Eugénie et Alexaiidrine
cependant, tu trouves moyen d'écrire à tous, à moi comme à elles, et d'avoir pour chacun des choses qui les intéressent.
<( Par exemple, j'ai reçu ce matin ta bonne lettre du 19. C'est la troisième qui m' arrive et je n'ai répondu à aucune. C'est un peu trop fort, et, dussé-je être cent fois plus crétin que ta mère , je répondrai , et m'y voici.
(( Cette lettre du 19 me fait grand plaisir, comme tout ce qui vient de toi ; mais ce plaisir est un peu troublé, cette fois, par l'inquiétude que me donne la position dans laquelle vous vous trouvez. Remarque bien que je ne te parle pas politique, que je suis exclusivement occupé de toi et d'Auguste , et pas du tout du Portugal, auquel je ne penserais jamais si vous n'y étiez pas tous les deux. Je ne suis ni ciiamorriste, ni pedriste, ni migueliste. Tout cela m' est singulièrement indifférent. Ce que je désire, ce que je demande, c'est qu'il n'arrive rien, dans un sens ou dans l'autre, qui puisse te donner seulement une petite inquiétude , ou troubler le moins du monde le repos de ta paisible retraite de Cintra. J'espère que ce vœu de mon cœur se réalisera et que cette quasi-révolution s'achèvera ou avortera sans que ni ton mari ni toi en éprouviez le moindre inconvénient. Cependant nous allons attendre les nouvelles avec plus d'impatience encore que de coutume, et nous accueillons avec grande joie l'espoir que tu nous donnes que dorénavant elles seront cinq jours de moins à nous parvenir.
« Si j'étais moins vieux, et surtout si j'étais plus riche, je ne me refuserais pas la consolation d'aller passer quelques semaines avec toi. Je sais que la route se fait facilement; elle serait même bien commode pour moi qui me trouve toujours si bien en mer. Je sais môme que ce ne serait pas une grande dépense; mais,
en ce moment, elle serait au-dessus de mes moyens : je suis donc forcé, au moins pour cette année, de renoncer à te faire la petite surprise de mon apparition.
« Tes sœurs Eugénie et Olga sont parties pour l'Angleterre avec Charles, et nous sommes seuls avec notre pauvre Alexandrine, qui me déchire le cœur lorsque je la vois seule et privée de son Eugénie. Et cependant, il faut bien que, peu à peu , elle s'accoutume à vivre sans cette seconde âme, car le moment approche où elle devra probablement nous quitter pour aller rejoindre sa mère, qui annonce son intention de venir passer l'hiver en Allemagne ou en Italie. Alexandrine croit qu'elle partira dans les premiers jours d'octobre. J'avais d'abord pensé que je serais obligé de l'accompagner, mais voilà l'excellent Putbus qui tombe je ne sais d'où à Paris et qui nous annonce sa visite ici dans peu de jours. C'est Y accompagnateur par excellence, c'est même, je crois, la seule affaire qu'il ait au monde. Il est donc probable que c'est à lui que nous confierons notre Alexandrine. Je n'ai pas besoin de te dire que nous ne nous séparons d'elle qu'avec douleur et regret, et j'espère que maintenant il est bien convenu qu'elle habitera avec nous toutes les fois que sa mère ira en Russie. Boury aura bientôt d'ailleurs, à ses yeux, un triste attrait de plus. Nous nous occupons en ce .moment à faire arranger le cimetière où, si Dieu le permet, nous irons nous reposer dans quelque temps. Aussitôt que ces arrangements seront finis, nous y ferons transporter notre Albert. Je pense que cette translation pourra se faire dans le mois de septembre. Tu comprends combien ces chères et saintes reliques nous attacheront à ce lieu-ci et avec quelle ardeur la pauvre Alexandrine désirera y revenir. Elle veut que sa place soit marquée et réservée près de lui. C'est aujourd'hui l'idée qui nous occupe, la chose
dont nous parlons, l'avenir que nous espérons. Tout cela, pour bien du monde, serait triste. 11 n'en est pas de même pour nous. Les espérances qui sont au bout de la route resplendissent d'un si brillait éclat, que la pensée s'arrête sans inquiétude et sans effroi sur les conditions par lesquelles il faut passer pour atteindre le but. Bonne chère enfant, lorsque ta mère et moi nous reposerons auprès de ton saint frère, tu viendras nous visiter et nous donner tes bonnes prières. Et puis un jour, ah oui! mon enfant, un jour, espérons-le bien, un jour, ton délicieux rêve sera réalisé dans toute sa plénitude '.
