Une pauvre enfant vagabonde qu'elles avaient recueillie
enfant! Tu te figures si nous étions attendries! Alors, je lui jouai un peu d'orgue. Dès les premiers sons, elle se calma ; elle caressait ma main pendant que je jouais et répétait : « Oh ! que c'est beau ! que c'est beau !... d Je t'assure qu'elle est tout à fait touchante et extraordinaire à entendre, lorsqu'elle parle de jeunes filles ou d'enfants plus jeunes qu'elle et menant la même vie qu'elle : u Celle-là, elle n'était pas comme moi, elle (( n'était pas forcée, elle avait une bonne mère, elle, qui « travaillait et qui la priait de rester avec elle; mais elle « se sauvait toujours, elle disait : c Ah! bah! j'aime pas « travailler, » puis elle venait avec les bandes. Un jour, « j'ia rencontre, elle avait l'air fatiguée et d'avoir faim. « J'iui dis : Te v'ià donc toujours, tu vas donc pas avec « ta mère, t'es bête, tiens! Elle n'avait pas mangé depuis « deux jours. J'avais trois morceaux de pain, j'Iui en ai « donné deux; j'avais vingt sols, j'Iui en ai donné dix, »
« Que dis-tu de cette tirade? Ne crois-tu pas que cette bonté et cette charité, au milieu de l'ignorance de toutes choses, ont dû lui valoir, auprès de Dieu, beaucoup plus que des rouleaux d'or donnés par l'abondance d'un riche? Et ne trouves-tu pas remarquable que ce bel instinct du bien puisse ainsi germer et se conserver dans le cœur d'une pauvre créature grandie au milieu du crime, et ignorant jusqu'au nom de Dieu !
« Passons à un autre sujet.
« Oui, les vers de l'abbé Gerbet sont admirables. Depuis que je lis, que je comprends ce que je lis, et que je crayonne des livres en tous sens et en toutes couleurs, en y trouvant ce que j'ai quelquefois pensé, quelquefois éprouvé, nulle part et jamais je n'ai trouvé, comme dans les livres de l'abbé Gerbet, l'expression des pensées que l'on a sans avoir de paroles pour les dire, et celle des pensées que l'on n'a pas eues mais qui souvent, même à
votre insu, rôdent, pour ainsi dire, autour du cœur; car à la joie de les voir exprimées se mêle moins de surprise que de souvenir doux et heureux.
« Autre chose maintenant. Ah ! madame, je vous y attendais! Vous croiriez, sans doute, dans la sagesse de vos scrupules, ne pas avoir entendu la messe, si vous aviez joué de l'orgue pendant sa durée, et, en jouant, contribué à aider la ferveur et l'attention des assistants! Eh bien ! moi , madame , éclairée par de meilleurs conseils, je m'adresse à Dieu avant la messe, je le prie d'en accueillir les intentions et d'en pardonner les distractions; puis, lorsque le prêtre est au bas de l'autel et que tout le monde s'agenouille, moi, je me relève et je m'assieds à mon orgue; et ainsi se passe la messe pour moi, sans autre moyen d'exprimer à Dieu l'adoration, l'humilité, les vœux, les offrandes, les mille besoins de mon âme, qu'en variant ou modifiant plus ou moins les sons de mon instrument, plus expressif d'ailleurs que ne pourraient l'être toutes les paroles du monde. Te dire que je n'ai pas mille distractions, mille oublis de Dieu, ce serait bien manquer à la vérité ; mais revenant de ces fuites de l'attention, je rappelle à Dieu que mon cœur est à genoux devant lui, et je le prie de lui pardonner les fautes de mon esprit. Veux-tu savoir encore quelque chose de plus ? C'est que, si par hasard je vais à une autre messe plus tard, il est toujours entendu que ce n'est point dans l'intention de suppléer à une messe mal ou pas entendue. Bref, le cas est prévu dans l'Église, et il y a été décidé que ceux qui faisaient de la m.usique et chantaient pendant la messe, l'entendaient très-bien et qu'il ne fallait pas penser différemment.
u Après-demain nous partons pour Paris. C'est la fin d'une heureuse période, période de douceur et de calme. Qu'arrivera-t-il encore dans notre vie? De Paris je t'écri-
rai, je te dirai comment je me trouve de ce changement .d'atmosphère.
« Nous avons eu ici une grande procession le jour de la Fête-Dieu, l'orgue en plein air devant un reposoir était ravissant. Je te quitte, adieu ! Que Dieu nous accorde de nous revoir bientôt!
DE MA MÈRE
Le 2 juin.
