‹ Récit d'une soeurChapitre 28 sur 79 · REPONSE D ALEXANDRINE · texte numérisé non relu

REPONSE D ALEXANDRINE

« Boury, 11 août 1837.

« Voyez le plaisir que m'a fait votre lettre, reçue ce matin! Je vous écris encore, quoique je vous aie écrit hier : mais hier, c'était pour vous demander un service, et aujourd'hui , c'est pour causer. Je suis contente de votre lettre. Tout ce que vous me dites d'Albert me touche extrêmement , quoique je le trouve tout simple. Cher ami , il faudrait causer et ne pas écrire. Que ne venez-vous à Boury? J'ose dire que cela vous intéresserait; il faut que vous le voyiez une fois, ce pauvre Boury, cette école d'Eugénie et d'Olga, qui vont, avec l'aide de Dieu, faire des chrétiens de tout le village. Et notre chapelle avec l'orgue, et la prière du soir, et nos chœurs villageois, et ma chambre, si remplie de souvenirs, etc., etc.! Au moins, dites vite si vous ne serez pas à Paris avant mon départ.

(( Je reviens sur le plaisir que m'a fait votre lettre, et il était double et triple, à cause de l'absence d'Eugénie et de celle de l'abbé Gerbet. Entendre louer Albert, comme vous le faites, réjouit mon âme! Cher ami, cette idée que vous écrirez notre histoire me sourit. Imaginez que j'avais eu vaguement la même pensée! C'est à vous seul que je voudrais confier ce soin, car vous l'écririez chrétienne, comme elle doit être, cette histoire, et en même temps pas austère, chose qui me fait toujours peur. Je connais aussi, cher ami, votre amour du vrai, et je sais que, quoique en l'arrangeant comme épilogue, vous ne voudriez rien dire qui n'eût été en réalité; et, pour cela, celle que j'écris vous servira beaucoup.

« C'est le journal le plus détaillé de notre vie, et tout ce qu'Albert a écrit s'y trouve. Malheureusement je n'en

ai fait encore qu'une année; je l'ai montrée à Rio, que cela a intéressé : depuis longtemps je m'ennuie de ne pouvoir vous la faire lire; toutes vos lettres d'Albert y seront copiées. Oh! oui, cher ami, c'est digne de vous, et cela sera infiniment doux pour moi , que Dieu a rendue si heureuse par un amour légitime, de voir enfin ce bonheur célébré et rendu souhaitable, de voir montré comment il n'y a jamais un aussi délicieux amour que celui qui peut paraître devant Dieu et devant les hommes ; que jamais deux êtres n'auront tant de jouissances en s'aimant, que lorsqu'ils aimeront Dieu aussi. Et, quoique mon Albert me laissât bien en arrière dans ce sentiment d'amour divin, je le comprenais et l'admirais, et j'étais heureuse de le voir meilleur que moi; car toujours, même dans ma frivolité, j'avais désiré avoir un mari meilleur que moi, et je crois que ce sont des désirs que Dieu accomplit! Oh! Montai, si, par l'histoire de votre meilleur ami, vous parveniez à faire comprendre cela à ce froid et stiipide monde, quelle douce gloire pour vous, pour Albert et pour moi ! J'espère ne le voir que d'un autre monde, car, dans celui-ci, cela me donnerait trop d'orgueil, quoique Albert ait été la cause de tout.

« Je sais bien qu'il y a dans notre histoire une foule de détails qui prêtent à l'intérêt d'une chronique. Ce commencement à Rome, ces premières paroles échangées en sortant de l'église , lorsque je lui confiai que je me serais mise à genoux si j'avais été avec ses sœurs, et qu'il me reprocha mon respect humain ; ce sacrifice qu'il fit à Dieu de sa vie et de tout son bonlicur, môme de l'enthousiasme, pour obtenir ma conversion, ne se réservant que l'amour du bien pour être sauvé; puis l'histoire que vous savez de la bande de papier arrachée; la peur du duel à Pompéia et mes pleurs devant tout ce

