La ducliessc de Cadorc
Nous savons ce que c'est que de l'entendre parler du ciel, et nous pouvons nous figurer ce que ce doit être quand on est si près de quitter la terre ^
« Paris, mardi.
(( J'ai été obligée de partir sans l'avoir vue, et aujourd'hui j'apprends qu'elle est arrivée deux heures après mon départ : c'est contrariant, avoue. Je regrette ce cher bruit des grelots de la poste, je regrette cette joie de se précipiter la première dans les bras de la chère personne qui arrive! Elle m'écrit elle-même. Elle est bien là! à Lumigny bien portante, et demain je l'embrasserai. Ma Pauline, que n'es-tu là pour partager ce bonheur!
« Lumigny, samedi 8 septembre 1838.
« Impossible de faire partir cette lettre de Paris, j'ai été obligée de la rapporter ici. Tu as eu, par ma mère, les détails de l'arrivée d'Alex. Oh! quelle joie j'ai eue, à l'ombrasser, à tomber dans ses bras! Elle est la même ai)solument, moralement et physiquement, à l'exception du petit changement de col et de bonnet, qui n'est pas grand' chose et qui est seulement moins joli que le noir.
« Adieu, adieu! Remercions Dieu qui nous donne du bonheur en ce monde, sans nous refuser celui qui n'aura pas de fin. »
ALEXANDRINE A PAULINE
« Lumigny, 5 septembre 1838.
« Je veux t' écrire un mot : je suis encore étonnée
1. Ces consolations étaient réservées à celle qui écrivait ces lignes, non à celle dont elle parlait, qui recouvra la santé et fut rendue à sa famille. C'est ainsi qu'ici-bas les inquiétudes trompent parfois, beureusement, non moins que les espérances.
d'être ici : tous les changements étonnent, et ceci devrait aider notre incrédulité. Nous ne pouvons croire que ce que nous voyons, nous ne croyons ni aux départs, ni aux retours; il est encore bien plus naturel de ne pouvoir se figurer l'immense changement du temps à l'éternité. Chère, je débute, comme tu vois, par notre genre mystérieux^, car, — ce qui me ravit, — tu es toujours aussi disposée à prendre les choses de ce côté-là ! Songe donc que c'est moi, à Lumigny, qui suis à attendre Eugénie! N'est-ce pas bizarre? Savons-nous jamais comment se passera une chose toute naturelle, et qu'on pensait pouvoir prévoir? J'admire aussi comment Dieu veut toujours une épine à côté des joies ; car, pour ma pauvre Eugénie, cela a été un chagrin, de sacrifier l'attente et le bruit de ma voiture arrivant; et moi, j'ai été aussi bien ébahie, lorsqu'au milieu d'une joie, d'une émotion qui me gonflait la poitrine, j'ai appris que celle qui surtout la causait était absente, et venait de partir il y avait peu d'heures! Aujourd'hui, c'est moi qui, avec ta mère et Olga, vais aller au-devant d'elle ! Cette impossibilité de me jeter dans les bras d'Eugénie, avec cette joie que je me représentais d'avance, cela m'a rappelé le désappointement que j'ai eu à ton arrivée à Boury, où j'avais aussi le cœur gonflé d'émotion, où je me sentais un tel besoin de pleurer dans tes bras, et où tout cela a été refoulé par la peur et la pitié que nous a faites M""^ de Mun. »
EUGÉNIE A PAULINE
« Lumigny, samedi 15 septembre 1838.
« Adrien vient d'être malade. J'ai cru que Dieu voulait déjà me rtHirer ce bonheur que je lui promets tous
1. Elle voulait dire : porté à observer les mystères qui se trouvent en tant de choses ici-bas.
les jours de voir cesser sans murmure; et, quand je me suis examinée hier pour voir comment je ferais ce sacrifice à Dieu, je me suis trouvée très-faible. Que cela est bizarre! Il n'y a pas encore un an, je tenais peu à la terre, et, bien que vous aimant tous d'un très-grand amour, j'envisageais toujours la mort comme un malheur court et passager. Je ne croyais plus au bonheur, et je ne croyais pas au malheur, parce qu'il passe. Six mois ont suffi pour me rendre ma foi au bonheur, et me faire comprendre que le perdre est un sacrifice digne d'être offert à Dieu. Oh! que je me suis trouvée changée pendant ces deux jours d'inquiétude, et quel nouveau sentiment pour moi que d'être aussi attachée à la terre! »
« Vendredi 1 i octobre.
