II
peines et les épreuves de la terre petites et courtes comparées à l'éternité des récompenses qui les suivront. Voilà tout le contenu de la lettre d'Alex ; je t'en ai fait le récit fidèle. Je me complais dans l'idée que tu ne peux pas te plaindre de moi, et que je remplis bien ma promesse d'exactitude et de détails. Olgaest, en ce moment, jolie à remarquer. Quelle simplicité, quelle pureté, quelle suavité il y a dans son esprit ! J'aime à la tenir ici.
« Je ne veux pas achever ma lettre sans te dire que je ne suis pas moins heureuse que lorsque je t'ai écrit pour la dernière fois. Oh! ce bonheur de la terre que je méprisais tant, comme je m'y suis vite rattachée ! Comment supporterais-je maintenant d'y renoncer? Adieu, si chère, si fidèle amie de toute ma vie. A présent, comme toujours, je dis : Que Dieu prenne mon bonheur, plutôt que d'altérer le tien en aucune chose. »
Le second anniversaire de la mort d'Albert approchait. Cette fois, Alexandrine était séparée de tous ceux qui, deux ans auparavant, avaient partagé avec elle ces jours solennels, mais ils ne l'oubliaient pas : elle reçut, datée du 29 juin, la lettre suivante du meilleur de tous les amis de sa douleur :
l'abbé gerbeï a alexandrine.
« Meaux, vendredi 29juin 1838.
« Je vous remercie beaucoup, beaucoup, de votre si bonne, si excellente, si intéressante lettre, commencée à Ulm, finie à Ischl... J'y reviendrai tout à l'heure, mais le triste anniversaire de ce jour doit m' occuper avant tout. Pauvre désolée! l'avez-vous pu passer, cet anniversaire, de la manière que vous désirez? Votre cœur est-il à Taise aujourd'hui avec sa douleur? Voilà minuit qui
RECIT D'UNE SŒU'^. 193
va sonner, vous veillez encore à cette heure, mais êtesvous libre de pleurer, de prier, de lever au ciel vos pensées et votre âme? Pendant plusieurs jours, chère enfant, j'ai dit la messe pour vous, mais j'aurais bien aussi voulu vous revoir pendant quelques instants, à cet anniversaire, et vous y dire quelques-unes de ces paroles oiî Dieu renfermait pour vous, il y a deux ans, quelque consolation! Si, après le baume que lui seul peut mettre dans Fàme, il y a quelque douceur à penser encore, quand nous souffrons, qu'il y a sur la terre une autre âme qui a la sympathie de notre douleur, qui en est l'écho vivant, et qui voudrait être aussi pour nous un écho de quelques sons au ciel, qui se considère comme ayant reçu la mission d'être l'ami de notre deuil, le frère de^nos larmes, le tuteur de nos espérances, et qui estime cette mission belle, sacrée et chère; si, dis-je, à pouvoir penser tout cela, il y a quelque douceur, pense;:, mon enfant, pensez que, parmi les plusieurs âmes à qui Dieu a donné cette mission à votre égard, la mienne l'a acceptée, la mienne veut la remplir le mieux qu'elle le pourra. Je prie votre Albert de me confirmer cette grâce. J'ai prié pour lui particulièrement ces jours-ci ; mais je l'ai prié aussi. La tombe de Boury, quoique bien loin d'Ischl, n'a pas été solitaire le 29 juin : il n'y a pour les âmes d'autre solitude que celle de l'oubli. Partout où vous allez, vous emportez avec vous ce tombeau et l'inscription prophétique que vous y avez gravée* : Dieu a donné à la douleur et à l'amour quelque chose de sa toute-puissance! »
Pendant que l'abbé Gerbet s'associait ainsi de loin à
1. Quod Deus conjunxit, homo non separet. — Ces mots avaient été gravés par Alcxandrine sur la croix qui surmontait la tombe d'Albert et la sienne i\ elle-même.
ces anniversaires, nous allons voir, par la lettre suivante, comment Alexandrine elle -même les célébrait. Cette lettre, après l'avoir reçue, Eugénie me l'envoya à Lisbonne, me disant à bon droit : « Dis-moi si elle n'a pas des bonheurs célestes au milieu de ses malheurs? » Mais ces « bonheurs » mêmes ne font-ils pas comprendre l'attrait et le respect qu'inspirait celle qui savait, au milieu de ses larmes, les chercher, les ressentir et les exprimer connue on va le voir?