« Tu auras sans doute lu, comme nous, la lettre du P. Geramb au pauvre abbé de La Mennais. Un moment peut-être, tu auras partagé, avec nous, l'espoir que cet appel serait entendu ; mais tu pleureras, comme nous, en apprenant que ce cri de la pénitence et de l'humilité n'a pas trouvé d'écho dans ce cœur trop plein d'orgueil et de colère.
« Je t'assure que mon cœur pleure quand je pense à ce terrible exemple. Mais, en même temps, il me semble que la foi devient encore plus vive et plus ardente, lorsque l'on voit dans quel abîme de misère l'orgueil a précipité cette âme qui , dans son premier élan , s'était élevée si près de Dieu. Espérons encore cependant. Les miséricordes de notre Dieu surpassent de beaucoup sa colère. Il y a sur la terre et au ciel tant d'àmcs bonnes et saintes qui prient pour ce pauvre égaré, qu'il m'est impossible de ne pas ciboire qu'elles obtiendront, un jour, pour lui grâce et pitié; que son long égarement sera suivi d'un repentir plus éclatant que n'a été le scandale,
1. J'avais, un jour, écrit une sorte de rêverie sur l'autre vie, où je faisais la description du bonheur infini d'y retrouver ceux qu'on avait aimés sur terre.
et que son retour ramènera plus d'âmes encore que son apostasie n'en a égaré ^
(( Je compte, à la fin du mois, faire une course à Gerbevillers ; de là j'irai à Montgermond, où j'espère que ta mère et tes sœurs m'auront déjà devancé ; puis je retournerai à Lumigny, où je resterai tant que je serai un peu utile à ceux qui y souffrent.
« Adieu, bonne, mille fois bonne et bien-aimée Paulinette, fille bien véritablement chérie; ta mère te dit-elle que nous pleurons en lisant les lettres que tu lui écris? Je t'en remercie pour elle et pour moi. Adieu, chère enfant ; tendresses à Auguste; mille amitiés à Boislecomte^.
1. A ce même propos, je trouve dans une de mes lettres de cette <;poque : « Nous avons recules articles de l'Avenir, qu'Auguste a fait venir de Belgique, réunis en sept volumes, et je me suis plongée dans cette lecture. Cela m'intéresse, quoique j'en voie bien aujourd'hui le danger et les erreurs. Quel bel bommage rendu à la vérité par ceux qui surent écrire ainsi et qui (à une seule exception près) surent ensuite donner, par leur soumission, le gage d'une bonne foi et d'une humilité sans exemple! Et il y a des paroles de l'abbé de La Mennais lui-même qui m'ont fait bondir de regret, de tristesse et d'espoir. Ceci par exemple : « Catholique sincère et ne voyant en (( ce monde que les intérêts de la religion, qui me sont mille fois « plus chers que la vie, je voudrais que mon âme fût transparente, « afin que chacun put y lire mes sentiments les plus secrets. On y i( verrait, avec un dévouement plein d'amour pour le Saint-Siège, « un respect pour l'épiscopat et une soumission qui n'a d'autres « bornes que celle due, avant tout, par tous les catiioliqnes au Pontife «romain. Voilà sur ce point ma ])rofession de foi, et fespére y « demeurer fidèle jusqu'à mon dernier soupir. »
« Qu'en dites-vous? n'est-ce point à en pleurer, à croire qu'il fait, et nous avec lui, un mauvais rêve, mais qu'un jour viendra où cette voix puissante nous réveillera avec toutes ses paroles d'autrefois, et où nous oublierons, en l'entendant, qu'il ait parlé haut dans son sommeil? »
'2. Le comte de Boislecomte , précédemment attaché à l'ambassade de mon père à Saint-Pétersbourg, alors ministre de France à Lisbonne.
Rappelle-moi au souvenir de lord Anglesey et de lord Clarence Page t. »
DE MA MÈnE.
«Boury, 10 août 1837.
« Le Saint-Sacrement a été replacé dans la chapelle, ce qui a été pour moi une véritable joie ; cela a été connue si une personne chère et longtemps absente fût l'evenue. Le château me semble plus habité, plus rempli, et j'espère toujours que Dieu bénit le toit sous lequel il daigne habiter !