« Je prends en ce moment la place d'Olga qui voulait t' écrire, mais elle est de garde auprès de deux jeunes filles, dont l'une fait demain sa première communion, et l'autre la renouvelle. Eugénie t'a-t-elle raconté ses processions ?... Je crois que non, elle ne t'a pas écrit ce jour-là. C'était réellement charmant ! Cette file très-nombreuse de jeunes filles en blanc, la musique près du reposoir, l'eftet extraordinaire de la voix d'Eugénie en plein air, tout cela a été au delà de ce que je puis t'en dire !
« Chère enfant, j'ai besoin de te dire combien j'ai été attendrie et contente de ce que tu me dis dans la lettre du 20 mai : c'est un sujet sur lequel nous avons toujours pensé de même, mais il n'y en a pas beaucoup, je crois, qui sincèrement soient de notre avis. Ce que tu me dis sur tout cela chatouille de mon cœur Vorgueilleuse faiblesse ! en me prouvant que j'avais raison ; car je l'ai dit cent fois : celles qui, une fois mariées, deviennent comme des chevaux échappés, sont celles qui ont été privées de toute jouissance dans leur jeunesse. A Paris, on commence sa carrière de plaisirs et de danse en se mariant ! tandis que, selon moi , il faudrait ne plus aimer le plaisir et la danse après qu'on est mariée; mais pour cela, il n'est pas mauvais de s'être un peu amusé
auparavant. Aussi, ma chère enfant, je ne regrette, je t'assure, aucun des plaisirs que je t'ai procurés. D'un autre côté, tu sais bien que je vous disais toujours aussi que, tout en vous amusant," il fallait être tout à fait prêtes et préparées à vous passer de tout amusement, à vous en priver complètement, et pour toujours, s'il le fallait.
« Assez d'encens pour moi, comme cela.
« Je te quitte, mon enfant, car j'ai tous mes paquets à faire. Je sors de la dernière messe que nous dira ici (pour ce séjour au moins) notre bon abbé Gerbet. Nous y avons toutes communié; moi, dans l'intention de remercier Dieu des consolations qu'il m'a accordées, et de toutes les grâces qu'il m'a faites depuis six mois. Celte richesse de secours spirituels nous a ranimés, et nous a réellement rendu la vie. Pour Alexandrine et Eugénie, cela est positif ; et pour moi, qui n'en ai peutêtre pas aussi bien profité qu'elles, je reconnais toutes les jouissances que j'y ai trouvées.
{( Je t'embrasse de toute mon âme. »
M. DE MONTALEMBEKT A ALEXANDRINE.
« Paris, 6 mai 1837
'( Vous faites de moi le plus bel éloge du monde en me disant que je vous écris sur Albert de manière à vous satisfaire. Hélas ! très-chère amie, je vous avoue que ce n'est pas du tout de façon à me satisfaire moi-même ; au contraire. Je crains toujours d'être ingrat envers lui, envers sa sainte mémoire. Je crains d'oublier trop souvent, au milieu de mon récent bonheur, les ardentes prières, la tendre sollicitude de celui qui, comme vous le dites, m'a obtenu ce bonheur. Et cependant Dieu sait que je reporte sans cesse sur Albert mon âme et ma
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mémoire, toutes les fois du moins que je puis les détacher du présent. En Italie surtout, il était bien naturel que j'eusse toujours présent au cœur son souvenir, le plus doux de tous ceux que j'y ai ''éprouvés. Je me suis plu à m'y sentir sans cesse sous la protection de celui qui avait été le compagnon de ma vie intime, et le confident de toutes mes émotions, et qui aurait donné, j'en suis sur, une portion de son bonheur pour me procurer le mien. Mais l'attente que je nourrissais depuis longtemps de rester quelques jours à Pise et d'y jouir de mes souvenirs, a été bien trompée. Retenu, comme je vous l'ai dit, à Florence, par la maladie de ma femme, il nous a fallu, dès qu'elle a été rétablie, courir en toute hâte à Gênes, et faire ensuite le long détour de la Corniche pour éviter les neiges du mont Genis, afin d'arriver avant l'époque où il eût été dangereux pour elle de voyager. Nous n'avons donc pu que passer à Pise, et cela par un temps si affreux, qu'il était impossible de faire un pas dans les rues transformées en ruisseaux de neige fondue. J'ai cependant pataugé la nuit, au clair de lune, depuis l'auberge jusque devant la maison oii nous avons demeuré. Mais il était trop tard pour essayer de renouveler connaissance avec notre fameux professeur et la pauvre Thérèse. Le lendemain matin, il nous fallait partir par une neige battante ! au 25 mars ! On ne reconnaît plus l'Italie !
« Adieu, très-chère amie et sœur. Bien des respects à vos beaux-parents. J'ai vu hier Charles, qui a été trèsaimable pour moi , et que j'ai trouvé d'une patience admirable. »