ALEXANDRINE A EUGENIE.
« Ischl, 3 juillet 1838.
« Chère sœur, j'ai toujours quelque chose à te conter, et je vais le faire bien longuement, quoique cela m'ennuie de tant écrire. Et pourtant, ce soir, au salon, j'avais une secrète jubilation, un délicieux enthousiasme qui me faisait en idée te commencer une lettre avec : « Béni soit Dieu de m' avoir amenée à Ischl ! » Les choses matérielles de la soirée et la conversation entre quatre femmes, sans nous compter, m'ont un peu refroidie. Cependant, mon âme est encore contente : j'ai pu rendre service à un poitrinaire mourant et à un prêtre ! Sans ma venue à Ischl, il mourait avec un poids dont, par la grâce de Dieu, j'ai pu le délivrer!
« J'ai envie de te faire l'histoire bien longue. Hier donc, l'idée me vient d'aller au jardin (si je n'y avais pas été, je n'aurais pas été non plus là où j'ai eu le bonheur d'aller) ; j'admire d'abord les roses, les papillons, etc., etc.; puis, assise dans un petit pavillon pour y lire Bossuet, je suis étonnée d'entendre sonner les cloches ; j'imagine qu'il y a quelque chose à l'église, je demande à une servante , qui me répond agitée que
« c'est le saint sacrement qu'on va chercher pour administrer le jeune prêtre malade. » J'avais déjà entendu parler de ce jeune prêtre par maman et déjà combattu avec ma timidité pour lui dire que j'avais envie d'aller le voir. Ceci m'y fait aller tout naturellement. Je me mets à genoux comme tout le monde sous la porte cochère pendant que les prêtres passent, puis je monte aussi et j'assiste à sa réception du saint viatique et de l'extrême onction! Tous les assistants pleuraient, même le curé. Ensuite je demande la permission de m' approcher du malade; je dis que j'avais vu mon mari ayant la même maladie. J'étais émue. — Un poitrinaire, et un jeune prêtre mourant! prêtre seulement depuis onze mois, et que je savais s'être fait mal à force d'étude ! Oh ! tout cela me semblait si sacré ! Lui avait un paisible sourire. Je lui ai demandé sa bénédiction et me suis mise à genoux près de son lit; il a eu l'air pénétré, et m'a bénie en mettant ses mains froides sur ma tête ! Je m'en suis souvenue toute la journée avec douceur. Aujourd'hui j'avais bien envie d'y retourner, il m'avait dit qu'il en serait bien aise; heureusement on est venu me dire qu'il était plus mal, qu'on attendait sa mort d'un moment à l'autre. Cela m'a donné un prétexte pour y retourner le soir. — Oh ! grâce à Dieu ! maman, heureusement, ne me retient jamais.