« Je suis bien aise, je te l'avoue, de savoir *** dans un entourage franchement aristocratique ; cette influence est excellente pour lui. Quelle idée ! vas-tu dire peutêtre. Eh bien ! oui, il y a dans un entourage de cette sorte des choses qui coulent de source, et qui ne se produisent pas aussi naturellement dans des terrains où aucune vieille sève n'a germé; je l'ai trop vu, trop senti, pour n'en pas être convaincue, — ce qui n'empêche pas pourtant bien des gens de bonne race de se permettre des actions qui démentent leur origine, — mais je parle en général.
(( La maison a beaucoup gagné et maintenant elle est vraiment charmante. Le cabinet de ton père est parfaitement arrangé, la bibliothèque aussi, et actuellement nous nous occupons à embellir la chambre d'Eugénie pour la surprendre à son retour. J'y ai fait mettre un joli papier bleu satiné, et Alexandrine se charge des tentures et de la couverture des meubles. La chère Jane^ sera furieuse, mais contente aussi, je l'espère. lisseront ici demain soir ; il me tarde bien de les revoir. La
i. Nom donné souvent à Eugénie dans sa Tamille.
pauvre enfant a été si malade en mer, qu'elle a effrayé Emma et Olga ; elle a été, je crois, sans connaissance, et je ne sais pas même que la mer fût mauvaise ! Tu me feras plaisir de me dire si tu crois qu'elle n'ait mis que de la complaisance à faire ce petit voyage, ou bien si elle s'est réellement amusée ? Je sais qu'elle a été gaie et charmante, et qu'elle n'a rien refusé de ce qui convenait aux autres. Je lui ai même su gré d'avoir été au spectacle au Havre. Tu comprends bien que ce n'est pas de s'amuser au spectacle dont je lui sais gré, mais d'avoir su faire, par condescendance pour les autres, ce qu'elle n'eût pas fait pour elle-même. Je suis persuadée que, dans tout ce qu'elle a fait, il y a eu surtout de la complaisance pour Charles, et c'est là ce que j'approuve et dont je suis satisfaite. Bien certainement, par cette amabilité, elle fera à son frère une impression bien meilleure et plus salutaire que par plus de rigorisme. C'est dans cette vue que je m'en suis réjouie. Du reste, je ne sais si je la juge bien, mais il me semble que son éloignement pour le mariage n'est plus ce qu'il était, et, s'il se présentait quelqu'un qui lui plût, maintenant je crois qu'elle ne le refuserait pas. »
Pendant qu'Eugénie était en Angleterre, Alexandrine lui écrivit plusieurs lettres qui répondaient à celles oi!i Eugénie parlait de la distraction et du plaisir que lui avait procuré ce voyage, et semblait presque se le reprocher et craindre que cette impression nouvelle n'affaiblît celles qui avaient rempli son âme depuis un an. Celte mobilité d'impressions lui était en effet naturelle, mais ne l'est-elle pas à tous dans la jeunesse? Et ne pourraisje pas observer au contraire que ce qui est rare, à cet âge, c'est de s'en demander un compte aussi sévère?
Ces lettres portent aussi la trace du naturel etderori-
ginalité naïve et enfantine que l'on a pu si souvent remarquer chez Alexandrine, à travers les élans souvent sublimes d'un esprit naturellement profond et sérieux. C'était ce « quelque chose » qu'on remarquait en elle dès l'époque élégante et romanesque de ses jeunes années, que les douleurs de celles qui suivirent n'altérèrent pas, et qui subsista jusqu'à son dernier jour, au milieu des pratiques d'une piété presque ascétique et d'une charité à peu près héroïque ! Ce « quelque chose, » en elle, qui faisait sourire, tandis qu'en même temps on était ému et attendri, et qui permet de dire qu'une personne d'un esprit si grave, qu'une personne frappée de tant de malheurs et appelée ensuite à suivre une voie exceptionnelle de perfection chrétienne, était une personne très-amusante! Quel effet fera ce mot à ceux qui ne l'ont jamais connue ? Il les surprendra peut-être et ils ne le comprendront pas; et pourtant, s'il y a un trait de caractère original que je doive relever en Alexandrine, c'est bien celui-là. Quant à ceux qui se souviennent d'elles, ils me comprendront bien, leurs yeux se mouilleront, et ils souriront encore peut-être en lisant ces lignes, au souvenir qu'elles réveilleront.
