‹ Récit d'une soeurChapitre 18 sur 79 · DU MEME A LA MEME · texte numérisé non relu

DU MEME A LA MEME

« Villersexel (Haute-Saône), 5 juin 1837.

« Très-chère amie, je suis arrivé ici le 29 mai, Tanniversaire de votre abjuration bienheureuse. C'est ce jour-là même que j'ai trouvé ici votre lettre du 22 mai.

u J'ai lu d'abord avec un vif intérêt tous les touchants détails que vous me donnez sur le bien que l'abbé Gerbet fait autour de vous. J'y applaudis du fond de mon âme; mais cela ne m'empêche pas de dire que je déplore toujours ce séjour prolongé à Boury et surtout son inaction pendant qu'il y est. Tout ce que vous me racontez est admirable en soi; mais ce n'est pas là le genre de bien que doit faire l'abbé Gerbet; ce n'est pas là sa mission , je n'hésite pas à le dire , c'est la mission d'un curé de village : mission assurément admirable et sublime, mais qui n'est pas la sienne. Qu'aurait-on pensé de votre beau-père si , étant ministre des affaires étrangères ou ambassadeur, il lui avait pris fantaisie de se faire inspecteur des domaines ou des contributions indirectes, et puis de faire valoir les services qu'il rendait au roi dans cette nouvelle capacité? Est-ce qu'il n'y aurait pas eu un cri contre lui de toutes parts: « Que ce n'était pas là sa place... qu'il manquait à son devoir. » Eh bien , c'est là l'histoire de l'abbé Gerbet, avec toute la distance qu'il y a toutefois entre la dignité du ministre le plus puissant et celle d'un prêtre et d'un prêtre comme lui ! Ce n'est pas pour Boury ni pour aucune autre localité quelconque qu'il doit travailler, mais pour Rome et Paris, c'est-à-dire pour le monde. C'est le monde catholique, c'est l'Église tout entière qui réclame ses services, et non pas la petite paroisse de Boury, ou le diocèse de Beauvais. Elle les réclamait surtout dans un moment où elle venait d'être frappée et

violemment outragée par le plus dangereux de ses ennemis! Lorsque l'abbé de La Mennais a souffleté TÉglise par son livre coupable, tous les yeux se sont tournés vers l'abbé Gerbet et l'abbé Lacordaire , parce que tous les cœurs sentaient que c'était à eux qu'il appartenait de venger leur mère. Il ne s'agissait pas là du salut de cinq ou six âmes , mais du salut de plusieurs milliers, peut-être de plusieurs millions, car ce sont là de ces disputes qui retentissent à travers les siècles et qui vont faire du bien ou du mal aux générations les plus éloignées. L'abbé Lacordaire a noblement rempli son devoir. Au bout de trois semaines son travail était fait et soumis au pape. Tout le monde sait que c'est l'archevêque de Paris qui l'a empêché de paraître ^ C'était une raison de plus pour l'abbé Gerbet de redoubler de zèle pour ne pas laisser le champ de bataille au mal victorieux. Il ne l'a pas fait et tout le monde le regrette, d'autant plus qu'on a pu juger, par les fragments publiés dans VUnivej'sité catholique, quel glorieux monument il pouvait élever à la vérité et à l'Église. Mais il n'est personne qui trouve qu'il ait, par ces fragments, acquitté sa dette. Il n'y a personne qui n'ait répété la parole que me dit le pape lorsque je lui remis la première édition : (c è peccato, non è finito, » et cela au mois de janvier dernier, et nous voici au mois de juin! Vous dédaignez, dites-vous, les cris <( de ce vilain monde • qui crie toujours sans rien savoir. » Aussi n'ai-je pas voulu vous parler du monde élégant, mais bien du monde catholique, prêtres et laïques. Je ne connais rien de plus respectable que ce monde-là, et de plus digne d'être écouté. Vous me citez saint Jacques, et moi je vous cite

1 . C'est le travail qui a paru sous le titre de Lettre sur le Saint- Siège.

rÉvangile. Vous ne me ferez pas du tout injure, comme vous croyez , en supposant que je n'aime pas l'obscurité du bien que fait en ce moment l'abbé Gerbet; non, certes, je ne l'aime pas. C'est précisément cette obscurité que je lui reproche. Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit: « Il ne faut pas mettre la lumière sous le boisseau? » Or, Boury est le boisseau qui recouvre et cache la lumière que Dieu a donnée à l'abbé Gerbet pour éclairer son Église. Notez bien que je ne lui reproche pas d'avoir choisi Boury pour son séjour (quoique dans m.on intérêt j'eusse préféré Trélon ou Villersexel), mais je lui reproche de n'y point travailler, et je conclus de cette inaction, que ce séjour ne lui vaut rien et qu'il fera bien d'en changer au plus tôt. Je ne crains pas qu'on dise : (( Voilà ce que c'est qu'un ami! » Je ne crois pas que l'abbé Gerbet ait au monde un meilleur ami que moi ; mais je suis encore plus ami de l'Église, et c'est pourquoi je lui reproche de pécher contre l'Église. Je ne suis pas même bien sûr que son silence ne rentre pas dans ce qu'on appelle le péché contre le Saint-Esprit. Mais, comme il est meilleur théologien que moi, il vous le dira lui-même!

