La comtesse de Montalembert
2. Marie-Louise de France , fiUe de Charles-Ferdinand duc de Berry, ensuite duchesse de Parme, née à Paris en 1818, morte à Venise en 18G3,
3. Marie-Thérèse de France, fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette. Mariée à Louis-Antoine, dauphin de France, dont il est ici question, fils de Charles X, et frère du duc de Berry, père de M. le comte de Chambord.
JOURNAL d'oLGA.
« Terni, 5 mai 1840.
« Ravissant pays, où je voudrais bien rester! Décidément je n'ai pas en ce moment la moindre envie de retourner en France. Nous avons été à Téglise, pas laide, assez jolie même, mais pas un brin de marbre; cela étonne ici. Ma mère, dans cette église, a beaucoup pleuré, et ce matin j'avais remarqué son inaltérable bonne humeur. Chère bonne mère, si douce, si bonne, si égale toujours, malgré sa continuelle inquiétude pour mon père M Oh! comme j'ai senti que je l'aimais! et comme il m'est odieux de ne pouvoir vaincre la stupide timidité qui souvent m'empêche de le lui témoigner! Je suis fatiguée d'avoir écrit; je vais me promener avec Fernand, puis me coucher. Mon Dieu! bénissez-moi et protégez tous ceux que j'aime !
« Foligno, 6 mai.
(( Je suis dans un accès d'enthousiasme pour l'Italie. Cher pays, où je voudrais tant vivre!... Foolish girl I Je me gâte la vie avec mes châteaux en Espagne ! Ce matin nous avons déjeuné à Spolette, ayant quitté Terni à six heures. La route était ravissante : montagnes loutes couvertes de verdure, fleurs de tous côtés. Notre voyage ressemble à un pèlerinage. Nous avons prié dans quatre églises aujourd'hui, et ce soir nous avons reçu la béné'diction ici dans la cathédrale, qui est assez belle. Après dhier je me suis promenée et ensuite j'ai chanté avec
1. La santé de mon père causait dès lors à ma mère des inquiétudes qu'elle dissimulait pour ne point nous chagriner, et aussi pour ne pus leur donner une sorte de consistance eu les articulant.
Fernand. Cher bon Fernand, je l'aime! Après tout cela, j'ai pris du thé et lu le P. Géramb. C'est extrêmement intéressant. Je veux aller à Jérusalem. Je n'en puis plus de fatigue, et pourtant j'aurais voulu dire quelque chose de ma promenade ; mais pas possible, j'ai trop sommeil. Nous avons parlé de bonheur : je crois bien qu'il peut y en avoir en ce monde. Comment peut-on en douter en voyageant, en regardant de tous côtés cette délicieuse terre? Mon Dieu! donnez-m'en un peu! Bénissez-moi, je vous en conjure!... J'ai assez bien prié aujourd'hui pour moi, pour mes frères, mes sœurs et mes amies... et puis... Allons, bonsoir. Je ferai mieux de me taire et d'aller me coucher.
« Tolentino, 7 mai.
« Journée ennuyeuse et fatigante. Pas sortis des montagnes et d'une route tournoyante et découvrant à chaque nouveau tournant une montagne nouvelle.
(( Ce soir, mauvais dîner, mais bons hôtes. Promenade ensuite avec maman et Fernand. Nous avons causé de peurs naturelles et surnaturelles. Fernand dit qu'il croit aux êtres intermédiaires... Moi aussi, s'il veut dire les anges. Nous avons été en arrivant à la cathédrale, où se trouve le corps de saint Nicolas (de Tolenlino). Nous y avons vu arriver une belle procession de pèlerins; puis, dans une autre église, nous avons assisté au mois de Marie et reçu la bénédiction. Cette église-là était laide.
« Goritz, 12 mai.
(( Nous voici arrivés. Je n'ai rien écrit à Loretle, rien à Ancône, rien à ïriestc. Pour Ancône et Trioste, cela m'est égal, cela n'en valait pas la peine; mais pour Loretle, j'en suis fâchée : j'avais beaucoup à dire.
J'ai revu ma tante et mes cousins de Blacas*. Que ma tante est bonne, et combien je l'aime !
« Ce matin, visite au roi^. Oh ! madona mia, que j'ai eu peur! Et pourtant, ils ne sont pas effrayants du tout. Le roi a été d'une bonté extrême, et la reine, quoique plus imposante, tout aussi bonne. Mademoiselle^ est charmante, et je sens que je vais beaucoup l'aimer. Nous dînons là ce soir. J'espère que je n'aurai pas aussi peur.
« Mon Dieu ! rendez-moi bonne et puis faites de moi ce que vous voudrez ! Montrez-moi votre volonté, de grâce! J'aime tant l'Italie! Je viens encore d'être si enthousiasmée de ce que j'ai vu de Rome à Ancône! Quel pays pour être heureuse! Mon Dieu! ayez pitié de moi!
« Jeudi 14 mai.
« Ma tante a eu l'amabilité de faire mettre un piano dans notre appartement, ce qui fait que j'en ai joué une partie de la matinée. Je n'ai pas apporté de musique, mais je me suis souvenue par cœur d'un duo du Giuramento que je n'ai jamais déchiffré, dont j'ai retrouvé ainsi tout l'accompagnement, et je l'ai chanté avec Fernand. J'ai trouvé de même d'autres accompagnements. Je suis assez fière de cela. Soirée aujourd'hui au palais. On reçoit, tous les jeudis et tous les dimanches, toute la société de Goritz. Elle a l'air excellente personne, la
1. Le duc de Blacas était mort à la fin de l'annûc précédente, dans ce môme lieu où Cliarles X avait aussi achevé sa vie en 1836, et c'était aux pieds de son roi que reposait maintenant, dans sa demeure dernière, le serviteur fidèle et l'ami dévoué qu'un exil volontaire avait uni à sa fortune.
2. On donnait, autour de lui, ce titre ;\ M. le dauphin depuis la mort du roi Charles X.
3. SiEur de M. le comte de Chambord. Voyez note 2 ci-dessus, page 203.
société, mais elle n'est pas jolie. Les C... et les A..., voilà presque les seules familles qui la composent, mais elles ont des branches et des queues qui n'en finissent pas. (( Mademoiselle était tout à fait délicieuse ; elle a été bonne, aimable, gracieuse pour moi. Je suis sous son charme.
« 15 mai.
« J'ai été me promener avec Mademoiselle, qui est venue me chercher en calèche (une calèche affreuse !), accompagnée de M'"^ de G..., avec qui j'ai beaucoup causé. Nous nous sommes ensuite promenées à pied. Mademoiselle est une bien séduisante petite princesse !
« Ce soir, j'ai été longtemps seule au salon pendant que ma mère et ma tante causaient ensemble chez ma tante, et j'ai joué du piano jusqu'au retour de Louis ^ du palais, à neuf heures ; nous achevons alors la soirée tous ensemble. Louis a été très-aimable et nous a beaucoup amusés et intéressés.
« Il me semble que je parle davantage, et je ne désespère pas de devenir causante un jour.
« Samedi 10 mai.
« Aujourd'hui au Grafenberg, espèce de petit château où est mort le roi Charles X.
« Maman marchait devant avec ma tante, moi derrière avec ***. Je puis dire que c'est moi qui ai fait tous les frais de la conversation. Je fais de vrais progrès. Le soir, dîner chez le roi. J'étais à table entre *** et ***. J'ai un peu parlé, mais c'est cruellement difficile ; j'avais l'esprit à la torture. Ce soir, la duchesse de Gontaut étant arrivée, elle était à la place où on me met ordinai-