lille allait partir pour l'Allemagne
sein de Dieu. Venez me donner la charité qui excuse tout, qui espère tout, et, en même temps, permettez-moi ■ de désirer la mort, car je crois pouvoir affirmer devant Dieu que je ne voudrais pas qu'il changeât pour moi le moindre de ses décrets; mais ce que je voudrais, c'est ique mon désir de mourir fût d'accord avec sa volonté. Je ' dis que je ne voudrais pas changer pour moi le moindre de ses décrets. Ah!. je m'abuse, car s'il avait décidé que je ne dusse jamais revoir Albert , je voudrais changer ce décret-là. De grâce, dites-moi que Dieu ne veut pas cela! Dites-moi qiie Dieu veut réunir pour l'éternité ceux qu'il a réunis sur la terre malgré tant d'obstacles. Oh ! monsieur, quels regrets ! quels regrets de tous genres ! Ils sont si vifs que, parfois, j'ai peur qu'ils ne touchent au murmure. Empêchez-moi de m'éloigner de mon ami mort si saintement. Que je ne pèche pas trop, mon Dieu 1 »
ALEXANDRINE A PAULIXE.
« Bonry, 10 juillet 1836.
« Pauline, Pauline! j'aurais pu t'écrire le 29 juin; j'ai été occupée à autre chose, mais je l'aurais pu ! Dieu m'a donné la grâce de pouvoir beaucoup, de pouvoir au delà de ce que j'avais jamais cru pouvoir; car j'ai pu voir le regard d'Albert s'éteindre, j'ai pu sentir sa main se refroidir pour toujours. Eugénie te l'aura dit, cette grâce que j'ai tant demandée à Dieu, je l'ai obtenue. II est mort appuyé sur mon bras, ma main tenant la sienne, et je ne me suis pas troublée une minute en voyant ses derniers soupirs; et, voyant qu'il était à l'agonie, j'ai demandé à la sœur s'il souffrait encore et elle m'a dit : plus! Alors je l'ai laissé partir sans regret, à ce qu'il me semblait. Seulement, bien tranquillement, je baisais ses yeux toujours si chers, et déjà privés de vue et peut-être
de sensation, et j'appelais aussi tout près, tout près, dans son oreille, son nom si aimé : Albert! n'ayant pas d'autre terme plus tendre que ce nom qui disait tout, pour tâcher que, dans ces derniers nuages, dans ce dernier sombre passage qui conduit à la clarté, il entendît ' ma voix s' éloignant de plus en plus, — ma voix, ainsi que moi-même, obligée de rester aux confins, obligée, pour la première fois, de me séparer de lui! Peut-être qu'il m'a entendue comme un son qui s'évanouit peu à peu, peut-être qu'il m'a vue, comme un objet qui peu à peu disparaît dans l'obscurité.
« Oli! Pauline, j'ai eu beaucoup de force alors, surnaturelle même; j'en ai eu encore beaucoup pendant trois jours. Puis elle a commencé à tomber, tomber, et chaque lendemain elle me paraît plus tombée que la veille. Je ne puis pas vivre sans lui ! Je ne puis non plus mourir, rien ne me tue.
« Ah! nous n'étions qu'une âme, que Dieu a fendue en deux; jamais sur toute la terre je n'aurais pu rencontrer tant de sympathie! L'union, la plus parfaite union, la confiance la plus entière de part et d'autre, le désir réciproque de voir l'autre aussi heureux que possible, tout cela n'a jamais été plus vif, je dirai même aussi vif dans aucun mariage.
(( IMalgré cette cruelle santé, ce bonheur a encore été trop vif et trop doux, pour appartenir à la terre, et deux ans d'un pareil mariage, quatre ans d'un semblabk' amour, ont comblé la dose de la félicité permise ici-bas.
(( Il est mort le 29 juin. L'anniversaire du jour où, il y a quatre ans. j'ai senti clairement que je l'aimais! Oh! je me sais gré de toutes les preuves de tendresse que je lui ai données, et si quelque consolation peut entrer dans mon âme, c'est en lisant son bonheur d'être aimé de moi! Oh! jamais un être d'une si délicieuse
modestie, d'une si parfaite humilité, n'a pu être assez aimé! Lui, plus que tout autre, possédait les qualités qui font le plus ressembler les hommes aux anges.
