‹ Récit d'une soeurChapitre 52 sur 79 · Le duc de ïourzel · texte numérisé non relu

Le duc de ïourzel

« J'ai relu ce que j'ai écrit dans mon journal hier, et je me suis trouvée horriblement bête. Et justement il est tombé sous les yeux de maman, qui l'a trouvé aussi. Je ne veux plus écrire comme cela toutes ces idées qui me passent par la tête, cela paraît si absurde, quand on le relit ! Je termine tous mes châteaux en Espagne en m' abandonnant entièrement à Dieu, et aujourd'hui je n'y ai pas grand mérite, car je ne désire rien du tout, pas même ce que je croyais désirer hier. Cela m'a tout à fait refroidie, que maman ait trouvé cela bête. Si cela se réahsait, pourtant, cela ne le serait pas ! Enfin, lasciamo fare a Dio ! Les sentiments imaginaires sont toujours très-ridicules, -et décidément je n'écrirai plus rien de ce genre et je penserai le moins possible. Hier, cependant, j'ai eu bien envie d'aller à Milan avec Mademoiselle, et les châteaux en Espagne ont été leur train ! Basia ! basta ! je n'en ferai plus... si je peux, et surtout je n'en écrirai plus.

« Samedi 30 mai.

« Ce matin, à cinq heures du matin, j'ai été avec Fernand, Stanislas et Olivier à la Montagne-Sainte, qui est un pèlerinage dans les environs. C'est très-beau — c'est-à-dire la vue ; mais, comme toujours, le plaisir a été complètement gâté pour moi par mes yeux et aussi mon peu d'esprit. Combien d'autres charmeraient ces promenades par leur vivacité et leur gaieté ! Mais moi, je sens toujours que tout le monde doit me trouver ennuyeuse à périr. C'est peut-être encore mes yeux qui causent cela, ou en grande partie du moins. Si j'y voyais, je trouverais bien plus de choses à dire, tandis qu'au lieu de cela je me mets souvent l'esprit à la torture pour trouver un mot, et je ne réussis pas; cela me fâche intérieurement, et alors j'ai envie de pleurer, ce qui me fait

penser que, pour être heureuse, il faut que je sois toute ma vie comme j'ai été jusqu'à présent — dans une famille nombreuse et gaie où je ne sois pas la seule personne chargée d'animer la conversation, un intérieur qui soit uni et qui ne soit pas froid.

« Dimanche 31 mai.

« Départ général. Le roi à midi avec Louis, nous à une heure pour Trieste.

« Vendredi 5 juin. Sulmona.

« Auberge révoltante; Fernand et moi nous en étions complètement de mauvaise humeur-, mais il n'y a pas moyen d'arracher jamais un mot de plainte à mère. J'en étais presque fâchée contre elle, et je venais exprès lui raconter les plus horribles détails sur la saleté de notre gîte; et malgré cela, chère mère! pas un mot d'impatience ou d'ennui! elle remarquait, au lieu de cela, que la \ille est remplie de vieux et de curieux monuments, et elle a voulu aller les voir et découvrir leur histoire, tandis que moi, qui ordinairement aime ces choses-là, j'étais si indignée contre nos lits et notre dîner, que je ne regardais rien !

« Naples, G juin 1840.

« Certes, c'est avec joie que j'écris cette date. Ouf! quel voyage! Hier nous nous sommes arrêtés dans un lieu nommé, je crois, Manefre où aucun de nous n'a pu manger, et qui en tout était le pire de tous nos gîtes. Heureusement, après dîner nous sommes repartis surle-champ, pour voyager toute la nuit, au lieu de nous y arrêter. Fernand m'avait dit qu'on lui avait parlé de la possibilité d'être arrêtés, et qu'il avait vu des gens à mine suspecte dans les environs. Nous n'en avons rien

dit à ma mère pour ne pas l'effrayer; mais cette parole de Fernand m'a tenue longtemps éveillée, et Dieu sait quelles choses atroces m'ont passé par la tète. Je voulais ne pas dormir et je préparais ce que je dirais aux brigands, me disposant à avoir une grande présence d'esprit; mais j'en ai été quitte pour tous mes frais d'imagination. Je me suis d'abord endormie sans m'en apercevoir; puis, quand je m'en suis aperçue, je me suis dit que ce serait une duperie de faire autre chose, et je me suis endormie volontairement et sciemment pour ne plus me réveiller avant Capoue, où nous avons été obligés d'attendre que les portes fussent ouvertes... A neuf heures, nous étions à Naples et arrivés si doucement, que nous étions dans la chambre de mon père sans qu'il nous eût entendus monter l'escalier. »

Pendant le temps qui s'écoula entre le retour de ma mère et mon départ de Naples, Alexandrine voulut revoir avec moi tous les endroits des environs qui lui rappelaient quelque scène du passé. C'est ainsi que nous retournâmes ensemble à Castellanova, à Sorrento, au Vomero : que nous revîmes ensuite la villa Trecase, qu'avaient habitée mes parents et Albert, et le chemin qui conduisait à celle oii Alexandrine elle-même avait demeuré avec sa mère, le jardin, la terrasse, l'église, l'endroit du chemin, « près de la Floridiana, où Albert lui avait dit : « Je vous aime, » puis enfin la villa Pietracatella, où elle avait passé cette saison enchantée! Oh! qu'ici tout nous sembla transformé! Le prestige de la jeunesse et celui même de l'amour n'avaient ailleurs aucun charme à prêter à des sites dont la beauté réelle surpassait toute imagination; mais ici il n'en était pas de même; cette villa, on s'en souvient peut-être, avait

été choisie à dessein, à l'époque où la comtesse Alopeus s'y était établie, pour éviter l'air de la mer, et elle était située de façon à ce que ce ne fût qu'en montant sur le toit qu'on pouvait apercevoir de loin le golfe et les montagnes. Elle était d'ailleurs entourée d'un triste jardin qui dissimulait de toutes parts la vue environnante, et ne laissait guère apercevoir que la beauté toujours incomparable du ciel, sur lequel se détachait, de loin en loin, la forme gracieuse de quelques pins placés en face de la fenêtre d'Alexandrine.

