Euphémie de Sonnenberg, baronne de Reding
4. Nathalie Narishkin , aujourd'hui fille de Saint-Vincent de Paul, et supérieure de l'une dcsjiiaisons des Sœurs delà Charité h Paris. — Nathalie et Olga se séparèrent peu de temps après l'époque où furent écrites ces lignes de son journal. Nous verrons de quelle manière et comment Dieu les réunit pour un jour!
« Dimanche de Pâques, 19 avril 1840.
« J'ai eu aujourd'hui une bien bonne journée. Ce matin, d'abord, nous avons tous communié ensemble. Rentrés ensuite pour déjeuner, nous sommes retournés à la messe de la chapelle de la cour, et Nathalie y est venue avec nous. Là, j'ai eu un moment délicieux, comme je n'en ai pas eu depuis bien longtemps. Si j'avais pu écrire dans ce moment-là, je crois que je l'aurais très-bienfait et que j'aurais été inspirée ! Je^ me sentais une joie extrême de la fête d'aujourd'hui. J'étais transportée! et, après ce moment, je suis restée calme. Dieu est bien bon, bien bon! Voilà tout ce que je puis dire. »
Olga, pendant cette période, écrivait aussi à Eugénie des lettres dont le contenu différait peu de celui du Journal. La réponse suivante d'Eugénie à l'une d'elles montre avec quelle confiance le cœur de sa jeune sœur s'ouvrait à elle tout entier, et de quelle manière elle savait, de son côté, mériter cette confiance et y répondre.
EUGÉNME A OLGA.
« 17 février 18i0.
«... Chère petite sœur, je crois, à te dire le vrai, que tout ce que tu ressens n'est que l'effet passager d'une première année dans le monde où tout frappe, tout surprend, tout agite. Méfie-toi de toi-même, mon Olgette, et tâche de maîtriser tes pensées, si tu le peux. Amusetoi tout simplement dans le monde. Mon Dieu! tu es si jeune! Quand viendra l'heure des vrais chagrins, tu regretteras bien d'avoir attristé ton pauvre cœur au moment où il ne demandait qu'à s'épanouir et à être heureux! Quelle est l'idée qui te domine dans tout cela?
RBCIT D'UNE SŒUR.
Une vague inquiétude pour ton avenir, une sorte de hâte de savoir comment il sera fixé. Sois donc en plus grande paix; fie-toi à Dieu et dirige vers lui tes pensées et ta volonté, lorsque tu te sens agitée par ce tourbillon du monde. Ma douce petite sœur, laisse-moi surtout te recommander une chose à laquelle tu n'as pas manqué encore, mais pour te prévenir de n'y manquer jamais. Quels que soient tes pensées, tes sentiments, tes rêves, confie-les toujours, ne te concentre jamais, car le diable profite bien de ces mauvaises retraites intérieures. Quand on a une mère commq la nôtre et une sœur comme notre Pauline, auxquelles on peut tout dire et qui ne raisonnent avec vous qu'en compatissant à ce que vous exprimez, ne serait-ce pas un péché, que de refuser un pareil secours?
« Toutes ces réflexions sérieuses que j'étais décidée à te faire ne m'ont pas empêchée de m'intéresser vivement à ce que tu me racontes dans ta longue lettre. Ton voyage, tes courses à Gênes, tes jolis détails sur sainte Catherine, ta velléité de te faire religieuse, tout cela m'a amusé et était naturel. J'ai compris que, là, ton impression fût toute pieuse, comme j'ai compris que celle de Naples fût toute mondaine. Et de toutes ces divagations, ces instabilités, qui sait si le fond du sac ne sera pas un beau jour une sublime vocation de sainte, qui donnera raison à iM'°« de Gastel ? Et alors, en lisant ta vie, tes sentiments frivoles et tes songes creux seront pleins de charme pour les jeunes personnes du temps qui, voyant leurs propres faiblesses à une si grande sainte, se laisseront doucement aller, en se disant qu'elles finiront de même !
« J'étais sûre que ton amie deviendrait charmante : je vois d'ici son genre de figure ; elle doit être de mes plus favorites. Embrasse-la pour moi, si elle se souvient
de mon existence. Embrasse aussi la bonne Euphémie ; je suis heureuse que tu aies retrouvé d'aussi bonnes amies. Maintenant, chère petite sœur, laisse-moi te donner encore quelques conseils. Veille sur toi-même, méfie-toi de ta langueur, donne-toi un peu d'activité physique et morale; impose-toi de remuer, comme je m'impose quelquefois de rire et de parler pour vaincre le penchant que j'ai si souvent à me taire. Promène-toi, fais beaucoup de choses dans la journée, ne refuse jamais une commission, donne des chaises à ceux qui n'en ont pas, ramasse les mouchoirs de ceux qui les laissent tomber, et défends-toi de tes distractions, comme on se défend des mauvaises pensées. Crois-moi, tout cela est nécessaire : ce sont de véritables petits actes de vertu ; ils te coûteront, mais il faut les faire. Un autre conseil : regarde Albertine. Il faut que tu l'aides à sortir de l'enfance ; cette œuvre t'appartient. Mets là un peu de Tintérêt que tu dépenses trop à autre chose. Sois pour elle ce que Pauline a été pour moi. Quand elle s'est emparée de moi, j'étais un morceau brut; elle m'a polie et façonnée. Les portes de mon intelligence étaient toutes fermées; elle les a toutes ouvertes, et ce temps est toujours resté dans ma mémoire comme le passage de la nuit au jour! Ne veux-tu pas faire de même pour Albertine? Si j'étais là, je m'en occuperais con amore, car j'ai toujours Pauline présente à mon esprit. N'oublie pas de me répondre à tout ceci. Dis-moi aussi comment tu t'en tires pour tes toilettes, et où en est ta bourse. Ne fais pas de dettes, je t'en prie.