« Il me demande pardon de ne pas me parler, me dit que cela lui est défendu. Après l'avoir regardé avec pitié et respect, avoir observé cette oppression, hélas! si connue, trouvant cruel d'être assise là sans être bonne à rien, j'allais partir, lorsque la bienheureuse idée me vient de lui dire combien je voudrais pouvoir faire quelque chose pour lui. Alors il me dit doucement : a II y aurait quelque chose. » Je demande vite quoi ; il me répond que, « si je connaissais toutes les circonstances!... »
J'insiste; il me dit, — et j'ai retrouvé là et plus tard encore cet étrange symptôme de ces maladies, de croire guérir, — que, « quand il sera mieux portant, il me parlera. » Juge si j'insiste ! Alors il me dit : (( Cela ne peut se dire ici. » Il y avait une garde, je comprends et elle aussi comprend heureusement et sort doucement de la chambre. Je lui dis alors que nous sommes seuls. Il hésite, il dit que c'est par trop hardi. Je m'écrie enfin que je le supplie de me regarder comme une sœur, et de me parler ainsi; — que nous sommes tous frères. Cela le fit à l'instant parler. Il avait une dette qu'il trouvait immense (elle est de 300 francs!). Il avait étudié, entièrement pauvre , ses livres l'avaient ruiné, et ses parents ont onze enfants ! Il était horriblement tourmenté de leur laisser cette dette dont il n'avait calculé le montant que depuis peu de jours! Juge si je lui ai vite dit qu'il n'en avait plus, et si j'ai été heureuse! Lui me remerciait, et moi je le remerciais tant de la grande joie qu'il me donnait, oh! de lui entendre dire « qu'un énorme poids lui était ôté! » C'était doux, je t'assure ! Mais il répétait « que c'était trop hardi ; que sans la maladie il ne l'eût pas fait, mais que la maladie change.» Et moi de lui répéter que nous n'avions qu'un père et que nous étions tous frères. Quand je lui ai dit de bien dormir la nuit, il m'a souri d'une manière qui avait l'air de me dire qu'il le pourrait maintenant.
« Demain je lui porterai cet argent après ma chère messe de sept heures. Il ne mourra pas cette nuit; il me tarde de le lui donner; je l'entends tousser. Ma fenêtre est ouverte et je viens de voir de la lumière chez lui, car c'est sa chambre que je vois d'ici. Je te demande si ce n'est pas Albert qui nous a donné ce logement où nous sommes justement venus nous établir le vingt-neuf juin ! Oh ! quelle douce faveur de Dieu que
cette histoire! que de délicieuses réflexions j'ai faites ce soir en travaillant! Après une chose comme cela, je ne sens plus mes peines pendant quelques heures. Je ne sens plus que la foi et l'amour. Oh! douce union fraternelle catholique ! Que toute cette scène dans sa chambre hier et aujourd'hui était douce et paisible! Un rayon de soleil donnait sur son lit à travers une jalousie ; il a un piano et des fleurs , une petite chambre blanche et riante. La mort d'un prêtre me paraît encore d'un degré plus solennelle. Il a écrit à ses parents aujourd'hui. Oh ! qu'ils puissent arriver ! »
«Mercredi, 4 juillet.
« Je le lui ai porté ce matin. Je ne puis te dire ce que j'ai senti en voyant cette joie dans ses yeux , en lui entendant dire encore a qu'un bien grand poids était ôté de dessus son cœur, et qu'il avait pu dormir plusieurs heures cette nuit. » Quand je lui disais que j'étais si heureuse d'avoir été là, il m'a répondu « que c'était lui qui était heureux, qu'il avait été si en peine, qu'il n'avait pas su comment faire, et voilà que Dieu lui avait envoyé un ange pour le secourir... » Il a dit cela simplement; et moi j'ai aussi pu accepter ce mot plus qu'à l'ordinaire, puisque les anges ne sont que les ministres de Dieu, et qu'ici il semble bien évident que j'ai été ministre de sa volonté. Oh! quel bien cela fait! Voilà la seconde fois qu'au mois de juillet j'ai le bonheur de pouvoir assister un prêtre : l'année dernière, M. L., et cette fois, un poitrinaire! Je désire toujours tant faire plaisir aux poitrinaires, surtout dans leurs derniers moments, et j'avais tant prié Dieu de me donner une bien bonne œuvre à faire pour l'anniversaire d'Albert! Envoie cette lettre à notre bon et saint ami, car je ne puis
pas récrire deux fois et je veux qu'il sache ma joie K « Je prends des bénédictions oîi je puis; l'autre jour je m'en suis fait donner une par une vieille femme mourante aussi , et je lui ai entendu dire à peu près le mot qui a été cité par M. l'abbé : « souffrir n'est pas pécher-! »
1. Elle apprit la mort de ce jeune prêtre peu après avoir quitté Ischl.
2. La lettre qui contient le passage suivant ne porte pas de date, mais ce fut pendant son séjour à Ischl qu'Alexandrine la reçut de l'abbé Gerbet :
« Juilly, lundi.
