inconcevable tristesse, il faisait des accords qui rendaient mélancolique malgré soi. Dans cette nuit du 30 mai au 1" juin, il a joué tout d'un coup vers deux heures du matin; je dormais, et je sais que, réveillée ainsi par la musique au milieu de la nuit, ne me rappelant plus où j'étais, le son de ce piano me fit un douloureux effet.
{( Le son de sa voix, son cher regard, si résigné, si bon jusqu'à la fin, tout cela est devant moi comme présent et j'espère que, malgré ma détestable mémoire, il en sera toujours ainsi.
« Pendant que je t'écris, je m'arrête pour lire dans le Livre bleu ^ où Alex a écrit toutes ces dernières paroles,
1. Tant de fois cité dans la partie précédente, et où avaient été conservés tous les souvenirs des derniers jours.
et si je ne cesse pas, je ne pourrai pas achever ma lettre, car elles me brisent le cœur. Déjà deux ou trois fois, ces mots m'ont fait quitter la plume pour pleurer, pour t'oublier dans une méditation vers lui, pour lui parler, l'appeler, lui demander où il est, ce qu'il fait, pour m'écrier : 0 mon Dieu! mon Dieu! ne peut -on pas se voir de la terre au ciel! Et, à présent, me voilà dans un de mes plus grands accès d'amour de la mort ! »
« Le 2 juin.
« Tu as bien raison de dire que nous semblons tous nous être un peu rapprochés du ciel depuis qu'Albert y est, toi comme nous, ma Pauline : je n'aime pas quand tu t'exclus. Nous pouvons bien répéter cette phrase qu'il a écrite : « Il s'établit une douce communication entre le ciel et nos âmes. » Cette communication est le plus grand bonheur de la terre. ïu as beau dire, quelque heureuse que soit la vie , rien ne vaut la quitter. Que veux-tu! il faut me laisser parler comme je parle; je ne suis pas juge, je ne connais pas le bonheur dont tu me fais la description, et si je l'ai vu, si je me le suis figuré, je me suis aussi figuré le bonheur du ciel, et tous les autres ont pâli devant celui-là, et je ne me suis plus senti dans le cœur ni curiosité , ni désir, ni besoin du bonheur de la terre.
« Je reprends ligne par ligne ta lettre du 9 mai, parce que tu te plains de la quantité de choses que j'oublie de te dire ; alors je vais écrire par ordre.
« Comment ! je ne t'ai jamais parlé de notre classe de quarante-quatre enfants? Je suis une étourdie. Eh bien ! oui, j'ai vingt-deux élèves, Olga autant; je leur apprends le catéchisme, je leur apprends que la sainte Trinité, c'est Dieu, que le Saint-Esprit n'est pas un saint comme
saint Pierre et saint Paul (erreur à laquelle ils sont enclins), etc., etc. J'ai une grande et assez vilaine chambre avec une croix au-dessus de la cheminée et, là, je fonctionne, et, sur six fois, cela m'amuse quatre ^
(( L'histoire de notre sauvage t'a intéressée*? Eh bien ! apprends-en le dénoùment heureux pour elle : elle est établie en ce moment chez nous en qualité d'aide-jardinier. Je ne puis te dire sa joie, sa surprise à ce changement de situation, et toutes les manières dont elle nous témoigne sa reconnaissance. Elle prend nos mains, elle les baise, puis devient toute rouge et agitée, et pousse des exclamations : « Ah ! que je suis bien ! » et autres de ce genre. Elle est très-nerveuse, elle est même sujette à de violentes attaques de nerfs, et, après son arrivée ici, ce grand changement dans sa vie lui avait presque troublé la tête. Un soir, pendant le dhier, elle a été saisie d'une de ces terribles attaques, au grandissime effroi de toutes nos femmes de chambre, qui ont poussé la bêtise jusqu'à ne plus vouloir parler à la pauvre petite de tout le reste de la soirée. L'attaque était, il est vrai, très-forte; elle se roulait par terre en criant et s' arrachant les cheveux; puis, lorsqu'elle se calma un peu. il y eut, comme toujours en pareil cas, un torrent de larmes. Ensuite elle se releva tout d'un coup et dit qu'elle voulait aller à la chapelle, et, là, elle se mit à dire tout ce qu'elle savait de prières ; puis cela fait, elle vint se mettre à genoux devant moi en me disant : « Mademoiselle Eugénie, je vous demande pardon de vous avoir fait de la peine ; » puis devant Alex : u Madame Albert, je vous demande bien pardon du mal que j'ai fait! » Pauvre
1. Le curé de Boury, à cette époque, était un vieillard de quatrevingt-dix ans, presque perclus et hors d'état de s'occuper des enfants de ia paroisse.