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
(Pendant le voyage de celle-ci en Angleterre.)
« Bourj', dimanche.
(i Chère, est-ce vraiment à toi que j'écris? C'est drôle de ne pas plus t'entendre et te voir, que si tu étais morte! Et il me semble que je supporte cela ! C'est que je sais bien que cela sera court, et que, dans peu de jours, je reverrai la lumière de ton visage. Ah ! si l'on pouvait se consoler ainsi pour l'autre séparation ! La foi, si on u. U
l'avait bien, suffirait pour cela. L'attente est si délicieuse quand on est sûr de ce qui est au bout! Mais quelle faiblesse à moi d'être plus si^n'e de te revoir ici que mon bien-aimé qui est au ciel !
« J'espère que tu seras revenue le 15 septembre et que tu pourras me donner tes fameux conseils, dont je ne puis me passer , et dont j'aurai besoin alors pour tant de choses. En attendant je puis te dire que j'ai tripoté, agi, réfléchi , couru les escaliers beaucoup plus que tu ne peux savoir. Je ne veux pas que le peuple s'aperçoive trop de l'absence de son roi.
« Et maintenant faut-il envoyer Alix^ à Paris avant ton retour, et faut-il lui donner une robe? Et Olympe, fautil l'envoyer aussi, et aussi avec un cadeau? Tu vois quel ministre tu as en moi ! scrupuleux au moins, comptus-y et réponds tout de suite. Chère petite sœur, notre amitié est bonne ; elle est calme et profonde, comme cette belle mer dont nous nous souvenons. Embrasse ma petite Olga, et dis des tendresses à Charles et à Emma, n'oublie pas! J'espère que tu me regrettes d'une façon inexprimable. T'amuses-tu? Écris-moi tout. J'ai, deux fois, cru être sûre, que nos pensées se rencontraient, cette nuit et ce matin, à la messe.
« Dieu te bénisse, et prie-le de me bénir aussi ! »
« Boury, mercredi 9 août.
(c Mon cher et bel ange, bonne matinée : une lettre de toi, une autre de maman. Tu m'écris des choses délicieuses. Je savais bien que tu me regretterais ; et moi aussi je regrette de ne pas causer avec toi ; mais, d'ailleurs, la jolie description que tu me fais du voyage ne
1. Jeune fille du village de Boury, ainsi que celle qui est Qommée ensuite.
me fait aucune envie. Tu sais qu'en fait de petit voyage, je n'ai plus envie d'aller ailleurs qu'à Montigny, d'un peu plus grand, qu'en Italie, et de tout à fait grand, que la mort (bien que tous les endroits où mon Albert a passé me fussent intéressants à revoir). Mais je te disais bien qu'on pouvait à merveille rêver et méditer en voyageant et en regardant la belle nature de Dieu passer devant soi; et je vois bien que cela t'a inspirée, malgré les autres idées dont tu me parles et auxquelles je n'avais pas pensé pour toi. C'est que j'avais oublié comment sont les bateaux à vapeur, et comment on regarde tout de suite celles qui passent. Maintenant il m'est impossible de voir quelle ombre de mal tu as pu me faire par cette vague idée de prétendue vanité que tu as eue : l'austère Eugénie qui voudrait se voir laide ! C'est moi qui, à ta place autrefois, n'aurais pas manqué d'être vaine! Moi, qui ne pouvais pas voir un chat sans penser à ce qu'il penserait de moi ! Quant à toi, ce mot de (( vaine » me paraît si étrange appliqué à toi, que je ne puis pas te dire à quel point. Et Olga aura-t-elle eu des scrupules aussi? et combien? Te les a-t-elle fait compter? Parle-moi bien d'elle et dis-moi comment vont ses yeux ?