« Et comme j'ai deviné cela vite ! comme il m'a vite fait cet effet d'être un ange! Le Vomero, Pise, et aussi Korsen, ont pour moi des couleurs du ciel, malgré les peines mêlées à tout. A Venise même, pendant les premiers mois, il y avait du ciel ! Ensuite Dieu*a voulu nous séparer beaucoup , même dès cette vie, apparemment pour que, misérable moi! j'aie pu apprendre à lui survivre. Dieu veut donc peut-être, hélas! d'après cela, que je vive encore!...
« Pauline, Eugénie t'envoie mon commencement de lettre, mais mon cœur et mes yeux brûlent pour mon Albert et je continue.
« Pauline, tu n'as jamais assez su, assez apprécié ce que valait ton frère. Ne t'afflige pas de ce que je te dis là ; moi , je m'en accuse aussi. Mais au moins , Dieu merci! je me souviens avec délices d'avoir toujours bravé l'opinion de ceux qui voulaient m" éloigner de lui, et je me réjouis même (que Dieu me le pardonne ! ) d'avoir été parfois trop faible pour lui. Une si complète absence de fatuité, un bonheur si radieux dans une àme si pure et si pieuse au milieu de toute sa passion terrestre, rendaient irrésistible le désir de le rendre heureux dans tout ce qui n'était pas contraire au devoir.
« Puis, je suis heureuse enfin d'avoir exposé sans crainte ma vie pour lui, ou du moins ma santé; ou, si je me vante trop en disant « exposé, » du moins je sens que je ne me suis point arrêtée à considérer ce qui pouvait me nuire ou non, et que c'est avec plaisir que j'ai partagé la contagion qui pouvait me venir de lui. Puis enfin, pour l'amour de lui, j'ai eu le courage que je n'aurais jamais cru avoir d'annoncer à ma mère que je voulais être catholique....
« Jeudi, 14 juillet.
<( Pauline chérie, j'ai laissé traîner cette lettre et ce matin nous avons reçu la tienne du 7. Tu parles si bien, tu as si bien parlé "aussi dans une autre, quand tu dis pourquoi Dieu lui a rendu un peu de santé et a prolonge sa vie ! Oh ! ma seule consolation est de voir si bien le doigt de Dieu dans notre histoire, parce qu'alors je pense que Dieu voudra nous rendre l'un à l'autre, au ciûl ! Que je ne me rende pas indigne d'y aller ! Je n'ai plus un soupçon d'activité pour le bien. J'ai même perdu cet intérêt si vif que j'éprouvais pour les sujets religieux avant sa mort. Je ne pourrais plus écrire, ni soutenir une seule conversation de controverse, mais j'aime plus que jamais à être catholique cependant. Du reste, je suis glacée et pétrifiée pour tout. Il a emporté mon cœur, et je me sens parfois d'une insensibilité barbare pour les autres, et quelquefois aussi il me semble l'être pour mon propre malheur; car je mange, je dors, je respire l'air, et surtout j'entends encore de la musique avec un plaisir qui me déchire et qui me charme en même temps.- J'aime à entendre les airs qu'il a entendus, puis la musique est ce qui me fait le plus croire au ciel, à un bonheur à venir.
<( Oh ! misérable moi ! nous aurions été si heureux ! Cette santé, surtout pondant les cinq derniers mois, a gâté notre bonheur; et pourtant j'aimais mieux ce reste de vie, cette possibilité d'entendre encore sa voix que rien. Je n'avais jamais cru que j'en viendrais là, moi qui disais : Il vaut, mieux, pour lui, qu'il meure, que de souffrir quelques mois encore ; et qui m'imaginais que j'aimerais mieux cela aussi! Ce n'est qu'avec peine que je me dis maintenant : Il est heureux ! ainsi il vaut mieux qu'il ait fini. Ma terrestre nature, qui a toujours été si
forte, ne peut pas se figurer que les joies du ciel valent mieux que celles de la terre. Car j'ai des souvenirs de bonheur qui me semblent ne pouvoir être surpassés !
