JOURNAL D ALEXANDRINE
« Jeudi 30 juin.
« Ami chéri! je t'écris ceci appuyée contre ton cercueil ; je t'écris, car je te parle. Albert! Albert! me voistu? Sais-tu ce que j'éprouve? Oh! douloureuse incertitude! Ange de ma vie, qui me laisses seule continuer ma route, t' aimer fut ma meilleure vertu, mon plus grand amour, ce que j'ai éprouvé de meilleur. Douce idée ! en t'aimant, en étant aimée de toi, je suis devenue meilleure; maintenant, par crainte de te perdre pour l'éternité, je veux être aussi bonne que possible. Jésus me pardonnera d'aller à Lui par toi, Albert, qui as pu y aller tout droit. Aujourd'hui j'ai senti que j'éprouverais de la douceur à souffrir autant que lui; j'ai senti que le véritable amour rendait exactement la même mesure de souffrances que l'objet aimé, et alors j'ai pensé que c'est ainsi que les saints aiment Jésus, -et qu'alors ce sentiment si doux ne m'était pas permis. Mais, ô Jésus si compatissant! Jésus pleurant sur la mort, Jésus frissonnant de pitié pour nos misères, tu le sais, c'est lui qui m'a fait le mieux t' aimer; ainsi permets-moi de l'aimer immensément ; mon amour a maintenant, seulement maintenant, atteint sa perfection, car j'aime un Être parfait, j'en ai la douce conviction. Mon ange Albert, prie pour moi ! prie pour moi, que je n'aie plus de doutes sur ma foi ; prie pour moi, que je ne sois pas affligée, comme ceux qui n'ont pas d'espérance! — Oh! les malheureux! Doux Jésus! plus que jamais, dans la douleur où je suis, mon cœur se fond de désir qu'un jour il n'y ait
toutes les lettres et les différents extraits qui composent la lin de ce récit.
plus qu'innocence et bonheur. Mon Dieu ! combien de fois ne vous ai-je pas fait cette pric-re de prendre Albert et moi dans votre amour ! Je ne sais pourquoi depuis quelque temps j'avais cessé de la faire; je pressentais peutêtre que nous allions être séparés dans cet amour, que lui, plus pur que moi, devait l'atteindre bien avant moi !
(( Oh ! comme il m'a aimée ! Est-ce possible ? moi. »
EUGE.ME A PAULINE.
« l"--- juillet 1836.
« Le 20, avant-hier, après le départ de ma lettre, on l'a posé sur son lit. Son visage calme semblait dormir et se reposer enfin de toutes ses fatigues et de tant de nuits sans sommeil.
« Toute la journée nous sommes restées ou dans notre chambre, ou priant près de lui.
(( Hier on l'a mis dans son cercueil et posé au milieu de la chambre. Nous l'avons couvert de fleurs. La chambre embaumait. Je t'envoie une rose et un petit brin de jasmin, mets-les dans ton Imilalion. Toute la journée nous avons prié dans cette chère chambre, et c'était encore une douceur de l'avoir là.
« Enfin ce matin on l'a emporié. Alex et moi nous avons encore été prier près de son cercueil pendant qu'il était exposé sous la porte, puis toutes les deux, cachées dans un coin de Saint-Sulpicc, nous avons assisté au service.
« Plus le jour s'éloigne, plus le souvenir des souffrances de ce frère chéri s'alïaiblit, et celui du beau temps de leur bonheur sans mélange devient plus vif. Alex a, par moments, le cœur déchiré. Le sentiment de solitude, de
vie entière passée seule, s'empare d'elle avec tant de force, que j'ai peur, ma Pauline, que cette pauvre chère vie ne soit pas bien longue 1 »
JOURNAL d'aLEXANDRINE.
« 1" juillet 1836.
(( Aujourd'hui, cachée dans l'église, j'ai assisté à tout. J'ai demandé à Jésus de m' accorder d'abord la foi, parce qu'en elle j'ai tout, puis de sentir qu'Albert m'a tout pardonné, puis de sentir que je l'ai aimé autant qu'on peut aimer dans ce corps de boue.
