JOURNAL D OLGA
« Il m'est arrivé aujourd'hui des chagrins et de la joie : chagrin, parce que mon père a été fâché que je sois restée si longtemps hier au soir chez les Narishkin, et moi je suis si sottement timide, que je suis restée une heure avec lui voulant lui parler tout bonnement de cela, et n'osant pas ouvrir la bouche, j'ai pleuré. Maman m'a dit, à cause d'hier au soir, qu'elle était effrayée de voir comme je me laissais entraîner par le charme du plaisir présent. C'est très-vrai, je me laisse toujours aller à toutes mes impressions, sans avoir jamais assez d'énergie
pour en considérer les conséquences et prendre de bonnes résolutions. Enfin, pazienza! que Dieu me rende bonne et me corrige de mes défauts.
« J'ai dit aussi que j'avais eu de la joie. Ah! oui, une vraie joie! Fernandm'a raconté qu'hier au soir, se trouvant avec E..., S..., R... et M..., on avait lu tout haut une lettre du P. Lacordaire, adressée il y a quelques années à R,.., une lettre magnifique, qu'au commencement on avait plaisanté, mais qu'à la fin tout le monde était devenu grave, et qu'ils avaient tous fini par prendre de bonnes et sérieuses résolutions; puis ce matin j'ai reçu un billet des N... qui me disent que R... leur a dit qu'il avait fait hier ses prières pour la première fois depuis le mois d'octobre.
u Cela m'a fait un tel plaisir, que je ne puis l'exprimer. Il me semble que, si tout le monde était bon, je serais meilleure.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! par vos souffrances et par votre mort, auxquelles vous avez promis de ne rien refuser, que cela soit durable ! qu'ils deviennent bons. Bénissez-les, mon Dieu, bénissez Fernand, et accordez-lui la grâce de votre amour! Faites qu'E... devienne bon et sérieux et faites-lui connaître, je vous en conjure, quel bonhe-ur c'est de vous aimer. Bénissez S... et qu'il se fasse catholique. Affermissez R... et rendez-lui tous ses bons sentiments; protégez-les, inspirez-les, fortifiez-les. Bénissez-les mille fois, Seigneur, et faites que cela ne passe plus, je vous en supplie; faites qu'ils trouvent tous des femmes pieuses, qui les aident, les encouragent et les aiment! Je vais bien prier pour tout cela demain' matin, car je vais à l'église de bonne heure me confesser et communier.
(( M. l'abbé m'a dit ce soir de faire mes piières et de m'endormir en chassant toute idée de tristesse. Je vais
le faire, mon Dieu; bénissez-moi aussi, je vous en supplie; je vous aime et je veux vous aimer toute ma vie. Inspirez-moi les prières qu'il faut que je fasse, et donnez-moi, de grâce, un peu de ferveur.
« Mon Dieu ! mon Dieu ! que votre volonté soit faite entièrement sur moi! Vous savez ce que je désire, mais je ne veux rien de tout cela si vous ne le voulez pas. Faites que je sois vraiment bonne, humble, modeste; donnez-moi l'énergie qu'il me faut pour me corriger. Seigneur! vous savez que je désire être heureuse, et cela ne vous étonne pas, n'est-ce pas, mon Dieu? Vous savez le genre de bonheur que je désire : si vous le voulez, donnez-le-moi. Mais ne m' écoutez pas si je vous demande quelque chose qui vous déplaise.
« Faites-moi mourir plutôt que de jamais vous offenser mortellement : cela, je vous l'ai toujours demandé. Faites que je vous le demande toujours. Je vous prie pour tous ceux que j'aime : mon père et ma mère chéris, mes frères, mes bien-aimées sœurs, mes amies Mathilde^ et Fanny-, et mes autres sœurs Euphémie ^ et Nathalie*.
« Je veux vous aimer, mon Dieu ! — Pardonnez-moi mes si nombreuses fautes; je ne veux pas y penser, je ne veux penser qu'à vous, mon Dieu! à votre amour infini; je me jette dans vos bras! Que je vous aime, Seigneur! que je n'aime jamais personne plus que vous.