« Je crois que mon désir est bien sincère de suivre Albert par n'importe quels passages, n'importe à travers quelles souffrances, pourvu que j'arrive seulement au lieu où il est et que je le voie heureux. Hélas ! j'oublie tant Dieu pour lui, que je ne sais ce que Dieu fera de moi. 11 me fera peut-être vivre bien longtemps pour reprendre ce zèle que j'avais autrefois pour lui. Oh! j'ai quelquefois envie de dire qu'il m'a bien abandonnée. Il m'a laissée tomber lourdement d'une hauteur d'où je voyais le ciel, et maintenant je suis dans un gouffre bien noir. Les premiers jours après sa mort étaient si bons en comparaison 1 Le premier soir (il avait encore parlé le matin !), le' ciel avec ses étoiles et la lune m'a semblé riant, heureux ! Je sentais le bonheur d'Albert, et je ne souffrais certes pas plus que dans ses absences sur terre. Un de ces jours-là, à Saint-Sulpice, le son de l'orgue, la vue du ciel bleu à travers les vitraux, m'ont donné une extase de bonheur à venir, et fait verser des larmes délicieuses. Maintenant, quelle obscurité ! Figure-toi, je ne puis pas même rêver de lui ! Dieu aime donc mieux ton père que moi. Mais ton père n'aimait pas mieux Albert que je ne l'aime. Il n'était pas tout pour lui comme il l'est pour moi. Veux-tu me renvoyer toutes les lettres que tu as d'Albert? Il faudra aussi que tu me rendes les miennes, pour que je relise l'exacte peinture de notre bonheur, d'abord parce que cela m'intéressera plus que tout, et puis parce que j'écris notre histoire. »
26 KECIT D'UNE SŒUR.
ALEXANDIW.NE (dANS S0.\ JOUUNAL).
« Juillet 1836.
« Mon Dieu, quelle douleur! se peut-elle supporter? Et, d'un autre côté, je me sens quelquefois effrayée par la pensée qu'après avoir tant appelé la mort, je manquerai de courage quand elle sera vraiment là. Pourtant je ne la veux que si Dieu le permet. Mon Dieu ! souviens-toi que j'ai toujours demandé de n'avoir aucun bonheur qui ne vînt de toi. Tout bonheur qui venait d'une autre source que la source céleste m'épouvantait. Je ne dis pas pour cela que je n'aie souvent goûté de cette autre source empoisonnée ; mais mon désir, ou, sinon mon désir, du moins ma prière était de la fuir et de ne boire, Albert, moi et tous ceux que nous chérissions, qu'à la source céleste. « Mon Dieu ! éclaire Albert et moi et tous ceux « que nous aimons tous deux. Enseigne-nous la vraie « foi, la vraie religion, et fais qu'il ne nous arrive rien « d'heureux qui ne vienne de toi. Mon Dieu! prends « Albert et moi dans ton amour. » Tu le sais , mon bon Père céleste, c'étaient là mes prières à peu près de tous les jours. Oh ! conserve-moi tes grâces; car, malgré l'obscurité affreuse où je suis, je sens que tu m'en as fait, mon Dieu. Fais-moi celle d'une mort digne de la mort de mon ami le plus chéri, pour que je le rejoigne n'importe quand; mais que, par pitié, je sache que je le rejoindrai !
« Jésus, accorde-moi cela! 0 douce sainte Vierge, par pitié, demande cela à ton lils pour moi !
« Mon plus grand regret n'est pas de l'avoir perdu, mais d'avoir si mal su jouir, d'avoir si mal apprécié le bonheur de l'avoir pour mari I
« Oh ! si je pouvais recommencer notre doux ménage, tout en sachant qu'il finirait le jour où il a fini! " (i Et cependant, misérables nous ! le passé a beau nous servir de leçon, surtout pour ne pas manquer aux vivants qui, à chaque instant, peuvent nous être enlevés, nous retombons toujours dans notre légèreté, nous blessons toujours les autres en oubliant que ces blessures peuvent facilement se retourner contre nous avec une double force en nous déchirant plus peut-être que nous n'avons déchiré! Jésus, pardonne-moi! Albert! pardonne-moi, et que je sois avec vous l'un et l'autre! Anien.'>
Qu'ai-je à ajouter à ces pages? Rien assurément. Que pourrais-je dire pour exprimer mieux qu'elle ne l'a fait cette désolation qui s'empara d'elle dans ce lieu où elle avait espéré passer avec Albert des jours si doux, lorsqu'elle se trouva seule dans cet appartement qu'ils devaient habiter ensemble et pour lequel ils s'étaient plu à faire d'avance tant de joyeux préparatifs ? Vivre en France, à la campagne, sous le toit paternel ; s'y arranger un nid qu'ils quitteraient parfois, mais où ils reviendraient toujours : tel, on le sait, avait été leur rêve, et, s'il se fût réalisé, ils n'eussent rien ambitionné au delà, et il est permis de croire que la félicité parfaite, autant qu'elle peut exister ici-bas, se fût trouvée dans cette vie de famille qui augmentait toujours pour eux le bonheur d'être ensemble. Mais c'était là, sans doute, une réalisation trop complète pour ce monde, et elle ne fut entrevue que pour aggraver leur épreuve et ajouter « à ce poids qui s'amasse dans la gloire, » pour ceux qui souffrent !