<( Du reste, chère, chère amie, ce n'est pas que je désire te voir devenir tout à fait comme les autres. Pourvu que tu comprennes bien ce que c'est que d'aimer comme je l'ai fait, je me contente de te voir en ce monde n'aimer que Dieu ! Les vocations sont différentes ; si Dieu ouvre son royaume aux pauvres mortels qui se sont aimés, je veux bien et je conçois bien pourtant que, dans ce même royaume, il y en ait qui n'aient aimé que lui. Mais vois néanmoins comme il y a des choses qui se réveillent vite dans le cœur, puisque toi-même tu viens de vaguement comprendre qu'on puisse aimer cette terre
et quelques-uns de ses bonheurs. Je te remercie, au milieu de ce joli entourage de musique et de fleurs où tu t'es trouvée, d'avoir pensé à nous ^ Oh ! que cela m'eût déchirée ! Vois-tu, c'est pour me ménager que je fuis les jolies choses, elles me montrent trop combien était agréable cette vie d'amour, finie pour moi. Et cependant jamais, Dieu merci! elles ne m'ont fait, ni ne pourront me faire penser que rien de semblable puisse se retrouver sur terre. Je sais cela heureusement, comme je sais que j'existe, et que mon cœur ne pourra jamais être et n'a jamais été qu'à Albert. Mais ma vanité est telle, que je serais peut-être capable encore d'être flattée; elle n'est pas morte, elle veille toujours, et, si je ne fuyais pas les occasions, elle pourrait m'entraîner à ce que je détesterais plus que les soufi"rances les plus cruelles. Si donc la sagesse consiste à fuir le danger, j'aurai celle-là, par la grâce de Dieu, et plus que jamais, puisque toi, toi-même, tu as éprouvé ce changement d'impression en changeant de place. Après cela et au bout du compte, quand toi, tu changerais jusqu'à un certain point, je te dis que je ne vois pas qu'il y eût, pour toi-même, l'ombrs de mal; tandis que, pour moi, une seule pensée pour ce monde me ferait horreur. Chère amie, ces petits bouts de lettres entre nous nous seront une preuve écrite de nos sentiments et dispositions actuelles, que nous aimerons à relire si nous languissons très-longtemps sur terre. Tu sais comme j'aime les preuves de ce qu'on a senti et été. L'année dernière, nous avons eu notre correspondance de Kreuznach, et toutes les années nous aurons ainsi de petites absences — plaise à Dieu qu'elles soient petites! — qui nous montreront, j'espère, avec sa grâce, nos pas toujours dans
\. A All)ci't et à ello
la bonne route : constance et espérance, voilà des sentiments assez doux dans cette vallée de larmes. 0 mon ange ! tu me dis que tu as moins de ferveur loin de moi! C'est beaucoup trop me flatter. Moi, de mon côté, j'avais pensé : « Bon ! voilà Eugénie qui s'en va, il est bien possible que je m'en aille maintenant en dégringolant, sans elle, au point de me refroidir entièrement. » L'amitié est un fortifiant nécessaire à prendre dans la carrière du bien !
« Oh! chère amie, hier soir, dans ma chambre, j'ai tant pleuré! A Gisors, où j'avais été le matin avec tes parents, je marchais silencieusement entre eux, dans la rue, et je pensais! je pensais : « Comment puis-je vivre ainsi sans lui , sans ce cher, ce doux ami, si aimable, si bon, si tendre, qui illuminait tout pour moi, et répandait sur tout une si belle couleur ! n
« Prie pour moi, mon bon ange ; embrasse tous les autres et dis à Emma que ses enfants sont charmants. Je travaille aux petites chemises, je taille, j'arrange, je mets des pièces, et cela m'amuse incroyablement. »
<i Bouiy, lundi 19. août.
« Je vais t'écrire un mot, car je suis désœuvrée Qu'est-ce donc que votre silence? Une lettre s'est perdue sans doute. Déjà le premier jour qui s'est passé sans lettre de vous, ton père s'est inquiété, et hier il disait qu'il avait entendu crier une chauve-souris et qu'il s'était un moment rappelé toutes les idées de mauvais augure qu'on y attache en Allemagne. Cela m'a touchée, de lui voir ce petit mouvement de superstition ; puis j'ai pensé : « Si vraiment j'apprenais tout d'un coup qu'Eugénie est morte!... Je crois bien que je tomberais évanouie pour la première fois de ma vie; et pourtant c'est moi qui penserais le plus vite : Elle a ce qu'elle dési-
rait tant ! » quoique ce fût à ta misérable Alex que tu manquerais le plus. Tes pauvres parents mêmes, qui t'aiment autant que je t'aime, ne seraient pas alors abandonnés comme moi, ils auraient l'un l'autre, et leurs autres enfants... Dieu sait cependant que mon cœur serait déchiré pour eux, si un pareil malheur leur arrivait encore. Grâce à Dieu, nous pouvons parler de toutes ces choses de sang-froid, et j'espère qu'au solennel moment nous serons les mêmes encore.
