Marie Borghèse, vicomtesse de Mortemart
m'a donné l'assurance douce et consolante qu'elle mourait avec confiance et espoir ! »
EUGÉNIE A PAULINE
« Lumigny, 8 janvier 1839.
« Pauline, je récapitulais l'autre jour dans ma mémoire à quel point Dieu m'avait bénie sur la terre : j'y aurai connu tous les bonheurs. Premier de tous, être née chrétienne et catholique, avoir été élevée de manière à continuer toujours des habitudes pieuses et à connaître tant de joies intérieures et célestes. Puis, ces bons parents, ces pères qui n'ont songé qu'à nous rendre heureux; puis, ces sœurs, tous amis bien-aimés, cette bonne union de famille qui, à elle seule, donnait la paix et le bonheur ; puis, une amie véritable comme Âlexandrine ; puis enfin, un bon mari et ce bonheur d'intérieur qui, après toute une vie heureuse, fait sentir qu'alors seulement on est arrivé au bonheur. Et voici, à présent, le comble à toutes ces bénédictions et la seule des affections bénies de Dieu que je ne connaissais pas. Après avoir su ce que c'était que d'être la plus heureuse des filles, des sœurs, des femmes, des amies, voici que je vais savoir ce que c'est que d'être mère ! Pauline, dis si on a jamais reçu davantage de Dieu en ce monde ? Aussi j'ai été frappée du poids immense de reconnaissance que tout cela m'impose et du compte que j'aurai à rendre à Dieu. J'ai repassé toute l'année dernière, et j'y ai trouvé de bien grandes ingratitudes pour payer cette grande dette. Mes yeux se sont remplis de larmes alors, et il m'a semblé que, pour la première fois, je prenais une résolution : elle a été que toute cette année soit une action de grâces pour la dernière ; qu'' toutes mes paroles, mes pensées, mes actions remercient Dieu de ses bienfaits.
Mes défauts, que tu connais, il me semble que je me mets pour la première fois à les attaquer; jamais je ne me suis sentie si forte, si résolue, si pénétrée de la nécessité positive d'agir comme je sais qu'il le faut ! C'est que je suis saisie de ce que serait l'ingratitude pour une vie comme la mienne; c'est que Dieu me demandera compte des biens qu'il m'a donnés ; c'est que le bonheur est une épreuve comme le malheur et que Dieu ne veut être oublié ni dans l'un ni dans l'autre. Tu me trouveras changée, je l'espère ; tu trouveras meilleur tout ce que tu aimes en moi, et le mauvais sera parti, j'en ai la confiance! On se corrige pourtant : cela peut donc bien m'arriver!
« Chère sœur, voilà trois pages dont je te ferais des excuses, si tu étais une autre ; mais à la première amie de ma vie, je puis bien dire longuement tout ce que je pense. Je croyais cependant n'avoir aujourd'hui rien à te dire, et j'ai rempli quatre pages! La femme est née bavarde ! Si bonne dame Eve n'avait pas tant jasé, nous n'en serions pas où nous en sommes ! »
.1 Lumigny, 29 janvier 1839.
u Est-ce étrange ! Il y a un an, on étalait mon trousseau ; aujourd'hui, j'ai là sous les yeux celui qu'on prépare pour mon enfant. Quels grands changements en un an ! qui m'eût dit qu'ils pourraient avoir lieu et que mon calme resterait le même ? J'ai craint longtemps qu'il n'en fût pas ainsi ; il n'y a guère que deux ou trois mois que je retrouve l'ordre que j'aime dans mon cœur et dans ma tête. Je ne passe pas mon temps à me figurer tout ce que je voudrais faire pour Dieu ; mais je tâche chaque jour de faire le peu qu'il demande de moi en ce moment, sachant bien qu'un petit effort pour surmonter mes défauts lui est plus agréable que des jeûnes et des II. 15
cilices. Oh ! que pour sa bonté je lui rende de me corriger et de l'aimer !
« Sais-tu qu'il paraît en ce moment une sœur de M""" Malibran, ayant, comme elle, un grand talent? Approchera-t-il réellement de celui de notre pauvre Malibran, dont le souvenir s'efface de toutes les mémoires? Quant à moi, je lui garde bien fidèlement mes Ve profondis. Qui songe à prier pour elle? Peut-être personne. Oh ! que l'oubli de la mort rend la célébrité de la vie triste !
(( J'ai commencé à lire le Pickwick Club '. C'est véritablement à faire mourir de rire parfois ; mais au début, quelle pathétique histoire que celle de ce misérable acteur! Cela m'a fait pleurer de pitié ; cela a l'air si vrai, cet horrible et douloureux mélange ! Oh ! l'idée qu'il y a peut-être de véritables misères en ce genre, dans tous les théâtres, me poursuivra quand je m'y retrouverai. Il y a vraiment de quoi se repentir d'avoir ri, quand on songe aux larmes amères que peut cacher le rouge et le blanc !
« Figure-toi que l'autre jour mon beau-père m'a demandé mes opinions politiques. 11 s'étonne beaucoup de ce qu'étant hlle de mon père, je ne m'intéresse pas extrêmement aux affaires publiques ! Il serait si content si je parlais un peu politique. Comment donc faire ! Peuxtu me l'apprendre? »
« Luniigny, '22 mars 1839.
« Tout en me préparant à la naissance de ce cher petit qui s'approche, je n'oublie pas que le moment de son arrivée peut être celui marqué par Dieu pour mon départ de ce monde, et je m'y préparc aussi tant que je