« L'autre jour, en disant les matines de la Fctc-Dieu, j'ai eu une pensée qui a été pour moi comme un éclair, et en même temps si naturelle, que je m"étonne qu'elle ait été si longtemps sans me frapper; mais pour l'expliquer, il faut d'abord un préambule.
« Nous avons dit bien souvent que le monde matériel n'est que l'emblème, le relief et l'ombre du monde spirituel ; c'est une vérité dont aucune tète métaphysique ne saurait douter. Malgré ce parallélisme des deux mondes, il est incontestable que leurs fonctions sont non-seulement distinctes, mais séparées et divergentes. Ainsi, par exemple, l'acte par lequel mon âme se nourrit de la vérité n'entraîne pas avec lui l'acte par lequel mon corps se nourrit ; le regard de mon âme, recevant la lumière des idées, n'a pas pour effet de produire la vision par les yeux du corps, ni vice versci. Or, cependant, si les lois des deux mondes, spirituel et matériel, sont concordantes et parallèles, cette union radicale ne doit-elle pas faire penser qu'ils aspirent à unir leurs fonctions et à se rencontrer dans leurs actes? Il en devra être ainsi dans le ciel ; mais le germe de cette concordance parfaite, la préparation de cet engrènement parfait de l'un dans l'autre, existe déjà sur terre par la communion eucharistique, où l'acte de la nutrition physique est identiquement l'acte de la nutrition spirituelle, où les fonctions du corps sont transformées jusqu'à être comme identifiées aux fonctions de l'âme. Seulement il y a, entre cette préparation terrestre de l'union desdeuv mondes et sa réalisation complète dans le ciel, toute la difl'érence qui dérive de la différence même de l'état de foi à l'état de vision, mais le germe n'en existe pas moins visible, tomme germe, à l'œil de l'intelligence. Je ne sais pas si je nio suis assez bien expliqué pour que ceci vous frappe au même degré ([ue moi; mais c'est pour moi un éclair!
Alexandrine quitta Isctil avant sa mère (qu'elle devait retrouver quelques jours après) et elle fit le petit voyage dont il est question dans les lettres suivantes.
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
( Salzbourg, 20 juillet, vendredi, 1838. \
J'essaye de t' écrire, sœur chérie, pendant qu'on tresse mes cheveux, tant je suis pressée ; j'ai dans cette chère ville mille choses à voir, dans mon genre, et je repars ce soir, voyageant la nuit pour rejoindre maman sur la route de Vienne; je l'ai laissée hier à Ischl, d'où elle part aujourd'hui \ Je suis étonnée d'avoir pu autant aimer un lieu que j'ai aimé Ischl, de m'être autant attachée à un endroit nouveau; mais c'est la sainte universelle union qui fait cela; partout où règne ce même amour on s'attache, comme si c'était une ancienne affection. Plus longtemps que ne durera ma vie on priera à Ischl pour Albert et pour sa femme; les paysans, dans ces pieuses montagnes, disaient qu'elle ne quitterait jamais le deuil pour lui! Il arrive souvent, dans cette vie, que c'est au moment où on va quitter les choses qu'on les aime le mieux; et ce sont, en effet, les derniers jours d'Ischl qui m'ont été les plus doux, — doux à m'étonner! J'ai regretté ces pauvres si saints, puis d'excellents prêtres que j'y ai trouvés. Au dernier moment ij'ai fait connaissance avec l'archevêque de Vienne, et j'ai bien regretté de ne l'avoir pas vu plus souvent. Quel homme vénérable! quelle douceur! quelle sérénité ! quelle foi lumineuse dans le langage ! Il est trèsâgé, mais sa figure est belle encore. Cet excellent arche-
1. Pour Prague, où elles devaient se rejoindre, la semaine suivante, et où se trouvaient aussi, en ce moment, mon père et Fernand.
