II
(( Adieu, madame; permettez-moi de vous assurer des sentiments avec lesquels je suis
« Votre dévoué serviteur et ami,
(( Martin de Noirlieu. »
Jusqu'à présent, en feuilletant les lettres de ma mère, j'ai surtout cherché à choisir celles qui, par les détails qu'elles contenaient sur l'emploi de cette année, composaient, avec les lettres d'Eugénie, un récit plus complet qu'il ne m'eût été possible de le faire; mais bien souvent j'ai été tentée de sortir de ce cadre, et surtout lorsque j'y retrouvais le témoignage de ma tendresse pour elle. Car, — ne le sait-on pas? — de toutes les pensées cruelles qui naissent dans les jours de deuil, et que l'on a si bien nommées u les 'perfidies de la douleur, » il n'en est pas de plus poignante que celle de n'avoir pas assez aimé ceux qu'on pleure, ou de ne le leur point avoir assez prouvé ^ ! Qui n'a connu, parmi ceux qui ont souffert, l'aspect que prend alors, dans la mémoire confuse et troublée, le passé même le plus tendre, même le plus cher? Quels regrets! quels remords! quels reproches presque insensés on croit avoir à se faire ! et quel bonheur alors que de retrouver sous sa main des lignes telles que celles-ci, adressées peu de jours après la date précédente à celle qui rassemble ces souvenirs, et à qui il faut pardonner de n'avoir pu les ranger parmi les passages à omettre.
«Boury, le 14 juillet 1837.
« Tu cherches, parmi les filles, celles qui peuvent dire et penser do leur mère ce que tu penses de la tienne ! Et moi, chère enfant, je me demande s'il y a beaucoup
1. On a vu Atexaudrine elle-niônie en proie à cette soufl"i»"cc étrange el cruelle.
de filles qui sachent ainsi aimer leur mère. Je me suis donné le plaisir de lire à ton père et à Eugénie ces passages si doux à mon cœur. Mais personne ne devine quel sentiment m'anime dans cet empressement à me vanter. On croit que c'est un motif de satisfaction et d'orgueil tout personnel : point du tout, je t'assure ; je ne suis là qu'en seconde ligne, mais j'aime à te faire valoir, chère enfant. 11 me semble qu'il n'y a pas d'éloge plus complet à faire d'une fille que de montrer à quel point elle doit satisfaire le cœur de sa mère ! Après cela, tu ne vas pas te tourmenter, j'espère, de n'avoir pas été toujours de mon avis. Rien ne serait plus insipide, et, en fait de contradiction, il ne s'agit d'ailleurs jamais que de la manière dont on s'y prend. Tu sais combien je suis facile à amener à un autre avis que le mien et que si mon cœur est facile à froisser, ce n'est point par l'opposition, mais parle sentiment qui parfois semble la dicter. Que rien donc ne vienne, à cet égard, troubler ta conscience, car le bon Dieu sait bien à quel point tu ne m'as jamais causé que de la joie. »
On retrouve dans ces dernières lignes l'angélique bonté de ma mère. Mais il est un autre trait de son caractère, plus rare encore peut-être, et dont il n'est pas inutile de dire ici quelques mots, car ils serviront à expliquer les passages qu'on lira plus loin. Avec cette piété si haute et si profonde, avec cette pure et irréprochable vertu, ma mère avait le plus grand éloignemer.t pour tout ce qui ressemblait à l'intolérance ou à la sévérité pour autrui, et, malgré sa rigoureuse fidélité aux moindres pratiques de la religion, elle n'aimait rien de ce qui approchait de l'exagération ou de la bizarrerie. Sa dévotion était exempte de toute minutie, de toute étroitesse et de toute tendance à s'imposer en modèle
aux autres. Plutôt même que de s'en donner la moindre apparence, elle eût parfois préféré s'abstenir d'un acte de piété. Eugénie avait au fond les mêmes sentiments, mais il n'avait jamais été dans son caractère de se préoccuper beaucoup de ce que les autres pensaient j d'elle, et, lorsqu'à cette disposition vint se joindre Tim- ' pression profonde produite sur elle par le spectacle auquel elle avait assisté, le vif et étrange dégoût de la terre et de son bonheur passager qui en était résulté, et l'élan passionné, exalté, exclusif de son âme vers Dieu, à cette époque, il est certain que son indifférence devint peut-être excessive pour tout ce qui n'était pas l'objet immédiat de ses pensées et l'occupation unique de sa vie. Prier Dieu et l'aimer, soigner les pauvres et se dévouer à Alexandrine, c'était là tout, absolument tout, et elle ne dissimulait pas qu'en dehors de cela, les exigences du monde et celles des mondains ne lui semblaient dignes d'aucune sorte de considération.