a J'ai à te dire que Jeanne a remplacé Louise à la cuisine, et qu'après tous les éloges que j'en avais faits, on lui a trouvé tous les défauts. Je te dirai aussi que je crois qu'il y a eu, dans cette même cuisine, une petite cabale contre moi ; mais je prends des airs dignes. Au fond du cœur, je suis poltronne pourtant et j'attends ton retour avec impatience, comme une protection. La prière aussi me donne des sueurs froides d'embarras; je l'ai dite deux fois à ta place, une fois devant M"'^ de Lagrange, M'°^ d'Istrie, M"^ de Classé, et le notaire qui est venu un soir faire l'aimable ; et , pendant que je disais cette prière aussi haut que possible, je disais tout bas au bon Dieu : « Mon Dieu, pardonnez-moi cette sotte timidité qui n'est que de la vanité! » Car j'ai toujours peur de ce qu'on dira de moi , et chaque fois , au Pater et au Credo, j'ai une crampe de peur de me tromper!
« Hier M"« Hélène est venue me demander une paillasse, parce que, dit-elle, elle est décidée à rester à Boury. Quand je lui ai demandé ce qu'elle comptait devenir, elle m'a répondu que tu lui trouverais une place, et son intelligence n'allait pas jusqu'à comprendre que la place lui ferait quitter Boury, où elle dit qu'elle veut rester! Elle est amèrement stupide. J'imagine que tu aimeras à savoir toutes ces nouvelles du village, quoique je n'aie pas ménagé le prochain. La coqueluche
des petits va mieux, et, avant-hier, j'ai hardiment administré le remède de la supcrieuro de l'hôpital. Outre cela, j'escamote du beurre et j'ai dépouillé tes groseil- 1ers. Julien m'a fait du sirop de guimauve excellent. Je m'amuse tant que je puis. Je ne te dis plus rien. Ma bonne petite, qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue! « Que Dieu nous bénisse! Nos petits neveux sont charmants. Embrasse tous les autres. »
l'abdé gerbet a alexandiune.
«Juilly, 6aoùtl837.
« Je souffre pour vous, chère enfant, de l'absence de votre bonne sœur et j'espère qu'elle ne sera pas longue-, mais tâchez de faire en sorte que votre imagination qui va être plus souvent solitaire soit moins habile à vous tourmenter. Je suppose qu'en me demandant des réponses détaillées à vos questions, numérotées, comme celles de la fameuse lettre à M. le duc, vous partiez de cette idée que je n'irais pas à Boury et que vous ne me verriez que deux ou trois jours tout au plus à Paris. Mon mauvais griffonnage d'hier, tout mauvais qu'il était, a dû vous tirer de cette erreur, et je présume que vous airnez mieux maintenant des réponses de vive voix, que vous aurez, Dieu aidant, la semaine prochaine. Je serai alors beaucoup plus sûr de répondre à vos pensées que je ne puis l'être dans une lettre ; mais je n'en veux pas moins , dès ce soir, vous faire quelques remarques générales, pour calmer un peu ce travail d'imagination qui vous fatigue.
« D'abord, chère enfant, ne vous laissez pas aller à ces suppositions : « Qu'est-ce que je ferais?... Qu'est-ce que je penserais, si Dieu voulait telle ou telle chose? »
Cette tendance-là est, à la fois, inutile et dangereuse. Lorsque ces suppositions sont contradictoires, lorsque vous supposez, par exemple, que la volonté de Dieu est çn opposition avec les idées que nous avons de sa bonté, rous placez votre intelligence et votre volonté dans une filuation fausse et impossible. Vous ne sauriez trouver île réponse qui vous satisfasse d'une manière ni d'une îiutre , et vous ne pouvez trouver de calme et de satisfaction qu'en écartant une h\'potbèse qui ne saurait être admise. De plus, lors même que ces suppositions ne seraient pas contradictoires, il ne faudrait pas, pour cela, vous y arrêter, lorsqu'elles impliquent quelque chose d'extraordinaire où la volonté aurait à faire un acte souverainement difiBcile. Comme je vous l'ai dit, nous avons les grâces qui 7ious sont nécessaires pour faire ce que Dieu demande actuellement de nous, et nous devons nous dire que, si nous nous trouvions placés dans des conditions qui sortent de l'état ordinaire, par exemple, dans le cas du martyre, Dieu nous donnerait alors la force dont nous aurions besoin.