Cependant, le repos physique qui succédait à tant de fatigues; r. douce prcbcncc de ma mère, celle d'Eugénie
qui veillait comme un ange, près de sa douleur; la tranquillité, la tristesse même du lieu où elle se trouvait, tout cela convenait, mieux que toute autre chose, à l'état de son âme. Et, malgré sa tendresse pour sa mère, malgré le besoin qu'elle éprouvait de l'embrasser, ce ne fut pas sans un eflbrt douloureux que, au bout de quelques semaines, la pauvre Âlexandrine se disposa à partir pour Kreuznach, où se trouvait alors la princesse Lapoukhyn. Que de fois alors, avant et pendant ce voyage, ne dut- ' elle pas relire ce « Credo » de la douleur dont j'ai parlé I et que voici, tel que l'abbé Gerbet le lui avait envoyé peu de jours auparavant :
« Je crois, ô mon Dieu ! qu'en souffrant avec résignation, j'achève en moi la Passion du Christ.
« Je crois que toute créature en ce monde est gémissante et comme dans les douleurs de l'enfantement... et qu'elle attend le jour de la manifestation du Fils de Dieu.
« Je crois que nous n'avons point ici de demeure stable et que nous en cherchons une autre dans l'avenir.
« Je crois que toutes choses coopèrent au bien de ceux qui aiment Dieu.
a Je crois que, s'ils sèment dans les larmes, ils moissonnent dans la joie.
(( Je crois que bienheureux sont ceux qui meurent dans le Seigneur !
« Je crois que nos tribulations forment en nous un poids éternel de gloire, si nous contemplons, non ce qui se voit, mais ce qui ne se voit point; car les choses que nous voyons sont passagères, celles que nous ne voyons pas sont éternelles.
« Je crois qu'il faut que notre corps corruptible revête l'incorruptibilité , que notre corps mortel revête l'im-
mortalité et que la mort soit absorbée dans cette victoire.
« Je crois que Dieu essuiera toute larme dans les yeux des justes, que la mort ne sera plus en eux, ni le deuil, ni les gémissements, et que leur douleur s'arrêtera enfin, car tout le premier monde aura passé.
« Je crois que nous verrons Dieu face à face. »
Alexandrine quitta Boury le 21 juillet et fut accompagnée jusqu'à Paris par mon père et Eugénie, qui m'écrivit, de là, la lettre suivante :
EUGENIE A PAULINE.
« Paris, 21 juillet 1836.
« Chère amie, nous sommes ici, venus ce matin de Boury, Alex, mon père et moi. Dimanche elle part, mon père l'accompagne jusqu'à Kreuznach.
« Ce soir nous sommes allés, M. de Montalembert, Alexandrine et moi, dans cette triste, mais chère maison*. Alex, en entrant dans la chambre d'Albert, est tombée à genoux et a eu pendant cinq minutes une espèce d'attaque de nerfs. Heureusement nous étions seuls avec elle; nous l'avons laissée sfogare. Cela a été un soulagement pour elle. PauvTe chère amie ! sa douleur semble plus vive tous les jours. Oh ! quelle misérable vie sera la sienne ! Elle est changée, maigrie : cette longue robe noire qui pend, cette jolie taille courbée, son attitude si abandonnée et puis ce regard indifférent qui n'a plus l'air de rien chercher. Oh! quelle misère à regarder! Saint François de Sales dit en parlant des veuves : « Qu'est-ce à dire veuve, sinon destituée, privée, c'est-à- « dire misérable et chétive ? »