‹ Récit d'une soeurChapitre 38 sur 79 · Souvenirs d'Albert, l'un et l'autre · texte numérisé non relu

Souvenirs d'Albert, l'un et l'autre

ALEXANDRINE A PAULINE

a Boury, 26 décembre 1838.

« Très-chère amie, j'ai voulu attendre une lettre de toi avant de t'écrire. 11 est vrai que tes lettres sont bien meilleures que les miennes; mais que veux-tu? je ne sais pas du tout causer par lettres. Je trouve toujours tout trop long à conter; puis, quand on l'a écrit long, c'est encore insuffisant, ou du moins sujet à explications. Mais n'aie donc pas d'inquiétude; comment peux-tu croire que ma mémoire oubliera une seule des chères petites choses que nous rabâchons ensemble ! Tu sauras tout, quand nous nous reverrons, et ce sera encore comme la dernière fois, à ne pas trouver les jours et les nuits assez longs pour tout nous dire. Je ne désespère pas encore que vous soyez tous les deux ici pour les couches d'Eugénie. Dieu le veuille !

« Voilà donc après-demain quinze jours que M. l'abbé est parti! Je suis bien contente qu'il aille à Rome, mais j'aimerais bien en être à son retour.

« Ma chère pauvre maman m'écrit une bien belle lettre; elle me remercie de communier pour elle et mes frères, et dit : (c quelle espère que Dieu le leur comptera comme s'ils le faisaient eux-mêmes !... » Elle me dit toujours les choses les plus tendres du monde; elle me donne les louanges les plus douces, me dit que je lui suis toujours plus chère! Je voudrais que l'empereur' vît ces lettres. Toi, ne me loue pas si à faux. Comment oses-tu dire que « je suis la personne la moins égoïste du monde , » quand je t'ai conflé tant de plaintes qui

1. L'empereur Nicolas, à cause de ses paroles à mou père: « La « princesse Lapoukhijn est bien malheureuse en enfants. »

l'étaient tant? Et si tu savais comme j'aime encore mes aises ! comme je déteste la boue et la souffrance ! »

EUGÉNIE A PAULINE

« Lumigny, H décembre 1838.

« Tu imagines bien que ce temps de l'avent, je l'emploie tout entier à me recommander à la sainte Vierge. Et cette chère fête de Noël que j'ai toujours tant aimée! Cette crèche bénie que je me suis toujours représentée avec tant de bonheur ! C'est bien maintenant que je me figurerais y être pour y déposer cet enfant, à moi, que j'abandonne avec tant d'amour à l'enfant divin, qu'il est destiné à adorer à son tour. Et quand, dans cinq mois, si Dieu me protège, ce cher petit viendra au monde, dans le mois consacré, à Marie, n'aurai-je pas lieu d'espérer que cette protection divine qui a commencé avant sa naissance lui sera accordée jusqu'à sa mort? »

« Lumigny, jour de Noël 1838.

« Tu sais sans doute déjà, par maman, la mort de Mariée., ma pauvre Marie ! Quel affreux malheur ! Tout ce temps de Lucques et de Kome me revient sans cesse dans la mémoire avec tant de tendresse pour elle, alors si brillanle et si heureuse ! La mort n'est pas triste à cause du ciel, mais cette disparition de la terre est horrible ! Elle avait cruellement souffert et avec une résignation complète. Personne ne connaît d'avance comment se supportera l'heure de l'épreuve, lorsqu'elle vient par la volonté de Dieu. Il est certain qu'en l'envoyant il envoie des grâces supérieures pour la supporter. Elle avait été administrée, et son dernier mot, à moi,

Page 1