« Ma si douce petite sœur, je t'aime de toute mon âme. Que Dieu te préserve de tout mal ! »
Au commencement d'avril, Alexandrine partit avec mon mari et moi pour Rome, où nous allions passer la
semaine sainte. Ce fat peu après notre arrivée qu'eut lieu l'incident le plus remarquable de ce séjour. Alexandrine en rend compte ainsi à M. de Montalembert :
ALEXANDRINE A M. DE MONTAL EMBERT.
« Rome, 27 avril 1840,
« Cher ami, le 11 avril, la jeune princesse Borghèse^ avec son mari, Pauline, Auguste et moi, nous sommes arrivés ensemble à Viterbe, et le lendemain matin (dimanche des Rameaux), nous sommes allés de bonne heure à la Quercia. Les cloches sonnaient, l'orgue jouait triomphant dans cette belle église. On nous a fait entrer tous dans le chœur et placer, — nous trois femmes, d'un côté ; en face de nous le délégat, le prince Borghèse et Auguste. — Je m'étais mise à genoux, baissant la tête. En la relevant, je vois près de moi deux dominicains étendus la face contre terre : c'étaient les frères Lacordaire et Requedat-. Ils se sont bientôt relevés et ont écouté, assis, le discours que leur a fait celui qui ce jour-là occupait la place du supérieur. Ce discours a été
1. La belle et sainte lady Gwendoline Talbot, fille de lord Shrewsbury, première femme de Marc-Antoine prince Borghèse, celle dont la mort prématurée causa, deux ans plus tard à Rome, une douleur universelle et publique.
2. Le P. Lacordaire, dans une lettre à Mme Swetchine, remarque que, dans le nombre si restreint des personnes réunies autour de lui le jour de sa profession, il y avait par basard comme une représentation de tous les pays, et il lui dit les noms de toutes ces personnes, oubliant seulement le mien, ce qui ne m'a semblé surprenant que parce que seule, en cotte circonstance, je représentais la France. En effet le prince Borgbèse était Romain, Alexandrine Russe-Allemande, et la jeune princesse Borgbèse, ainsi que mon mari, é-taient Anglais. Il était donc réellement bizane et digne de remarque que cinq différents pays fussent ainsi représentés par les cinq personnes présentes : dans ce nombre j'étais la seule Française.
excellent. Il leur a parlé de ce que devait être leur vie, obéissante et mortifiée ; de tous les différents pays de la terre où ils pouvaient être appelés à aller ; de ce qu'ils ne devaient rien s'attribuer, — ce qui ne voulait pas dire qu'ils dussent ignorer les talents qu'ils possédaient, lorsqu'ils en avaient, mais que, s'ils mouraient martyrs avant d'avoir pu faire autre chose, rien ne serait mieux. — A ce mot, Pauline a vu un sourire de béatitude sur la figure de M. Requedat. Puis ils ont fait profession entre les mains du supérieur, qui les a trèstendrement embrassés. Tout a été bien vite fini, et on nous a menés voir la madone miraculeuse conservée dans le chêne. Puis on a appelé les deux nouveaux Pères pour nous dire un mot. Le P. Lacordaire nous a remerciés d'être venus, ensuite il a dit à Auguste et à Pauline que notre venue à Viterbe, en ce jour, nous rendait solidaires de son entreprise. C'est un véritable honneur pour nous et un bien important souvenir, qu3 d'avoir été témoins de la consécration de cette grande œuvre.
« Ce soir j'ai été avec les Craven et lesThayer chez le cardinal Pacca, qui m'a extrêmement plu. Il a dit de vous que <( vous étiez un bien brave jeune homme. »
« 28 avril.
« Cher ami, j'ai enfin entendu prêcher le P. Lacordaire! Je crois que cela a dépassé ce que j'imaginais, quoique mon imagination allât loin. Oh! que j'aime ce feu, cette conviction d'airain, cette foudroyante éloquence! Que j'aurais voulu pou\oir et faire quelque chose après cela ! Il a déplu à quelques-uns, mais je méprise ces critiques. Que j'aurais voulu l'entendre encore! H demande de vos nouvelles avec tendresse. Je n'ai le temps de rien dire, quoique Home fourmille de choses
intéressantes, comme vous savez. Je vais peut-être aller en Russie ! Priez pour moi !
« Chère Anna', je vous aime, accordez-moi un peu de vos bonnes prières. Dieu veuille nous réunir encore tous un peu sur cette pauvre terre! )>
Ma mère et Olga se trouvaient avec nous à cette réception du cardinal Pacca, dont parle Alexandrine. Elles venaient d'arriver de Naples et repartaient le lendemain pour Goritz, où ma mère allait passer deux mois avec sa sœur, la duchesse de Blacas ; celle-ci s'y trouvait à cette époque auprès de la famille royale, qui se composait alors de M. le comte de Chambord, de sa sœur, non mariée encore-, de M. le dauphin et de M'"® la dauphine'. Olga, pendant ce voyage, écrivit fort brièvement son journal. Je vais le citer cependant, non-seulement à cause de l'intérêt que peut inspirer même la plus légère esquisse, lorsqu'elle rappelle les traits de personnages illustres, mais parce qu'en approchant de la période la plus sombre de toute notre vie, je me sens une sorte de douloureux désir d'allonger mon récit et de m'arrêter le plus longtemps possible aux pages où paraissent encore les images bien-aimées de mon père et de mes sœurs!
Olga est donc en route avec ma mère et Fernand. Elle va à Goritz en vetturino, et chemin faisant elle écrit :