vêque, après plusieurs paroles de consolation, m'a donné sa bénédiction en posant ses deux mains sur ma tête, tandis que j'étais à genoux; sa voix était pénétrée et je me suis sentie remplie d'un si profond respect, que cela m'a fait du bien.
« Chère amie, après avoir écrit cette première page, j'ai reçu ta lattre. Tu me dis des choses qui me font bien grand plaisir, et tu me parles délicieusement, mais tu m'en dis trop, trop. Dis-moi donc, Eugénie, si tu ne sais pas très-bien qu'il n'y a rien de remarquable dans ce que j'ai fait pour ce jeune prêtre, rien que du bonheur. Ne sais-tu pas bien que j'aurai toujours plus de peine à retenir une méchante parole, quand j'ai envie de la dire, qu'à donner 300 francs? Ne sais-tu pas que j'ai moins de peine à me fatiguer pour aller voir un pauvre qu'à être charitable envers ceux qui font ce qui ne me plaît pas?
(( Cela m'amuse, que M"^de Mun s'étonne de voir ma timidité faire des choses si hardies : que dirait-elle si elle savait que me voilà seule ici aujourd'hui, ayant demandé et obtenu une audience de l'archevêque ^ sans lettre de recommandation ni rien de semblable, et que je vais y aller, et que j'en suis bien aise! Hélas! je suis timide avec les mondains, parce que je suis remplie de vanité et que je crains leurs critiques ; mais les prêtres ne critiquent pas, ou ne le doivent pas. Puis, un prêtre, ou qui que ce soit qui vit pour un autre monde, me fait toujours du bien à voir, à tel point que je surmonte avec plaisir mon embarras pour cela. Les vertus de ce jeune prélat m'attirent, car ce sont elles qui l'ont fait parvenir si jeune à cette haute dignité; il n'a que vingt-huit ans, et il est archevêque depuis deux ans.
1. Le prnice de Scliwaizciibeig, depuis cardinal et archevêque de Prague,
« Tu sais que, d'aujourd'hui en huit, je vais aller à Kirchberg \ ou tout près de là, pour y revoir ton père et ta bonne tante de Blacas qui m'a écrit une aimable lettre i c'est heureusement sur la route de Vienne à Prague. Je fais assez de choses, comme tu vois, en dcpit de ces cruels accès d'embarras dont je souffre tant et qu'il me faut surmonter.
« J'approuve fort la quête dont tu me parles ; voilà une aumône plus méritoire que de donner des milliers de francs qui vous appartiennent; vaincre ainsi le respect humain par amour pour Dieu! C'est bien, je vais être réduite à ce genre d'aumônes-là aussi moi pour le moment, car par prudence, d'ici à l'autre mois, je ne pourrai plus rien donner aux pauvres, et je serai encore plus réduite si je fais ce que j'ai pourtant envie de faire pour ces chers amis, c'est-à-dire si je place 8,000 francs de manière à les doubler pour eux ; mais cela sera fort ennuyeux pendant plusieurs années. Il faudra que ta bourse m'aide.
« A 9 heures du soir.
« Me voilà, chère amie, rentrant de mes innombrables courses, et pour me reposer, partant sur-le-champ pour rejoindre maman demain matin. Je te parlerai de Salzbourg et de mille autres choses, de Vienne. Que Dieu te bénisse. »
« Vienne, le 27 juillet 1838.