(( Adrien est rétabli. Un mot sur moi, maintenant. Mercredi dernier, on m'a empêchée de t'écrire, on a si peur que je ne me fatigue ! On me met dans du coton : l'espoir de tout un royaume n'est pas entrevu avec plus de bonheur que ne l'est cet espoir de notre pauvre intérieur. Le salon, l'antichambre, le presbytère, le village, n'ont pas d'autre pensée, et c'est à qui viendra me dire de me ménager. Je te jure que ma première pensée a été la tristesse de posséder un bonheur que tu n'as pas. Oh! que le mien serait plus grand, si tu avais le même, bénie petite sœur, que j'aime depuis si longtemps! Que les joies de la terre se répandent toutes sur toi en attendant celles du ciel. Je suis bien aise que tu aies une jolie maison, mais quelle tristesse de vous voir établis là pour tout l'hiver ! Si, au moins, le printemps vous ramenait ! Tant de séparations avant celle de la mort ! c'est trop, bien trop I »
« 3 novembre 1838.
<( Tu étais inquiète pour moi, mais toutes les lettres que tu as reçues depuis ont dû te rassurer entièrement sur cette intéressante santé. Je vais à merveille. Continuerai-je ainsi? Je crois que oui, parce qu'il me semble que Dieu voudra donner aux pauvres parents d'Adrien la seule distraction qu'ils veuillent accepter; néanmoins, je suis prête à tout et je fais bien chaque jour la prière d'être plutôt privée de ce bonheur, que d'avoir un enfant qui ne soit pas chrétien. J'offre mille fois par jour sa petite âme à Dieu, afin d'obtenir que le don de son amour lui soit donné en même temps que le don de la vie; puis, après avoir pensé à toute la beauté que je désire pour son âme, je pense aussi à la beauté que je voudrais pour son cher visage. Oh! je l'avoue, je voudrais qu'il fût beau, qu'il eût de ces yeux tels que je me les figure. Enfin Dieu me le donnera et tout ce qu'il fait est bien fait ! Mais je songe à cette merveille de la naissance, à ce grand mystère qui n'a d'égal que celui de la mort! Penser qu'un être qui n'est pas, sera; que je sentirai vivre en moi une autre vie que la mienne ; que je sentirai naître en moi une créature immortelle ; se dire que cette âme, une fois créée, ne périra plus, il y a de quoi assurément admirer les œuvres de Dieu. Selon toute apparence, nous ne bougerons pas d'ici avant le grand moment. Quel bonheur si, à la fin d'avril, je vous réunissais tous! si tu y étais, toi ! toi si nécessaire à tous les moments importants de ma vie! Dieu le veuille! Il n'est pas de joie plus grande que celle de la réunion! »
Avant la date de cette dernière lettre, Alexandrine était retournée à Boury avec mon père, ma mère et Olga. L'abbé Gerbet y revenait aussi à la même époque, pour
quelque temps. Il venait de se décider à aller passer l'hiver à Rome et il croyait y demeurer six ou huit mois : il y passa, au lieu de cela, dix années consécutives, et ce fut là que, trois ans plus tard, ceux qu'il quittait aujourd'hui le retrouvèrent encore une fois près d'eux, dans des moments plus douloureux et plus solennels encore que ceux déjà traversés. Quant au château de Boury, il ne devait plus le revoir : à son retour, après cette longue absence, cette maison avait passé en d'autres mains, et il ne demeurait plus sur terre une seule de ces âmes qu'il avait su si bien comprendre, si bien guider, si bien aider enfin à attendre l'éternelle demeure où il vient lui-même d'aller les rejoindre.
ALEXANDRINS A EUGÉNIE
« Boury, 14 octobre 1838.