« J'ai aussi demandé le bonheur éternel pour tous ceux que je chéris et ceux qu'Albert chérit, aussi redit au Ciel mon ardent désir qu'un jour tout soit heureux.
c( J'ai fini par supplier d'être aussi pure, aussi fidèle que jamais veuve l'ait été, mais sans m'en enorgueillir» et, à ce prix, je veux bien avoir les tourments que donnent les folles craintes, les vains scrupules, pourvu qu'en réalité je sois irréprochable.
(( Mon doux ami ! mes deux bras t'ont soutenu, l'un dans ton dernier sommeil sur la terre, l'autre dans ce sommeil dont nous ne savons pas la durée. Dieu veuille m' accorder que ces deux mêmes bras, après ma mort, s'ouvrent au-devant de toi pour notre immortel revoir dans le sein de Dieu, dans le sein de la félicité de la réunion éternelle!
« Mon Dieu! avant-hier matin, il respirait encore! J'ai encore entendu sa voix! et hier je pouvais dire : liirr, il rivait! Et cela s'éloigne... demain je ne pourrai plus dire : avant-hier !
« Dimanche, 3 juillet 1830.
« Oh! grâce à Dieu! j'ai de la foi, j'ai de l'espoir, j'ai de l'amour aussi ! Que Dieu bénisse de toutes ses bénc-
dictions l'abbé Gerbet pour le bien qu'il me fait ^ ce bien me vient aussi d'Albert, je le suppose, car, bien sûr, il m'aime encore et il prie beaucoup pour moi. Quand je retomberai, je me souviendrai de ces doux moments d'élévation, et je les attendrai de nouveau.
« Une vive lumière est derrière les crêpes noirs. 11 ne m'est pas permis de soulever ces voiles. Mais l'éclat de cette lumière les perce un peu, et Albert se trouve dans cette clarté.
« Merci, mon Dieu! de lui avoir donné le bonheur avant moi !
« Le papillon, avant sa glorieuse métamorphose, souffre, languit, et se traîne dans sa peau de chenille, et plus le moment de sa beauté et de sa clarté approche, plus il a l'air de souffrir, plus il souffre en effet. Mais il ne s'en plaint pas, il sait ce qui l'attend! Enfin il est libre, et alors l'enveloppe reste décolorée, un brin de poussière réuni à d'autres brins de poussière; et lui, lui! il n'y a plus de prison pour lui, il vole où il veut et il jouit de tout !
« Ton âme, mon ami, est délivrée ainsi! Mon Dieu, mon Jésus! réunis-nous dans ton amour!
« Luudi 4 juillet.
« Je voudrais bien savoir ce qui se passe en moi. Il me semble que positivement j'ai envie de la mort; mais comme c'est un goût si extraordinaire pour moi, je me défie de sa sincérité. Pourtant qu'est-ce que ces élans vers le ciel où je pense toujours qu'Albert se trouve? Et alors je m'écrie intérieurement : « Oh! prends-moi! »
1. Ou lira plus loin ladmirable recueil de paroles sacrées adressé l'un do CCS jours-là, par l'abbé Gerbet, à Alexaudrine, et nommé par lui le « Credo de la douleur. «
Qu'est-ce que cette indifférence pour toutes les choses de la terre s'étendant jusqu'aux beaux pays, à tel point que d'aller dans une belle contrée ou une laide me serait tout à fait égal, — chose que je n'ai jamais éprouvée? Mais maintenant je n'aime plus que la vue du ciel, soit avec le soleil, soit avec les étoiles. Après cela, les parfums et la musique me causent encore un peu de plaisir; mais les richesses, les honneurs, les voyages, les bijoux, les conforts même me semblent pitoyables et ennuyeux. Il n'y a que la propreté, l'eau pour laquelle j'aie gardé ma passion.
« Il faudra bien que je meure un jour. Tous les soins ne m'en empêcheront pas. Ne serait-ce donc pas plus charitable de me le souhaiter maintenant, où je supporterais peut-être avec courage toutes les douleurs pour atteindre ce glorieux revoir que j'espère? Mais Dieu voudra peut-être me le faire attendre afin que j'en arrive à souhaiter la mort pour lui et non pour Albert, car Dieu est jaloux !