« Chère amie, tu m'écris tant de louanges, que c'est horriblement dangereux ; cependant il est fort doux à
1. Terre non loin de Vienne, acquise par le duc de Dlacas à l'époque où les princes de la famille royale de France furent obliges de quitter brusquement le cliMcau qui leur avait été prêté à Prague dans les premières années do leur exil. Le duc de Blacas fut iicureux alors de pouvoir leur offrir l'iiospitalité, plus sure, du dévouement et de l'aftection, et il eut pendant longtemps l'honneur d'être leur hOtc.
mon cœur que tu m'approuves, car l'approbation de toute la terre me ferait peu de plaisir, malgré ma vanité, si la tienne me manquait.
« Je m'ennuie ici; je n'aime pas les grandes villes, surtout quand on y a pas pris son pli; ici je n'ai pas les plaisirs d'Ischl, pas de pauvres pour jeter de l'intérêt sur ma vie, pas de prêtre à qui je puisse parler, et la maison toujours remplie de marchands. Tout cela me donne un commencement de cet alanguissement et de cet engourdissement que je redoute toujours tant. »
« Prague, 2 août, mercredi.
« Me voici à Prague, ville fort intéressante dans l'intéressante Bohême, mais c'est fort drôle de se trouver tout d'un coup au milieu d'un peuple dont on ne comprend pas la langue; c'est comme si j'étais en Espagne: les Bohèmes ne comprennent pas un mot d'allemand.
« Ce n'est pas à toi , mais à ta mère , que je conterai les détails de ma course à Kirchberg. Je te dirai seulement que je suis partie seule, samedi, de Vienne, et que je suis encore étonnée de tout ce que j'ai fait et vu. Tu juges d'abord du plaisir que j'ai eu à revoir ton père et Fernand, puis notre bonne tante de Blacas, et puis enfin à voir tous ceux auprès desquels elle se trouve. C'est un peu fort pour moi, n'est-ce pas? et tout cela sans avoir eu le temps de changer de vêtement ou de bas, et avec des cheveux qui n'avaient pas pu être tressés et à peino relevés. Un vrai coup de feu au milieu duquel j'ai eu à faire taire la voix de ma vanité; mais, en somme, cela m'a bien intéressée ; et tout le monde a été si bon pour moi, que j'en suis encore émue et confuse. Et puis, ma mère est arrivée, et ton père, qui l'avait attendue, a passé avec elle plusieurs heures; puis il est parti, me laissant Fernand pour quelques jours, ce nui m'est fort
agréable, car je l'aime bien, et il m'a écrit, tout ce temps-ci , de bonnes et excellentes lettres. Nous craignons que mon frère Alexandre ne vienne point ici, comme nous l'espérions; mais Putbus va arriver, et qui encore? le duc et la duchesse de Rauzan ^ Fernand professe pour la ducliesse beaucoup d'admiration et de dévouement, et tu sais que le duc est un ancien ami de ma mère et de moi, ainsi que de Catiche.
« Je n'ai plus une minute, tu sais comme je t'aime. »
Cette même visite d'AIexandrine à Kirchberg m'est ainsi racontée par Eugénie :
« Écoute comment notre Alex a fait son entrée au château de Kirchberg. Il n'y a que les personnes timides pour faire des coups hardis. Tu sais qu'elle devait voir ma tante à deux lieues du château : elle est arrivée là et n'y a trouvé personne. Alors seule, sans Julien ni Constance, elle est montée dans une espèce de charrette, munie d'un grand sac, son chapeau attaché de travers, comme cela lui arrive souvent, et elle a fait son entrée au château, où, reçue par ma tante avec la plus grande tendresse, elle a été sur-le-champ présentée à toute la famille royale! Puis au bout de deux heures, elle s'est remise en route pour retrouver sa mère. Pauvre chère! te la figures-tu arrivant en charrette, ses cheveux en désordre, sa timidité soumise à cette terrible épreuve d'embarras! Je m'en attriste pour elle. Quant à ses succès , ils ne m'inquiètent guère ; ne plaît-elle pas toujours à tous et partout, et n'importe comment? Nous savons qu'elle a été reçue à merveille par tout le monde, et qu'elle était attendue d'ailleurs avec une grande curiosité. »
i. Claire de Duras, fille de la duchesse de Duras, qui a laissé un nom si cûlèbre.