Ma mère avait lutté doucement contre cette tendance, car elle trouvait que, sous aucun prétexte, même le plus saint, il ne fallait se laisser absorber, au détriment de la condescendance pour autrui, qui est une des formes de la charité ; et cependant, avec cette humilité qu'elle conservait, même dans l'exercice de son autorité maternelle, elle hésitait à blâmer une imperfection dont la cause était, au fond, si touchante et «si pure, et, dans une lettre écrite au début de l'année 1837, elle s'exprimait ainsi à ce sujet :
« J'ai tort peut-être, et je le reconnais, mais cela vient en partie de l'idée que je me suis toujours faite de la perfection. Je l'ai toujours vue se faisant toute à tous, aimant mieux même renoncer à une dévotion d'attrait que d'attrister ou de contrarier les autres en se montrant à une si grande dislance d'eux, et enfin ne perdai»'
jamais de vue le but de faire trouver aimable et facile cet amour de Dieu qui inspire toujours la condescendance pour les autres, dont j'aime la pratique. Il y a toutefois une grande perfection à s'élever ainsi tout d'un coup sans regarder la terre. Eugénie a choisi la meilleure part, et ce sera là peut-être le jugement que Dieu portera entre nous deux. Je vois bien à quelle hauteur s'élève sans effort son âme ! Certes j'en suis loin, et c'est peutêtre pour cette humiliante raison qu'il m'arrive de ne pas la comprendre et l'approuver toujours. Mes grosses ailes planent à peine à deux pieds au-dessus de terre, et quand je dis « mes ailes, » ce sont bien, je le crains, de bons et gros crampons qui m'attachent à la terre et m'empêchent de m'élever, ne me permettant que de regarder un peu, en levant la tête, le ciel et les choses éthérées. »
Les douces représentations de ma mère, auxquelles, à sa demande, je joignis les miennes, ne furent cependant point vaines et, peu de mois après (au mois de juillet où nous sommes maintenant parvenus) elle m'écrivait ainsi :
« Eugénie a beaucoup gagné depuis quelque temps. L'hiver dernier , l'idée d'un ménagement ne pouvait pénétrer dans sa tête. Elle présentait sa dévotion de front aux passages les plus étroits, et semblait toujours contrariée quand on cherchait à lui conseiller, à cet égard, les moindres précautions. Maintenant la chère enfant les comprend d'elle-même, et les prend toute seule, ce qui me fait grand plaisir. Elle est la première à trouver les bons moyens à prendre ; et en vérité, quant à moi, je trouve que ces petites recherches qui ont pour but de servir Dieu, sans choquer ou aflhger personne, sont un bonheur de plus. »
D EUGENIE.
« Boury, 21 juillet,
« Ce soir les Rio sont arrivés d'Angleterre. Cette bonne et excellente M'"« Rio^ ! je l'aime. Il est impossible d'être meilleure. On se sent tout de suite à l'aise avec une âme si bonne et si charitable ! Nous avons parlé de toi et nous nous sommes sentis tout de suite comme d'anciennes connaissances.
(( Pour commencer, comme nous sommes essentiellement plaisants et attachés aux mêmes plaisanteries, nous avons mis en jeu ce soir Sifïlotte, la fameuse Sifïlotte, et la pauvre M""*^ Rio nous a causé la satisfaction d'être émue en trouvant noire innocente petite bête vêtue de blanc, assise et lisant à sa table.
« J'ai maintenant une chose à te demander : c'est de ne plus jamais faire de ces phrases qui ont l'air de vouloir t' excuser quand tu me fais une remontrance. Qui, je te le demande, en a le droit, si ce n'est toi, ma si chère, qui les fais si justes? Que ne te les ai-je plus souvent demandées ! Que ne puis-je à présent suivre tous tes conseils avec une persévérance égale au désir que j'en ai "^ ! C'est depuis tes chères lettres que maman est plus contente de moi. Tu peux t'en adjuger le mérite. Oh ! ma Pauline ! rends-moi tout à fait ce qu'elle voudrait que je sois, et puis, à genoux, je te demande de ne plus me louer, comme tu le fais quelquefois. Ces
1. M. Rio avait épousû, en 1834, miss Apolonia Jones de Llanarth Court, appartenant à une très-ancienne famille catholique du jiays de Galles.
2. Je ne crains pas de mettre ici l'éloge qu'elle m'adresse, car on sait assez laquelle de ces deux choses t;st la plus facile : donner un conseil, ou bien le recevoir de bonne grâce et avec la sincère volonté de le mettre à profit.
louanges me causent de la douleur et une sensation pénible, parce que je sens que je les mérite trop peu. Songe que si, d'une part, je fais certaines choses de surérogation, je les détruis de l'autre en négligeant des devoirs essentiels ; et lequel peut l'être autant que celui de plaire à la meilleure de toutes les mères, la plus à chérir qu'il y ait au monde, de faire tout ce qui peut lui faire plaisir? Oh! tu dis vrai ! Si quelque chose me séparait de ma mère, quelle douleur poignante ce serait pour moi que d'avoir à me rappeler tant de larmes versées à mon sujet! La moindre de celles que j'aurais pu essuyer, consoler, changer en douceur, sans l'avoir fait, serait pour moi un poids accablant! Merci, merci de m'avoir présenté cette douloureuse mais puissante idée. Je dis puissante, car je compte sur elle pour me changer. A présent je lutte courageusement contre mon caractère, mais j'ai encore beaucoup de défauts. Afïïige-toi de me les voir, ma Pauhne, et prie pour que je devienne meilleure! »
l'abbé gebbet a alexandrine.