Maintenant cette même villa, déserte et inhabitée, présentait l'aspect le plus mélancolique, et tout y semblait bouleversé et détruit, comme le bonheur lui-même dont elle avait été le théâtre.

« Et c'est ici que j'ai été si heufeusef disait Alexandrine, ici que la vie et la terre m^ont semblé trop belles ! »

Oh! que de réflexions nous suggérait ce triste pèlerinage! Nous étions bien jeunes encore alors, et, pour l'une de nous déjà, tout était fini en ce monde, et de ce bonheur rêvé dans ces mêmes lieux, réalisé plus tard au delà même des espérances conçues, il ne restait qu'une douleur grande comme ce bonheur même, durable comme la vie, qui semblait alors devoir être encore si longue !... Mais à tout cela se mêlaient, disons-le vite, les hautes et consolantes paroles de l'abbé Gorbet, qui nous accompagnait dans cotte promenade. Oh! comme il savait relever d'une main ferme et douce l'àmc accablée et gémissante ! comme il savait arracher l'aiguillon trop poignant des souvenirs réveillés ! comme il savait, par ces souvenirs eux-mêmes, fortifier la foi aux espérances éternelles et faire aspirer à leur réalisation ! Bénies furent alors, et bénies soient dans l'éternité les paroles qui (en cette occasion comme en tant d'autres) tombèrent de ses lèvres au îond de nos âmes ! 11. 18

Vers la fin de juillet, je quittai Naples avec mon mari. Mon père nous accompagnait dans la barque qui nous conduisait à bord. Le bateau allait partir. On nous fit monter très-vite, sans permettre à mon père de nous suivre; mais un délai de quelques minutes ayant eu lieu, je redescendis l'échelle, sans que l'on pût m'en empêcher, et je me jetai encore une fois dans ses bras. — Ce fut pour la dernière fois en ce monde ! Remontée ensuite à bord, je suivis longtemps des yeux la petite barque qui le reconduisait au rivage, regardant encore de loin ce père bien-aimé, et lui envoyant des baisers, tandis que notre bateau sortait du port et m'éloignait de lui rapidement et pour toujours!

Cet adieu, devenu ensuite si doulourement mémorable, n'est pas le seul triste souvenir de cet été, cai'ce fut aussi pendant sa durée que les nouvelles de la santé d'Eugénie commencèrent, pour la première fois, à nous inquiéter. Il est vrai que l'espoir de voir le malaise dont elle se plaignait disparaître après la naissance de son second enfant, dissipa bientôt cette inquiétude. Mais aujourd'hui elle m'apparaît dans le passé comme le nuage qui, grossissant peu à peu, finit par obscurcir le ciel tout entier, et semble jeter une lueur sinistre jusque sur le rayon de soleil qui l'a précédé.

Lorsque nous partions ainsi, nous nous rendions à Bruxelles, où, à peine arrivés, je laissai mon mari présider aux détails de notre nouvel établissement, et m'acheminai vers Lumigny, J'y étais attendue avec plus d'impatience qu'à l'ordinaire S plus que jamais aussi

1. La joie d'Eugônie à mon arrivée fut si graïuie, qu'on crai- Çiiit les effets de cette trop forte émotion , et qu"on l'obligea à garder le ht pendant toute la journée qui suivit celle de mon arrivée.

j'étais pressée de revoir Eugénie, et, dans le premier instant, je n'eus que de la joie, car sa santé me sembla rétablie ; mais bientôt je remarquai en elle un changement d'un autre genre, auquel je ne m'attendais pas. Pour la première fois, il me sembla voir des nuages passer sur son âme sereine; pour la première fois, son esprit, d'ordinaire si simple et si limpide, me parut troublé de peines exagérées et presque imaginaires ; pour la première fois de ma vie enfin, je la vis triste, et j'en fus consternée.

Jusqu'à ce jour, malgré la gravité de beaucoup de ses pensées et l'élan fervent de son âme (quoiqu'elle fût souvent et volontiers silencieuse), rien ne lui était plus étranger que la tristesse :

Sa voix argentine.

Écho limpide et pur de son âme enfantine, Musique de cette âme où tout semblait chanter, Égayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter^!

Ces vers, en vérité, semblaient avoir été faits pour elle. Oui, l'accent de sa voix était celui de son âme, et son âme était joyeuse, et elle était demeurée joyeuse, même lorsque la douleur qu'elle avait éprouvée et partagée avait amené chez elle un désencliantement précoce de la vie. Mais en ce moment l'épreuve du découragement et de l'angoisse pesait sur elle, et peut-être ceux qui sont versés dans Thistoire des âmes d'élite et qui savent ce que la souffrance et l'humiliation recèlent pour elles, s'étonneront-ils peu que la sienne ait eu à la subir. Quant à moi, j'en fi^^ alors grandement affligée et surprise, et je fis tous mes efforts pour l'égayer, pour la ranimer, et surtout pour lui ôtcr une défiance d'elle-même dont l'ex-

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