monde; son exil à Rome, et Fernand, par amour pour son frère, obtenant de moi, par ruse, une lettre pour lui; cette douce vie dans la même maison que sa famille ; maman commençant à vouloir lever les obstacles qui nous séparaient, et nous, le sachant, chacun de notre côté, sans oser nous le dire, mais, du reste, sûrs de notre éternel amour; ce départ, moi pour l'Allemagne, lui pour la France; puis, moi arrêtée à Rome, et lui mourant à Civita-Vecchia, et ne sachant s'il vivait, ne pouvant aller le soigner et m'écriant : « Oh! si du moins j'étais sa femme! » Dieu et manière entendirent ce cri. Après sept mois d'absence et d'incertitude, ce revoir à Naples, tous les obstacles levés et moi le trouvant un ange dont j'étais indigne, et l'épousant avec une tranquillité, et ressentant un bonheur que j'avais toujours cru impossible d'éprouver en un pareil jour. Puis, les quelques jours de paradis terrestre à Castellamare; puis sa santé qui recommence à m'inquiéter!... Vous savez tout cela et tout ce qui suit. Mais personne ne comprendra jamais quel extraordinaire mélange de douleur, d'amour et de bonheur il y a eu dans toute notre vie! Vous me ferez bien meilleure que je n'ai été, et cela vaudra mieux pour l'histoire : on croira que je l'ai rendu aussi heureux qu'il aurait dû l'être; on croira que j'ai été la femme la plus tendre, tandis que j'aurais pu être tellement meilleure et le rendre plus heureux comme je le ferais maintenant ! Mais pour lui , Montai, vous ne pourrez jamais dire tout ce qu'il y a eu d'admirable en lui, parce que vous ne le saurez pas ! Moi-même , je ne sais plus quelles sont les chères paroles par lesquelles, dès nos premiers entretiens, il ramenait mon nme à Dieu. A Venise, la nuit de sa terrible rechute, il eut un étouffement et une défaillance dont il revint avec peine et il me dit alors en souriant : « Je me suis réveillé,

j'ai pensé à Dieu avec exaltation, puis à toi, et cela m'a suffoqué. » Quelles paroles! N'est-ce pas qu'elles expriment toute son âme? Puis , ma conversion , ses dernières paroles écrites, toutes celles si sublimes qu'il disait de temps en temps. Oui, je sais que cela forme, grâce à Dieu, un récit intéressant et qui peut faire du bien à lire! Oh! Montai, dites-moi que je le reverrai pour toujours, sans crainte de nous perdre et en nous aimant autant que sur terre. Pourquoi craindrais-je que l'adoration et la présence de Dieu nuisissent à notre amour au ciel, puisqu'ici notre amour n'a pas nui à celui que nous avions pour Dieu, et qu'il me semble que nous nous sommes toujours aimés en sa présence?

« Je ne crains pas de vous avoir ennuyé en vous faisant ce petit résumé d'une vie que vous voulez écrire. J'en ai parlé à ma belle-mère, qui disait seulement, avant d'avoir entendu que c'était pour dans dix ans d'ici, qu'il ne faudrait pas mettre les noms. Nous avons le temps de penser à cela.

« Vous ne vous plaindrez plus du moins de mon silence, quoique vous ayez un merveilleux talent pour cacher vos torts en vous plaignant des autres.

« Adieu, bon frère et ami Montai. Que Dieu vous aime et tout ce que vous aimez ^ »

d'eugénie.

« Boury, IG octobre 183i.

« Je t'écrivais mercredi, et jeutli est arrivée la lettre qui prévenait mon père que toutes les dispositions pour

1. Cette lettre me semble ùtre la sanction la plus complète du travail que j'ai entrepris. Sans doute Alexandrine le confiait alors h un autre, qui s'en fut acquitté avec autant de respect et de sympathie et beaucoup plus de talent que nioi. Miis trente années au lieu

transporter à Boury le corps chéri de notre Albert étaient terminées. Alexandrine avait toujours eu l'intention d'aller à Paris le chercher, et ma mère a permis que je fusse avec elle. Nous sommes donc parties toutes les deux avec mon père, vendredi dernier. Samedi matin, à sept heures, nous étions à la porte du cimetière du Mont- Parnasse, où Fernand nous avait précédés avec l'abbé Martin de iSoirlieu, A notre arrivée, tout était prêt, et au bout de quelques minutes, nous avons vu arriver la voiture qui portait le cercueil et que nous devions suivre.

(( Tu imagines ce que furent nos pensées en voyant sortir cette voiture, et pendant toute cette route oîi nous sentions que devant nous roulait ce corps chéri. Le cercueil était dans une voiture entièrement fermée -, sur le siège de derrière était Fernand. Nous suivions dans la voiture d' Alexandrine. Nous parlions peu, mais nos pensées étaient les mêmes, et tu les sais, car elles auraient été les tiennes. Le voyage et toute cette journée furent solennels. A la croix qui est à l'entrée du village, ma mère et mes sœurs nous attendaient, et se mirent à genoux à la vue de la voiture. Peu après, l'abbé Gerbet, avec la procession suivie de tout le village, arriva. La voiture fut ouverte ; il bénit le cercueil. Maman et Alexandrine le baisèrent; puis, le cortège se remit en marche, passant par le jardin et par la cour du château pour se rendre à l'église. Voilà donc comment il est entré à Boury, lui qui désirait tant y venir, qui y faisait tant de projets d'établissement et de bonheur ! Ma Pauline, encore une fois, imagine ce que nous avons dû

de dix sont écoulées et sa vie a été vouée à d'autres œuvres. Je crois donc qu'en prenant aujourd'hui sa place, j'ai plutôt accompli qu'enfreint la volonté de celle qui lui adri'ssait ainsi le résumé du récit que l'on a lu dans le volume précédent.