« Répondez-moi sur tout ceci, » me disiez-vous : j'espère qu'en voilà, une réponse! Mais, malgré toutes mes clameurs contre l'abbé Gerbet, je ne puis oublier, trèschère amie, les saintes et admirables paroles qu'il vous a dites à pareil jour, il y a un an ^ Leur souvenir, ainsi que celui de toute cette scène sublime , me remplit encore d'une profonde émotion; c'est pourquoi j'ai voulu vous écrire aujourd'hui" pour m' associer autant qu'il est en moi à ce glorieux et sacré anniversaire.

1. Le jour de la première communion d'Alcxandrinc. Voy. toin. 1, p. 393 et suivantes.

Pour moi, le souvenir de votre première communion, qui devait être sa dernière, à laquelle j'ai eu le bonheur de m'associer, est et sera toujours un des plus doux, des plus grands et des plus précieux de toute ma vie; car jamais la religion, que j'aime par-dessus tout, ne m'a semblé plus grande et plus belle. Pour vous, je ne crois pas vraiment qu'il y ait une journée plus belle dans votre vie, car jamais vous n'avez procuré à Albert plus de bonheur et jamais vous n'avez été plus complètement, plus saintement identifiée à lui.

(( J'ai trouvé ma femme parfaitement bien. Dieu merci. Priez bien pour nous du 10 au 15 ^ Je demande à Eugénie, à l'abbé Gerbet de se joindre à vous pour cette intention et je ne crains pas de mêler cette pensée à tous les souvenirs qui vont remplir ce mois pour vous, et auxquels vous savez bien que je m'associerai de mon mieux et du fond de mon cœur.

« En terminant, je répondrai à vos sages et fraternelles remontrances sur ma manie de crie7% sur mes extases et mes fureurs subites. Vous avez bien raison, mais je crains que cette manie ne dure, parce qu'elle est dans mon naturel, et que vous savez bien : « chassez le naturel, » etc. Il est donc probable que nous continuerons avec une égale persévérance jusqu'à la fin de nos jours, moi à crier, vous à me gronder : voilà notre ressemblance. Mais vous ferez bien et moi je ferai mal -, voilà la différence; vous voyez qu'elle est toute à votre avantage.

« Adieu ! »

1. Le 22 juin suivant, Eugénie m'écrivait : « Je ne sais si tu as « déjà appris l'arrivée en ce monde de demoiselle Marie-Klisabeth- K Hiltrude de Montalembert, qui ne manquera pas, j'en suis sûre, da « faire honneur à ses belles patronnes. »

Je n'ai pas voulu, malgré leur exagération, retrancher un mot des tirades que contient cette lettre, car elles ne me semblent réellement faire de tort ni à celui qui les évrivait avec l'ardeur de ses vingt-sept ans, ni à celui qui en était l'objet. Elles témoignent du zèle un peu impatient de l'un et de cet amour pour l'Église dont il a donné tant de preuves. Elles témoignent aussi de l'importance qu'avaient, aux yeux de tous, les travaux de l'autre et de l'éclat qui, dès lors, environnait le nom de celui qui, plus tard, devait être revêtu d'une des plus hautes dignités de l'Église. Du reste, il me sera permis aujourd'hui , ainsi qu'alors , de ne pas regarder comme aussi indigne de la mission de l'abbé Gerbet que le trouvait, à cette époque, l'ami d'Albert, le bien qu'il lui fut donné de répandre autour de lui pendant son séjour à Boury. On pourrait même se demander aujourd'hui si une réfutation de plus des doctrines de M. de La Mennais eût été effectivement un bien tel que celui-là dût lui être sacrifié. Le temps, qui a, hélas! emporté les espérances que nous conservions tous alors pour ce grand esprit tombé, a démontré aussi que le danger dont il semblait menacer l'Église, avait été beaucoup moindre que ne le supposaient ceux qui pensaient que l'adversaire allait avoir des proportions égales à celles qu'avaient eues le champion. Leur alarme, sans doute, était légitime, et lorsqu'ils virent se transformer en torche incendiaire la lumière qui les avait éclairés et que quelques-uns d'entre eux avaient si passionnément suivie, on ne peut s'étonner qu'elle ait été extrême. Mais ce qu'aucune réfutation n'eût pu faire. Dieu le fit, en éteignant dans l'intelligence de M. de La Mennais la flamme du génie, après qu'il eut éteint lui-même dans son âme celle de la cliarité. J'ai dit u la chanté » et non la foi, car il m'a toujours

semblé que ce qui porta le désordre dans cette pauvre grande âme, ce ne fut pas le doute, ce fut le ressentiment. A cette lettre véhémente de M. de Montalembert- A.lexandrine répondit celle qui suit :

! ALEKANDRINE A M. DE MONTAL EMBE P, T.

« 13 juin 1837.