« Juilly, 27 juillet 1837.
« Je serais bien heureux, chère enfant, si j'avais à confirmer la nouvelle qui vous était parvenue ^ Les journaux ont répété, à cet égard, les bruits les plus contradictoires. J'ai écrit à Paris, pour avoir quelques informations, je n'ai pas encore de réponse. Continuez à prier pour lui, à le recommander à votre Albert. Pour moi, je n'ose encore laisser la joie pénétrer dans mon âme. L'incertitude est encore trop grande. C'est cependant quelque chose que cette espérance, quelque vague
i. Celle du retour à l'Église de M. de La Meiinais.
qu'elle soit. Je vous remercie de vous être associée d'avance au bonheur que j'éprouverais si cette nouvelle était vraie. Cette longue et profonde amitié brisée est chose bien amère. Priez toujours que la grâce de Dieu opère cette conversion qui ferait tant de bien à mon cœur d'homme et de prêtre.
« Remerciez M"'' Olga de tout ce qu'elle m'a fait dire et donnez-moi de ses nouvelles. Si, lorsque vous m'écrirez, M"« Eugénie pouvait, de temps en temps, sans trop se fatiguer, m' écrire une ligne sur la même feuille, cela me ferait très-grand plaisir ; vous savez bien que nulle lettre, nulle ligne venant de Boury ne peut m' être indifférente.
« Chères enfants, comme vous aimez toutes les oiseaux et les symboles, je veux vous transcrire ici un passage sur un oiseau du Mexique, que j'ai lu ces jours-ci. Cet oiseau se nomme le VicicUi ; c'est du moins l'ancien nom mexicain. Gomara décrit ainsi ce symbole vivant :
« 11 n'a pas le corps plus gros qu'une abeille , son bec est long et très-délié, il se nourrit de la rosée et de l'odeur des fleurs, en voltigeant sans jamais se reposer. Son plumage est un espèce de duvet, mais varié de différentes couleurs qui le rendent fort agréable.
(( Le VicicUi meurt, ou plutôt s'endort au mois (^octobre sur quelque branche à laquelle il demeure attaché par les pieds, jusqu'au mois d'avril, principale saison des fleurs. Il se réveille alors, et de là vient son nom, qui signifie : ressuscité. »
(( Chères enfants, ce monde est notre hiver. Est-ce que nous ne valons pas le Vicicili?
« Adieu! bonjour et bonsoir.
a H heures du soir.
« L'abbé Martin, arrivé maintenant, me donne des
RÉCIT D'UNE SŒUn. 121
renseignements qui, malheureusement, ne me permettent pas de croire à la nouvelle que nous espérions. »
d'eugénie.
« Boury, 2 août 1837.
« Belle chérie , décidément je crois que je te conseille de faire l'héroïque sacrifice de ne plus revenir sur la querelle des chaperons, car je crois qu'elle afflige maman ^ Ta lettre de ce matin est cependant hien drôle à ce sujet. .Moi, l'objet charmant que l'on s'arrache ainsi, moi, je vous donne ma voix, à vous deux, mes sœurs chéries, je prouve vos droits. J'appuie sur ton air de dignité incontestable, sur l'art qu'a Alexandrine de mettre son châle de manière à se donner la tournure d'une femme de quatre-vingts ans. Bref, toutes mes paroles sont dans votre sens , mais elles tombent devant l'argument de ma mère, qui est que vous avez, toutes deux, l'air trop jeune, et elle en dirait autant d'Emma, si Charles n'était pas avec nous.
« Je vais donc partir, et quitter ma pauvre Alexandrine ! et, à mon retour, nous irons à Montgermont * ; puis ce sera elle qui partira pour aller rejoindre sa mère. Mais il y a encore bien des jours, et il ne faut que bien peu de jours et bien peu d'heures pour déranger bien des choses et bien des projets.
« Tai-je parlé d'un petit livre qui s'appelle l'Ame exilée ^, et dont le sujet est une jeune fille qu'un saint
1. Eugénie devait, à cette époque, faire un voyage en Angleterre avec mon frère Charles et ma belle-sœur; j'en avais pris occasion de me plaindre à ma mère de ce que, l'année précédente, elle »vait refusé de la confier à Alexandrine ou à moi seule.