(( Me voici donc dans ce cher endroit que j'aime tant et que tu aimes tant aussi. Ce matin j'ai été au cimetière. 11 me paraît si peu étrange d'y être revenue! Revoir ce cimetière m'a été comme si je l'avais vu la veille. Je me sens tellement dans mon élément, qu'il n'y a que l'absence qui m'étonne, non le retour; tout m'est si familier, si home ici ! Ce cher cimetière, ma seule propriété, mon jardin, eh bien! figure-toi que le sentiment ému et doux que j'éprouvais a fait place à un accès de presque indignation, envoyant alentour une foule d'indignes fleurs! Ils ne veulent pas comprendre que je ne veux qu'une espèce de fleurs, et à certaines places. Ainsi, là où j'ai tant de fois dit que je ne voulais que des rosiers, ils ont planté une autre fleur que je déteste, et là où il ne devait y avoir que du jas^min et du chèvrefeuille, je ne \(>is que de vilaines broussailles. Je ne verrai jamais là tout ce que je d'sire, car je n'y serai probablement jamais
pendant l'été; mais au moins, à l'époque où ce que j'aime ne peut y croître, je ne voudrais pas y voir des fleurs que je n'aime pas. J'ai arraché de mes mains ces affreuses fleurs jaunes.
« Hier, tout Dangu est venu ici. Olga et moi, à la chapelle, nous avons chanté les litanies et Jesu loie sass. Ces dames ont toutes dit que c'était bien, et Olga vraiment n'avait jamais aussi bien joué. Oh! cette chapelle est délicieuse! Que de souvenirs ici, et de combien de genres différents : de mort et de mariage, d'amitié bien tendre et de bien tendre piété, d'amour, vi^ai amour des pauvres, de hautes conversations et d'enfantillages innocents! Enfin, ce cher Boury me va « a genio. » Je suis aussi au mieux avec Olga, qui m'est si douce et agréable à avoir avec moi. Hier, on a montré à toutes ces dames le fichu que je lui ai brodé, et on l'a fort admiré. Mais je te dis là des choses qui t'ennuient peut-être. Emma te chérit. Je l'ai revue lundi avec sa mère; cela m'a fait plaisir, car je les aime toutes deux et du fond de mon cœur. »
EUGÉNIE A PAULINE
« Lumigny, 9 novembre 1838.
« Je ne puis te dire quelles charmantes lettres je reçois d'Olga et si bien écrites, des petites pensées si pures, si suaves, si bénies ! Elle me fait une peinture de sa vie, qui est bonne et saintement occupée. Elle a repris les classes ; elle en a tous les jours, et le dimanche elle réunit les jeunes filles de 18 à 20 ans pour leur faire la lecture. Elle me parle de la joie sans mélange qu'elle éprouve en remplissant la chapelle de fleurs. Elle dit qu'elle a une jeunesse si heureuse et que ces souvenirslà seront les plus doux de sa vie! Oh! elle a bien raison; inoi, qui ai connu ce même genre de bonheur, je puis
dire que le souvenir en embaume mon passé. Mais il y a peu de jeunes personnes qui aimeraient autant cette vie que notre pieuse petite sœur, à l'âge qu'elle a, et cela me touche de la voir, toute jeune, toute fraîche, toute jolie, n'ayant eu encore aucune grande peine dans sa vie, préférer ces choses saintes et simples à toutes celles du monde,
« Ma Paulette, avec quelle tendresse je t'aime, toi! je la sens plus vive chaque jour, et chacune de tes lettres me montre combien nous sommes unies, combien nous sommes intimes; plus que jamais, il mesemble, sœursne le sont entre elles. Dieu merci, nous ne sommes pas changées : le mariage, la séparation, un genre de vie si complètement différent, rien n'a altéré cette grande union, cette sympathie entière. Chère sœur, tu m'as été une si bonne et si fidèle amie! J'espère que Dieu, qui nous a vues cheminant ainsi l'une près de l'autre, nous aura bénies et qu'il ne nous séparera pas au ciel. Quelle joie ce sera de nous y retrouver ! Je pense souvent à ce bonheur inouï qu'on aura en revoyant toutes les chères figures de la terre! Oh! que ce sera un beau et bon séjour! 11 faut y reporter vite sa pensée, quand la mor'. vient présenter son triste et laid passage. Elle semble si noire pour arriver à tant de lumière!