penser en suivant tout ce qui nous reste en ce monde de ce si cher ami ! Je ne sais rien te dire de mieux, parce que ce que notre cœur a éprouvé, le tien l'éprouve. Je tenais le bras d'Alexandrine, et nous marchions tout près du cercueil. Pauvre Alex ! comme elle était touchante! Ses larmes, ses grosses larmes coulaient avec abondance; mais, dans toute sa personne, il y avait un calme, une simplicité, une résignation si chrétienne! Comme elle m'a attendrie, je ne puis pas te le dire ! Devant les marches de l'église, la voiture s'est arrêtée, et nous nous sommes tous mis à genoux pendant que le cercueil passait devant nous pour être porté dans l'église. (( Après les vêpres, on se remit en marche pour le cimetière. Tu en connais le chemin, tu sais qu'il est joli. Le temps était beau, et, pendant ce trajet douloureux, bien des pensées consolantes pourtant, d'espérance, de réunion et de bonheur remplissaient nos cœurs. Avant de descendre le cercueil dans la fosse, l'abbé Gerbet nous dit quelques paroles que je t'enverrai. Puis, ce cher corps, qui a tant souffert, fut enfin déposé dans cette dernière demeure, oîi la place de celle qu'il a tant aimée est déjà toute prête près de lui, et disposée à la recevoir quand il plaira à Dieu. Elle regardait avec une sorte de joie cette fosse vide, qui, fermée pendant un peu de temps encore, se rouvrira quand toutes ses peines auront cessé, quand sa soumission à la volonté de Dieu, sa constance dans l'espérance et sa charité lui auront obtenu la récompense promise, car elle aura bien souffert et bien aimé. »

Voici les admirables paroles prononcées par l'abbé Gerbet sur la tombe d'Albert :

« Voilà donc tout ce qui reste en ce monde de celui

RECIT D'UNB SŒUR.

qui y fut et y sera toujours tant aimé ! Voilà comme il vient dans ces lieux, où il se promettait tant de joies ! Adorons la volonté de Dieu au bord de cette fosse, et élevons nos pensées vers ce seul séjour qui ne soit pas un lieu de passage. Redisons-nous ici, avec une foi vive, que nous ne faisons que confier à la terre un germe d'immortalité. Ce pauvre corps va bientôt se dissoudre ; mais, pendant que la main de la mort le décompose, il y a une invisible et toute-puissante main qui travaille à le réparer. Nous semons dans cette terre un corps corruptible, il en sortira mcorruptible. Nous le semons dans la bassesse, il en sortira dans la gloire. Nous le semons dans Tinfirmité, il en sortira dans la puissance. Nous semons un corps animal, il en sortira un corps spirituel. Ainsi, cette tombe, que le monde appelle la dernière demeure du corps, n'est pas la dernière. Il ne fera encore qu'y passer. 11 n'y a que deux demeures où rien ne passe : l'une humaine, dans le cœur de ceux qui aiment et espèrent; l'autre divine, dans le sein de l'éternel amour ! »

EUGÉNIE A PAULINE

« Le 2i octobre 1837.

« Hier, on a apporté la grande pierre qui doit couvrir une seule ouverture, car, dans l'intérieur, il n'y a pas de séparation. Les deux cercueils se toucheront, ainsi que l'a voulu notre pauvre petite sœur. Depuis le jour de la translation, la fosse avait été provisoirement recouverte de planches; hier, on lésa enlevées et Alexandrine a pu mettre à exécution un projet qu'elle avait formé, mais qu'elle craignait de ne pouvoir réaliser. Je te le confie comme un secret, car elle ne l'a dit à personne, de peur que cela ne semblât extraordinaire. Hier donc, II. 10

seule avec Julien, à l'aide d'une petite échelle, elle est descendue dans la fosse, qui n'est pas très-profonde, afin de toucher et de baiser une dernière fois le cercueil où est renfermé tout ce qu'elle a aimé. En faisant cela, elle était à genoux dans sa propre fosse!..,

u Tu avoueras qu'il y avait là matière à méditation ! En tout, depuis que nous avons vu cette tombe ouverte, nous avons fait bien des réflexions que le monde jugerait lugubres, et qu'on est heureux de ne pas considérer comme telles. »

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