<.:)(y RECIT D'UNE SŒUR.
Ce fut pendant ce séjour de Prague que le voyage projeté d'Alexandrine à Korsen fut encore une fois ajourné. Elle se sépara donc de sa mère vers le milieu d'août, et son frère, le comte Alexandre d'Âlopeus, n'ayant pu se rendre à Prague, ainsi que sa sœur l'avait espéré, ce fut elle qui, avant de revenir en France, alla à la flaye (où il était secrétaire de la légation de Russie), afin d'y passer quelques jours avec lui. C'est de là qu'est datée la dernière lettre qu'Eugénie reçut d'Alexandrine pendant ce voyage.
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
« La Haye, 24 août 1838.
« Chère sœur, me voici à la Haye, sauvée des flots du Rhin ^ J'ai revu mon cher Alexandre, qui est venu audevant de moi à Rotterdam. J'attendais là, dans une chambre d'auberge, les chevaux de poste qui devaient me conduire à la Haye. Quelqu'un frappe à la porte... c'était Alexandre, qui m'embrasse avec une émotion dont je me sens bien touchée. Après que nous nous fûmes assis pour causer, il tremblait encore , et j'ai vu qu'il cherchait à me le cacher comme une faiblesse. Pauvre frère! il m'aime beaucoup : que Dieu l'en récompense! Je suis bien aise d'avoir fait ce voyage pour lui, et de lui donner toute la semaine. Ce qui m'est pénible , c'est de trouver à la Haye une foule de connaissances qu'il m'est impossible d'éviter, moi qui, à Paris, n'entrais pas même dans le salon de ta mère! Je refuserai toutes les invitations pourtant, et cela
1. Elle avait essuyé une violente tempCte en descendant le Rliin en bateau ^ vapeur.
BECIT D'UNE SŒUR. 207
m'empêchera même de dîner en famille, comme je l'aurais fait, sans cela, avec M. de Maltitz, le chef de mon frère, qui est cet ancien ami dont je t'ai parlé, et qui s'est fait catholique à l'époque de la mort de mon père. <( Chère amie , à propos de ce changement dans mon deuil que maman désirait tant à Prague, je lui ai proposé de reprendre un col et un bonnet blancs; elle a dit que c'était plus agréable à porter et plus économique; mais, du reste, ce changement n'a pas eu l'air de lui faire grand plaisir, parce qu'elle trouve que l'un est aussi triste que l'autre. Elle voudrait me persuader de porter de la soie, même du gris. Pauvre maman! elle voudrait bien imperceptiblement me remondaniser un peu , et je voudrais bien ne pas la mécontenter ; mais elle ne se doute pas de l'effet que l'autre jour m'a fait ce petit mot de gris... Enfin j'arriverai à Lumigny comme je suis, mais je te prie de m'y faire trouver tout prêt un col blanc qui soit tout ce qu'il y a de plus deuil, de plus simple, de plus économique et de moins élégant. J'espère arriver de demain en huit, le samedi l^'' septembre, mais assez tard, peut-être le soir. Priez pour moi, pour maman et mes frères! Oh ! chère, quel doux moment que celui où je t'embrasserai! »
Tandis qu'Âlexandrine était à la Haye auprès de l'un de ses deux frères, elle avait, au sujet de l'autre, une peine bien vive, dont je dirai quelques mots, à cause d'un incident qui s'y rattache et qui eut lieu pendant ce voyage.
