‹ Récit d'une soeurChapitre 5 sur 79 · ALEXANDRINE (DANS SON JOURNAL · texte numérisé non relu

ALEXANDRINE (DANS SON JOURNAL

« Le même soir, jeudi 7 juillet 1836

« A Boury ! Boury, où Albert avait tant désiré venir ! Bour^', pour lequel nous avions fait tant de projets! Seule ici, sans cet intime, gai et doux ami qui embellissait toutes les demeures!

(t Oh! mon Dieu, tu sais comment nous nous aimions ! comme d'heureux enfants qui ne peuvent se passer Tun de l'autre et que tout amuse, tout ce qu'ils partagent. Hélas! c'est bien absurde, à moi dépenser que quelque chose peut manquer au ciel; mais il me semble toujours que, si ces innocentes joies de la terre ne s'y trouvent pas, je les regretterai. iNotre amour, notre bonheur, étaient trop vifs pour la terre. La maladie était déjà venue les troubler : il a encore fallu la mort.

(( Mon Dieu! mon Dieu! permets-moi de l'aimer au ciel autant que je l'ai aimé ici! autant que je l'aime maintenant, et que lui soit aussi le même pour moi...

« Malgré cette incompréhensible sensation d'être ici sans Albert, ce château, ce calme, cette idée d'être à la campagne, me plaisent, — trop peut-être, car je crains que cela ne me fasse vivre, et je serais si triste de sentir que je me rattache à quelque chose! Cependant, dans ce court voyage, j'ai regardé la terre avec un sentiment tout à fait étrange, que je n'ai jamais eu, comme avec des adieux, comme n'y étant plus qu'à moitié, comme

à cette m^me époque, je n'ai point parlé de l'accident dont il est question dans cette lettre, bien qu'il eût été fort grave. Le 17 novembre de l'année précédenie, ma mère et Olgu, jetées hors d'une voiture emportée, avaient été l'une et l'autre gri-hement blessées. Elles étaient à peine remises des suites de cet accident et nous de la terreur qu'il nous avait causée, lorsque Fernaud arriva de Venise npportaut la nouvelle de la dernière rechute d'Albert.

RECIT d'u:;e sœur. HI

n'y voyant plus rien. Oh ! c'est qu'Albert était pour moi la lumière qui colorait tout. Avec lui, n'ai-je pas trouvé du charme à ce qui, avant lui, m'eût paru d'un ennui et d'une diDBculté insurmontables ? N'al-je pas aimé les moindres détails de ménage? Tout a vraiment changé d'aspect. Avec lui, les perles, les bijoux, les jolies chambres, les belles vues même m'apparaissaient être tout cela ; maintenant, plus ; tout est décoloré, rien ne brille plus, rien n'a plus de valeur; je n'ai soif que de connaître oii il est, de voir s'il est heureux, s'il m'aime encore, et de partager tout avec lui, comme je le lui ai promis sur cette terre devant Dieu. Mon Dieu! ne sépare pas toi-même ce que tuas uni! Souviens-toi, mon Dieu, mon Père, et pardonne-moi ma hardiesse, souviens-toi que nous nous sommes toujours souvenus de toi, même en oubliant tout le reste; souviens-toi qu'il n'y a pas même eu un billet d'amour écrit entre nous où ton nom n'ait été nommé et ta bénédiction appelée ; souviens-toi que nous t'avons beaucoup prié ensemble; souviens-toi que nous avons toujours voulu que notre amour fût éternel M

« Albert! Albert! peux-tu être dans le bonheur et ne pas accabler Dieu de demandes pour que je le partage avec toi?

(i Oh! je ne fais rien de bien. Je ne suis pas précisément résignée, j'alïlige beaucoup de monde. Je suis froide, je ne fais rien pour les autres, et, par-dessus tout, j'aime si mal Dieu ! Je ne fais rien pour gagner le ciel. Douce Vierge, prie pour moi! Chers anges! portez mes prières à Dieu, et faites descendre la pureté dans mon cœur et

i. Ce passage est celui que j'ai déjà cité à la fin du premier volume, car il m'avait semblé résumer tonte l'iiistoire d'Alcxandrine jusquelà. Je le laisse toulefois subsister dans son journal, à la place d'où je l'avais extrait.

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la douceur. Que je n'afflige personne, et que j'aie la foi Dien solide! Oh! mon Père céleste, aime ton enfant avec a plus grande indulgence , au nom de ton fils Jésu Christ !

«Boury, vendredi 8 juillet 1836.

« Mon Dieu! je crois que bien sincèrement je désire que ce corps qu'Albert a aimé se détruise pour que l'âme immortelle qu'il renferme aille rejoindre, dans l'amour' de Dieu, cette âme immortelle que Dieu lui-même avait mise à côté de la sienne.

<( Oh! pauvre ami! comme je t'ai tourmenté pour ta santé! Ah ! grand Dieu! si j'avais su que rien ne dût te guérir, je ne t'eusse rien refusé. »

ALEXANDRINE A l'aBBÉ GERBET.

« Boury, le même jour, 8 juillet 1836.

« Ce lieu me plaît, et, malgré le déchirement que j'éprouve à me représenter de mille manières les jours heureux que j'y aurais passés avec Albert, qui désirait tant y venir-, malgré ce que j'éprouve à habiter seule ce joli appartement destiné à lui et à moi ; malgré tout cela, je trouvais encore trop de charme à y être, à y être avec Eugénie, à y être tellement avec ce souvenir chéri. Je ne sais si c'est par miséricorde et pour amener plus vite le terme de mes regrets, que Dieu veut maintenant que je quitte cet endroit, ou bien si c'est qu'il trouve ma manière de regretter ici Albert trop douce et qu'il veut me faire expier mes fautes par mille amertumes encore. Venez donc, de grâce, monsieur, avant mon départ ', me donner encore une fois votre bénédiction et l'absolution. Venez me donner plus d'espoir de revoir Albert dans le

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