‹ Récit d'une soeurChapitre 40 sur 79 · I . Le premier roman de Dickens · texte numérisé non relu

I . Le premier roman de Dickens

puis. J'ai rangé toutes mes lettres ; je veux mettre de l'ordre partout, et plus que partout, dans mon àme et dans mon esprit. Je n'ai aucune peur de l'événement, je n'ai même aucune idée noire ; mais je me raisonne et je me dis, que, pour beaucoup, c'est la mort ; que, par conséquent, il ne faut pas la défier, et que, bien qu'elle ne semble pas probable, il faut s'y préparer. Je veux diriger vers cette intention toutes les messes que j'entendrai. De cette manière, j'espère que Dieu m" aidera à bien mourir. Prie pour ma vie, si tu veux, mais prie aussi pour que ma mort soit bonne. »

Le fils aîné d'Eugénie vint au monde le 20 avril suivant, ce fut Âlexandrine qui m'en apprit la nouvelle.

ALEXANDRINE A PAULINE

« Paris, 2i avril 1839.

(( Ma sœur chérie, Dieu merci ! voilà le premier mot qu'il faut dire. Tu n'auras pas eu d'attente inquiète, mais tu auras une grande surprise et une secousse, peutêtre. Elle est arrivée ici samedi, le 19, et dimanche, à 5 heures du matin, son enfant, l'enfant d'Eugénie était né! Le soleil commençait à dorer les maisons vis-à-vis ; cela m'a paru joli. C'était un dimanche, et tu peux voir quel en était l'évangile: «Quand une femme enfante, elle est dans la douleur ; puis elle est dans la joie, parce qu'un fils lui est né. » Tout le monde en a été frappé ; puis l'évêque de Meaux, qui se trouvait là, a ondoyé l'enfant, et cette chère Eugénie, quand on le lui a rapporté, a dit: « Maintenant Dieu peut me- le reprendre, s'il veut! » Elle m'avait dit avant: « Oh! j'ai mal souffert ! j'ai prié la sainte Vierge de faire cesser mes souffrances ! » Et elle se reprochait cela !

((^M. de Mun était à l'église à Lumigny, lorsque la

nouvelle y est parvenue; tout de suite après les vêpres, M. le curé l'a annoncée, et sur-le-champ on a chanté un TeDcum.

« J'aime cet enfant plus que je ne m'y attendais ! Oh! Pauline, cet événement qui cependant me réjouit tant, ce petit enfant que pourtant j'embrasse avec amour et plaisir, m'a fait encore amèrement sentir mon isolement. Je me sens si inutile dans ces deux familles ! Si j'avais eu un enfant, c'eût été bien différent, outre la si grande consolation personnelle que c'eût été pour moi. Quand Eugénie n'était pas mariée, elle me disait quelquefois : « Si je désirais me marier et avoir un enfant, ce serait pour te le donner. » Maintenant, au contraire, ce cher petit être va encore m'enlever une place de plus dans le cœur de sa mère. C'est tout simple, ce doit être ainsi, mais n'est-ce pas douloureux ? Mon cher ange, sois indulgente envers mes plaintes !

« Jeudi 25.

(i Bonjour et adieu. Eugénie va bien, Dieu merci, et je suis m(;ins triste. »

d'eu GÉNIE.

<( Mercredi 5 juin 1839.

« Ma bien aimée Paulette, cène sera qu'un mot, mais il sera de moi en personne. Enfin ! il y a si longtemps que cela ne m'est arrivé !

« Avant de te parler de moi, il faut que je te parle de ta dernière lettre et de la délicieuse nouvelle qu'elle contient. Te revoir! t' avoir si près de nous, là, à Bruxelles, où je pourrais si bien aller te voir en même temps que tous ceux de la famille d'Adrien qui y sont et nous y appellent sans cesse! Quel bonheur ce sera, Pauline,

de mettre dans tes bras mon cher petit! Que cela est singulier! je puis à peine le croire, même à présent qu'il est là réellement, que je le vois, que je l'embrasse. Il est gentil et je crois qu'il sera beau. Adieu, chère sœur, je t'aime plus que jamais. »

ALEXANDRINE A PAULINE

« Paris, 10 juin 1839.

(( Ma Pauline chérie, je t'écris pendant que Fernand chante au piano un air délicieux qui me donne plus envie d'écouter et de penser que d'écrire ; mais je veux te dire que j'ai eu ces jours-ci le bonheur de sentir Dieu si doux, si bon, que cela m'a rempli le cœur de joie I 0 ma sœur, aimons Dieu et mettons dans cet amour tous les autres amours, voilà le bonheur. Que ce cher Dieu est bon de me faire sentir autant de foi, au moment où j'ai autour de moi le moins de consolations d'amitié! J'ai dit adieu à Montai il y a huit jours; il nous a vus recevoir la nouvelle de votre nomination à Bruxelles, et il en a été ravi d'aise pour son compte, comme pour le nôtre.

« Chère toi ! serait-il possible que tu fusses ici dans quelques semaines ! 11 est bien superflu de te dire à quel point cette pensée épanouit mon cœur.

« Oui, je crois le salut facile, mais la perfection est autre chose. Mon cher patron (saint Augustin) a dit : « Aimez et faites ce que vous voudrez. » Est-ce donc si terrible cela? Et c'est iNotre-Seigneur qui nous a appris que tout consiste à aimer Dieu et le prochain. Qu'on tende toujours à cela, et on est sûr de son chemin, et on n'a pas besoin de raffiner sur les austérités ; l'amour enseigne tout, et c'est un chemin très-droit et bien

agréable aussi, car qu'y a-t-il d'aussi doux que d'aimer? « L'amour accomplit la loi. »

ALEXANDRINE A PAULINE

« Boury, 17 juillet,

« J'ai reçu ta chère lettre, où tu me dis que notre Histoire t'édifie. Oh! chère amie, comme tu la conserves, cette histoire, comme tu en parles bien! Merci de cela. Peux-tu douter ensuite du bien que tu me fais, en me disant que je suis une de tes principales pensées! moi qui ai si besoin d'être aimée, et qui veux même, hélas! une place haute dans l'affection! Mais je crois que je ne t'ai pas parlé du 29 juin^. Tu auras su que j'étais ici sans Eugénie, sans ta mère, et je n'ai pas eu beau temps, et cependant, malgré le vent et la pluie, j'ai eu de la douceur à aller porter à sa tombe une quantité de fleurs... Mais nous parlerons de cela et de tout, car nous attendons samedi une lettre de toi, qui nous dira quelque chose sur l'époque de ton arrivée. »

Vers la fin de juillet, Eugénie retourna à Boury pour la première fois depuis son mariage. Elle y passa quelques heureuses semaines, puis elle le quitta pour n'y revenir jamais. Ce fut au retour de ce voyage qu'elle m'écrivit la lettre suivante :

EUGÉNIE A PAULINE

« Lumigiiy, mercredi 7 août 1839.

(( J'ai passé un temps délicieux à Boury. Jamais je ne l'ai tant aimé! et jam lis je n'ai senti plus de tendresse

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