« Vous n'êtes donc pas encore guéri de votre humeur despotique? Comment! c'est à moi que vous enjoignez per la santa ubbcclienza! — à quel titre je vous prie? — de dire!... à l'abbé Gerbet de quitter Boury! Je lui ai donné votre lettre et j'ai admiré la souriante impassibilité avec laquelle il a lu toutes vos impertinentes mvectives contre lui ! Au reste , s'il faut vous répondre , je vous dirai que sa santé est mauvaise et l'oblige à interrompre sans cesse ses occupations; puis il a trop à vous écrire pour ne vous écrire que huit pages bien serrées; puis, il a de bonnes raisons pour tarder encore à vous écrire; puis il vous a écrit une fois une lettre de douze pages, qui peut compter pour cinq ans; puis, quand vous reverrez son écriture, ce sera un volume; puis il a un plan superbe de livre en tête; puis il n'est pas du tout permis à vous de le juger, quoique vous soyez aussi un homme distingué, et même célèbre. J'ai bien senti, à ce propos, combien mon cœur renferme pour vous de sentiments fraternels , à la joie que j'éprouve lorsque j'entends votre Sainte Elisabeth portée aux nues. La frivolité et l'affectation du monde, et du monde élégant, ont pourtant été touchées par la délicieuse naïveté, la tendresse, l'amour de Dieu, la sincérité, qui remplissent ce charmant ouvrage, et qui sont rendus dans un style plein de grâce et de simplicité; et, outre toutes ces qualités, il y en a bien d'autres encore

qu'on y découvre. Vous avez probablement déjà entendu dire tout ceci beaucoup mieux que je ne vous le dis. Allons, maintenant je vous rends la phrase que vous m'avez salutairement dite : u Prenez garde à l'orgueil. »

« Cher ami, prenez toute votre foi et faites une fervente prière à Dieu pour qu'il me délivre de l'esprit de subtilité et de « cercle » qui en dérive, et des scrupules qui sont tous parents les uns des autres. Mais ne faites jamais de prières pour moi sans les conclure en suppliant Dieu de rendre éternellement heureux, dans un autre monde, notre pauvre amour, à Albert et à moi, si éprouvé dans celui-ci! Vous le devez à Albert, car je crois que jamais ami n'a plus ardemment désiré le bonheur de son ami que lui. Vous le reconnaissez, je le sais et cela fait que je vous aime bien, cher frère Montai. Oh! je voudrais vous revoir, vous dire mille choses, vous ennuyer de mille répétitions, — mais vous seriez patient! Merci de m'avoir parlé de cette bonne princesse Wolkonsky. Que vous a-t-elle donc dit sur notre pauvre vie de Sorrento? Oh! oui, notre bonheur était bien délicieux! jamais je n'aurais pu en rêver un qui le fût autant, et il devait frapper les autres plus que nous, qui ne savions pas combien il est rare sur la terre. Sa santé seule m'empêchait de me regarder comme parfaitement heureuse, mais j'attendais toujours le bonheur, et avec une telle certitude!... J'étais si sûre qu'il guérirait! Je crois que des anges compatissants ont mis ce bandeau sur mes yeux , car il n'était pas naturel , avec mon caractère et avec mes inquiétudes continuelles pour lui.

(( Je vous remercie beaucoup d'avoir pensé à nous en voyant notre maison sous la Trinité-du-Mont. Oui , c'est bien là qu'il m'a vue pour la première fois vi que son amour a commencé à m' attirer au ciel, avec la grâce

de Dieu. J'aime à penser que vous avez aussi revu Pise!

« Nous sommes très-occupe'es , et le cher abbé que vous accusez si scandaleusement et irrévérencieusement de paresse, sauve beaucoup d'âmes à Boury. Le village nous prend presque tout notre temps; Eugénie est abbesse, premier ministre et grande maîtresse d'école; Olga est panetière et aumônière , et moi je suis chancelière, fossoyeuse et missionnaire. Le bon abbé Martin de Noirlieu est venu passer ici quinze jours, et il nous a fait du bien à tous. Il vous aime et vous admire; il a lu ici Sainte Elisabeth, qu'il ne vous pardonnait pas de ne pas lui avoir envoyée, jusqu'à ce qu'il ait appris que vous traitiez de même l'abbé Gerbet, Et, après cela, vous lui reprochez de ne pas vous envoyer le numéro d'un journal !

« A revoir! Dieu vous assiste toujours. »

Ces lettres précédèrent de peu le départ de l'abbé Gerbet. La semaine suivante il quitta Boury avec tous les habitants du château , qui se rendaient à Paris pour y passer la dernière quinzaine de juin. Ils ne retournèrent à la campagne qu'après le douloureux anniversaire de la mort d'Albert.

Pendant ce séjour à Paris, ils y retrouvèrent plusieurs amis intimement unis à ces souvenirs , entre autres l'abbé Martin de Noirlieu et M. Rio. L'abbé Gerbet était retourné à Juilly, d'où il revint cependant passer avec eux la journée du 29. Mais on verra combien, d'avance, sa pensée s'était unie à toutes celles que réveillait le retour de ces tristes journées. On trouvera aussi les lettres des autres amis absents, parmi lesquelles, en cette circonstance, je n'ai pas cru devoir omettre les miennes.

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