Une étourderie commise à Saint-Pétersbourg, après un dîner d'officiers, avait fait encourir à tous ceux qui y avaient pris part des punitions militaires d'une extrême sévérité. Le jeune comte Fédor d'Alopeus était de ce nombre. Il fut envoyé au Caucase, dépouillé de son
grade d'officier, et, pendant plusieurs années, il supporta, dans cette position humiliante, toutes les rigueurs de cette terrible guerre. Avec le temps, cependant, sa conduite irréprochable, ainsi que sa bravoure, lui firent reconquérir son grade, et obtenir, non-seulement le pardon, mais encore la faveur de l'empereur, dont, au retour de cet exil, il reçut des preuves signalées et ne cessa jamais de jouir depuis.
Maison 1838, lorsque Alexandrine se trouvait en Allemagne, son frère subissait encore dans toute sa rigueur la peine qui lui avait été infligée, et elle avait conçu la pensée de se rendre à Tœplitz , oîi se trouvait alors l'empereur Nicolas, afin d'implorer en personne sa grâce. Elle se souvenait que, lorsqu'à seize ans elle avait, en rompant un mariage arrangé pour elle à cette époque à Pétersbourg, soulevé la malveillance de la cour et de la ville, l'empereur lui avait prêté un paternel appui. Elle n'avait jamais oublié le jour où, dans le jardin de Tsarskoe-Selo , elle avait vu pour la dernière fois ce souverain , alors au début de son règne et dans tout l'éclat de cette majestueuse beauté, qui ajoutait en lui au prestige de la souveraine puissance, et elle se souvenait que, ce jour-là, il lui avait pris la main, l'avait baisée et , la mettant ensuite dans celle de sa mère , il avait dit à la comtesse d'Alopeus ces mots qu'Alexandrine s'était bien souvent rappelés plus tard : « Prometlez-moi que vous ne lui ferez jamais faire qu'un mariage d'inclination. »
Comment ce souvenir ne l'eût-il pas encouragée à aller maintenent implorer sa clémence? Comment avoir peur du monarque dont l'image était demeurée gravée dans sa mémoire sous cet aspect attrayant et sympathique? Mais depuis ce jour, plus de douze années s'étaient écoulées. On sait quels nuages avaient obscurci
l'aurore brillante et magnanime de ce règne, quels sombres ressentiments, quels amers préjugés avaient envahi ce cœur d'abord si généreux, quel vertige enfin le triste et redoutable exercice du pouvoir absolu avait produit dans cet esprit modéré autant que noble au début de sa carrière.
Alexandrine reçut d'un ami le conseil de ne point se présenter aux yeux de l'empereur doublement irrité contre elle, à cause de son mariage et à cause de sa religion, Albert était cependant le fils d'un homme qu'il s'était toujours plu à nommer son ami, auquel, récemment encore , il venait de donner des témoignages d'intérêt et d'amitié, tels que le souvenir doit en être à jamais conservé dans la mémoire reconnaissante des siens. On n'aurait donc pas pu prévoir qu' Alexandrine, par son mariage, serait devenue coupable aux yeux de l'empereur ni que, née luthérienne, sa conversion dût lui déplaire autant que si elle avait quitté la religion dont il était le chef. Mais ce moment était celui où la révolution de 1830 en France et celle de Pologne, qui l'avait suivie, avaient fait naître en lui la plus violente antipalliie contre les Français et contre le catholicisme. Les deux actes décisifs de la vie d' Alexandrine étaient en opposition directe avec l'un et l'autre de ces deux sentiments, et il en éprouvait ce ressentiment vif et profond que le côté faible de son caractère le rendait capable de manifester à l'individu le plus inolïensif et le plus obscur, non moins qu'au plus puissant. Car il avait bien encore alors un des côtés de la générosité, — celui qui fait résister aux forts, mais il n'avait plus l'autre, — celui qui fait ménager les faibles.
Alexandrine n'exécuta donc pas son dessein et alla tout droit à La Haye ; mais mon père qui, à cette même époque, se trouvait à Tœplitz et avait de fréquentes occasions de voir l'empereur, aborda un jour avec lui le