« Considérez donc, chère enfant, pour votre tranquillité, toutes ces pensées tourmentantes comme des branches parasites qui absorbent une partie de la sève d'un arbre, sans lui être d'aucune utilité, et qu'un bon jardinier doit retrancher.
(( Parlez de moi aux bonnes gens du village, aux Prudent, à la mère Lafosse, à M. et M'"'-' Brobion. Bonsoir, chère enfant; je vais finir mon office avant minuit Cl terminer ma journée en priant pour vous. »
M. DE MONTALEMDERT A ALEXANDRINS. « Villpiscxcl, 8 août \X'M.
« Très chère amie, vous auriez bien dû ajouter un
RKCIT D'UNE SŒUR.
mot au gros paquet des Craven ; mais sans doute , par votre paresse , vous aurez voylu m'avertir que je devais une réponse à votre lettre du 5 juillet. Je me tiens donc pour averti et je vous réponds sur l'heure. C'est un peu mal à vous de ne m'avoir pas écrit de Paris, de la rue de Madame, pendant les grandes et saintes journées que vous y avez passées, au lieu d'attendre votre retour à Boury. Mais vous méritez qu'on vous pardonne bien des choses. Je comptais encore avoir de vos nouvelles par Rio. Cela a dû être, pour vous, une réelle consolation, que de le voir pendant vos douloureux anniversaires, puisqu'il a été le fidèle ami d'Albert et qu'il a contribué plus que personne à développer en lui les germes précieux et admirables de sensibilité et d'enthousiasme qui ont ensuite porté de si beaux fruits... Notre pauvre trio de Rome ! alors que nous vous avons, tous trois, connue pour la première fois ! alors que notre cher Albert étudiait avec tant de zèle, au milieu de sa passion pour vous , et écrivait des volumes de notes sur l'histoire d'Italie et de Toscane, tenant u« petit scaldino entre ses jambes pour se réchauffer dans l'immense salle du palais Giustiniani , où il logeait. Pour moi , je puis dire que les souvenirs les plus doux et les plus gais de ma jeunesse se groupent autour d'Albert qui m'a accueilli au sortir de mes agitations politiques de Paris, en 1831, avec tout le charme de la bonté, avec toute la ferveur de son cœur et de son amitié pour moi, ainsi que de son admiration pour tout ce qui était grand, beau, bon. Du îît;in de mon bonheur actuel , ma pensée se reporte sans cesse , avec une vive émotion, sur ces agitations de ma jeunesse auxquelles Albert a toujours pris la meilleure part.
« Bien des choses matérielles contribuent à me le rappeler, même ici où je n'ai jamais été avec lui.
D'abord, nous lisons Dante, et, à chaque vers, je retrouve nos souvenirs et nos adniiçations communes de Pise, et nos bonnes soirées à trois, si paisibles et si remplies, et où nous avions pour lui encore tant d'espoir, même moi, qui en savais cependant bien plus long que vous sur la véritable opinion des médecins. Ensuite je repasse, avec ma femme , beaucoup de mes anciens journaux, et j'y retrouve le nom d'Albert presque à chaque page; dernièrement encore j'ai transcrit ce passage de son journal que vous m'avez envoyé l'année dernière à Venise, et je vous déclare encore une fois que je n'ai jamais rien lu de plus inspiré, de plus élancé vers le ciel. Savez-vous une idée que j'ai? Il y a longtemps que je pense à comprendre dans la série de mes travaux sur les siècles catholiques, un livre spécial sur l'Amour et le mariage enlre chrétiens. La dernière lecture que j'ai faite du fragment d'Albert m'a étonnamment confirmé dans ce projet et m'a, en même temps, inspiré l'idée d'y comprendre son histoire et la vôtre, en guise d'épilogue, pour montrer que, même dans notre époque dégénérée, certaines âmes privilégiées savent être fidèles aux traditions sublimes dont le moyen âge nous a laissé de si nombreux exemples. Dites-moi si cette idée vous sourit. Mais, dans aucun cas, je ne pourrais exécuter ce projet avant dix ans d'ici , quand mon âge et ma position me mettront à l'abri des scandalisalions do quelques-uns. En attendant, gardez soigneusement pour moi tout ce qu'Albert m'a écrit, ainsi qu'à vous et sur vous, c-t surtout ce pjtit livre que j'ai si envie de connaître en entier. »