« Mais, ô Jésus compatissant ! toi qui as vu ce que c'était que nos misères et combien un cœur ami nous est nécessaire, étant comme je le suis inférieure à Albert, n'a-t-il pas toujours dû être (même ici-bas) le premier degré par lequel je m'élevais?
« A Rome, il y a quatre ans, lorsqu'il m'aimait déjà, j'ai vu un bas-relief représentant le martyre d'un jeune homme et d'une jeune femme que les bêtes féroces attendaient déjà ; lui levait ses yeux au ciel, et elle les levait sur lui. Il puisait ses forces à la source et les lui passait. Depuis, j'ai souvent pensé que, si Albert et moi nous avions dû être martyrs, il en eût été ainsi.
« Albert aimé, ange maintenant, attire-moi à toi! Je t'aime comme je ne t'ai jamais aimé! Le désir de te revoir brûle dans mon âme. Ne peut-il pas brûler mou
RKCIT D'UNE SŒUR.
corps? Et cependant, je me porte bien, je n'ai aucune souffrance!
« Mardi 5 juillet.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! je dis comme Albert : « Lne « petite trêve ^ ! » Une petite trêve à ma grande misère ! Quelle journée! quelle angoisse! quelle agitation! quel sentiment de hâte partout! quelle impatience et quels dévorants regrets de tous genres! quel bouleversement d'idées sur tout! Mon Jésus! au secours! Quelquefois j'ai la sensation de ne pas ressentir plus de peine que lorsque je me séparais de lui pour six ou sept mois sur terre. Quelquefois il me semble que je l'ai perdu sans retour! Oh! Dieu! Être tout-puissant ! ne puis-je avoir en rêve un mot de consolation! 11 n'y a qu'une chose pour laquelle je pourrais supporter de ne plus le revoir, ce serait si cela devait lui donner le bonheur-, mais cela, je ne le croirai jamais, au contraire. Je crois qu'il désire sa pauvre amie, quelque indigne qu'elle soit, pour compléter son bonheur. Douce idée, qui survit grande et ferme à tous mes troubles. Jamais je ne puis croire à son amour fini pour moi. Je suis donc sûre de le revoir.
(( Doux Jésus ! un mot , un rêve , un sentiment consolateur! Sois-moi en aide! maintiens toi-même ma fermeté, augmente mon désir de la mort. Après cette vie, accorde-moi de prier pour ma mère et mes frères d'une manière qui leur sera plus salutaire que ma vie icibas.
« Albert, qui as été méconnu, Albert, que le stupidimonde a si souvent mal jugé, je voudrais t'honorer après
1. Cette parole douloureuse avait été dite par Albeit un jour de grande souffrance.
ta mort plus encore que je ne l'ai fait durant ta vie. 11 me semble aussi qu'il me serait doux de vivre encore assez pour recueillir ce que diront maintenant de lui ceux mêmes qui l'ont misérablement mal apprécié, et faire moi-même son plus bel éloge en montrant à tous qu'il n'y a plus rien sur la terre qui puisse me faire vivre sans lui!
« Ainsi soit-il, mon Dieu, mon Père!... si ce n'est pas contre ta sainte volonté.
u J'aime toujours à m'endormir dans l'espoir de le voir en rêve, mais c'est toujours en vain. »
ALEXANDRINE A l'aBBÉ GERBET.
« Mercredi C juillet 1830.