« Tu vas bien comprendre le chagrin de notre pauvro père. Son ami le duc de Fitz- James* vient de mourir subitement. Mon père était si occupé de lui ! il avait déjà été le voir, il allait y retourner! C'est pour lui une profonde peine. En tout, si chacun ne se tient pas toujours prêt, ce n'est pas faute d'exemple. Jeunes et vieux, com-
1. Edouard, duc de Fitz-James, né en 177G, premier aide do camp de Charles X, ct'lèbre par le talent oratoire qu'il déploya, après 1830, h l.i chambre des pairs et à la chambre des députés
bien n'en voyons-nous pas disparaître! Il faut bien prier pour ce pauvre cher duc, qui nous aimait comme ses enfants, toi surtout-, et comme j'espère bien qu'il est en bon lieu d'espérance, prions beaucoup pour obtenir son soulagement! »
ALEXANDRINE A EUGÉNIE
u Bourj', 7 décembre.
« J'ai un peu mal à la tête de la tension d'esprit que m'ont donnée des frais que j'ai eu à faire ce matin pour tous ceux qui nous sont venus. Quant à la pauvre duchesse (de Fitz-James*), j'ai pu en faire bien peu pour elle; mais rien que de la regarder me faisait pleurer, et je crois qu'elle est sûre du sincère intérêt qu'elle m'inspire. Elle ne fait que chercher à retenir ses larmes, et à chaque instant elle ne le peut pas ; mais elle a toujours la plus grande douceur, s'occupe des autres et sourit même quelquefois. Et cependant son malheur est un des plus grands possible, si imprévu et privé de tant de consolations, elle qui le chérissait tant! Cela va être affreux pour elle de rentrer seule dans sa maison de Paris! Elle s'est fait porter à la prière, les deux soirs qu'elle a passés ici, à cette prière où tu as chanté pour le pauvre duc : Esprit saint! t'en souviens-tu? Quand elle était en voiture ce matin, je lui ai encore baisé la main, et je lui ai dit que nous prierions bien pour elle. Elle m'a répondu, d'une voix étouffée de pleurs : « Priez pour lui! » Je lui ai dit que je le faisais déjà, et vous tous; et toi, fais-le bien. »
1. Sidonie de Choiseul-Gouffier, seconde femme du duc de Fitz- Jaines, dont il vient d'être parlé.
« Boury, le 8 décembre
« Césarine^ a été ici bien agréablo, facile à vivre, complaisante, ayant des goûts que j'aime, des talents que j'admire. Ton père avait voulu d'abord que ce portrait qu'elle a fait de moi fût pour toi une surprise, et puis il l'a oublié et en a parlé lui-même à M. de Mun, nullement sous le secret! Quant à moi, j'aurais joui de l'idée de t'envoyer ce paquet sans que tu pusses deviner en l'ouvrant que tu allais y trouver les traits de ta vieille sœur! Tout le monde dit qu'ils sont ressemblants; moi, j'y vois une expression qui me plaît, parce que c'est celle d'une personne qui a l'air de penser à Dieu et aussi à un être cliéri ; j'aime cela. Césarine a bien de la grâce dans son charmant talent ; elle voulait ajouter beaucoup de choses dans ce portrait, mais j'ai été très-décidé j pour mon costume et pour ce rideau et cette table qui s'y trouvent". Imagine qu'elle voulait me mettre sur la tête un voile de dentelle noire! Je m'y suis refusée, mais je crains qu'elle ne m'ait trouvée bien entêtée.
« Sais-tu que cette bonne petite bête de seize ans, Hélène B..,, s'est mariée à un Tricochet, par amour, sans argent? Elle était si décidée qu'elle se serait enfuie avec lui. M. l'abbé les a mariés samedi dernier, avant l'enterrement du vieux bedeau, de sorte que les violons de la noce se sont mêlés à la clochette du convoi ! C'est à la lettre ce que je te dis là. »
1. Césarine de Béarn, marquise de Caraman. C'esfà, son talent charmant que nous devons, non-seulement le portrait d'Alexandrine dont il est question dans cette lettre, mais encore le seul portrait (|ue nous possédions do ma mère, ainsi qu'un autre, non moins ressemblant, d'Olga.