« Monsieur, il y a huit jours aujourd'hui qu'il n'est plus. Comme c'est long déjà! et comme je déteste m'éloigner davantage du moment où il m'a parlé, où je l'ai vu encore, à moins que ce ne soit pour le rejoindre! Quelquefois j'espère que Dieu me fera cette grâce. Je ne souffre pas assez chrétiennement pour cela, et je n'ai pas assez de foi ; mais si Dieu a pitié de ceux qui souffrent, il aura pitié de moi! Vous devez trouver qu'il serait bien charitable de me souhaiter la mort. A quel moment pourrai-je la désirer davantage? Est-ce quand, à force de soins et de peine , on sera parvenu à me rat- ; tacher à la vie, que l'on consentira à me la voir quitter? Comment ceux qui m'aiment peuvent-ils désirer me voir partir avec regret? 11 n'est qu'une chose pour laquelle je concevrais que des chrétiens ne voulussent pas que je meure, c'est parce qu'ils ne m'en trouvent pas digne. Oh ! monsieur, daignez m' assurer que je reverrai Albert. Vous, si bon, vous que Dieu doit tant aimer, votre
conviction m'y fera croire; et puis permettez-moi de désirer mourir, quoiqu'en vérité je résiste à tout, et que souvent il me semble être insensible de corps et d'âme!
« Veuillez prier pour moi! j'ai peur que Dieu ne soit pas content de moi ! »
EUGÉNIE A PAULINE
« Jeudi 7 juillet 1836.
« Nous partons à quatre heures pour Boury. Pauline! Pauline! Alexandrine est dans un état qui brise le cœur. Elle a l'air calme et résigné , mais personne ne la voit comme moi : devant moi, elle laisse voir toute sa misère. Elle est d'un changement affreux, elle ne veut que mourir. L'abbé Gerbet est le seul qui puisse un peu la calmer. Je le voudrais toujours là. Pauvre chère amie! jamais elle ne murmure, jamais elle ne demande à Dieu : « Pourquoi ce malheur? » Ainsi j'espère que Dieu ne s'offense pas de cette excessive douleur. Aussi, puisque la nourrir est une consolation pour elle, je ne partage pas l'opinion de ceux qui voudraient la distraire, — distraire comme ils l'entendent, — parce qu'on ne peut se résigner à la voir triste pour le reste de sa vie. Moi, je pense que, pourvu que sa douleur reste bien chrétienne et ne soit pas comme celle « de ceux qui n'ont pas d'espérance, » on peut lui permettre une tristesse qui deviendra de plus en plus sa nature. Pauline, sa vie ne peut plus être que misérable.
« Bien chère amie, embrasse Auguste pour moi avec la tendresse d'une sœur qui vous aime plus qu'elle-même, — ce qui du reste est peu dire, u
EUGÉNIE A PAULINE
« Boury, jeudi soir (même jour).
«Pauline, nous voilà à Boury! à B0U17, avec Alexandrine, sans Albert ! 0 Dieu ! ô Dieu ! il paraît impossible que ce soit. Non, toutes les fois qu'on quitte la pensée du ciel, on se sent désespéré.
(t En arrivant ce soir, cette pauvre chère me fendait le cœur : si pâle, ses yeux regardant tout si indifféremment, ce grand deuil, qui a l'air tellement plus profond pour elle que pour toute autre, sa taille qui a l'air de se plier en deux! Toute son attitude est tellement celle d'une personne qui n'a plus rien à faire, rien à espérer, qui ne veut s'établir nulle part, qui est pressée de partir ! C'est une grande douleur à regarder. Juge si, à notre arrivée ce soir, la pensée de notre Albert nous était présente! Lui qui avait un si grand désir de voir Boury, partout nous nous le figurions, nous l'entendions! Et Alcxandrine qui était là si indifférente, si abattue! Quels bruyants éclats de voix elle eût fait en arrivant ! Et lui ! Tous deux, ils avaient tant de cette bonne gaieté des enfants !
<( Pauline, Boury était décidément voué à la jeUalura. Te rappelles-tu quand nous disions : <( Ces cliers Alberts changeront l'aspect de tout ; ils apporteront leur influence de bonheur. » Mais cet endroit ne doit pas connaître la joie. Tout y était joli cependant, ce soir, si propre, si éclairé ; mais à peine y ai-je remis les pieds que tous les souvenirs pénibles me sont revenus : l'accident de ma mère', l'arrivée de Férnand, notre affreux départ pour Venise. Impossible ^e me débarrasser de ces odieuses associalions. Le sort en est jeté, jamais Boury ne sera pour moi un endroit serein. »
1. Pour ne pas interrompre le récit de ce qui se passait à Venise, II. 2
lé ' RECIT DUNE SŒUÇ.