JOURNAL D OLGA
« Lucques, villa Cittadella, mercredi 9 septembre 1840.
« Nous avons eu ce matin des nouvelles de Lumigny par Pauline. Eugénie a été malade, l'émotion de l'arrivée et du revoir lui a fait mal. Mais, Dieu merci ! elle est mieux. Rien d'elle-même pour moi aujourd'hui; c'est bien simple, elle venait de revoir Pauline et elle était malade; mais en pensant aux questions qu'Eugénie ferait à Pauline sur nous tous, je me suis figuré qu'elle n'avait demandé de mes nouvelles qu'après tout le monde.
« Je pense toujours qu'elle m'aime moins qu'elle ne me l'a dit quelquefois, quand cela me faisait un tel plaisir que je m'en souviendrai toujours : je l'aime vraiment tant ! Je suis jalouse de ce qu'elle aime et doive en aimer tant .d'autres d'abord. Adrien, Pauline, Alexandrine, tout cela passe avant moi, et je l'aime peut-être autant qu'eux tous ensemble!...
« J'ai pensé qu'elle était la personne du monde avec laquelle j'aimerais le mieux rester seule. J'ai dit à Euphémie, . qui me répétait un jour une petite critique qu'elle avait entendu faire à son sujet, que si j'entendais cela ou autre chose qui ressemblât à un blâme pour Eugénie, je serais capable de me battre.
u Et cependant, malgré cet amour que j'ai pour elle (et que j'ai toujours eu, car je l'ai toujours aimée plus que les autres, je crois), elle m'a fait peur quelquefois, et j'ai été timide avec elle.
« En disant donc tout à l'heure qu'elle était la personne avec laquelle j'aimerais le mieux rester seule (ce que je répète, et je dis que je l'aimerais pour l'avoir à moi seule), je me suis pourtant arrêtée pour examiner si
je n'aimerais pas mieux une de mes amies avec qui je suis toujours si à mon aise et sur lesquelles même j'ai une espèce d'autorité, car les chères petites font tout ce que je veux et approuvent tout ce que je fais. Mais j'ai pensé que non. J'aime excessivement mes amies; je les trouve bien bonnes, souvent bien meilleures que moi, mais l'amour que j'ai pour Eugénie est plus vif d'abord, puis il est joint à une grande admiration. Je voudrais être toujours avec elle. Je voudrais qu'elle me dît tout ce que je dois faire, comme elle le faisait autrefois; elle me rend toujours meilleure ; elle me fait l'effet d'une sainte ou d'un ange gardien qui me protégerait et me conseillerait, et j'aimerais mieux vivre dans sa dépendance que dans l'espèce d'autorité que mes amies ont toujours l'air de me donner sur elles.
(c Cela m'a fait penser que l'admiration et le respect font nécessairement partie de l'amour, et que là où il y a le plus grand respect et la plus grande admiration, il y a aussi le plus grand amour; et cela pourrait bien me conduire à conclure que c'est une chose toute simple et toute naturelle, que d'aimer Dieu par-dessus tout, puisque le respect et l'admiration qui lui sont dus sont sans bornes.
« J'aime, j'admire et je respecte Eugénie 1 »
Au sujet de cette tristesse d'Eugénie et de l'espèce d'épreuve que subissait son âme, Alexandrine, de cette même villa Cittadella où elle se trouvait avec Olga, m'écrivait les lignes suivantes, empreintes, il me semble, d'une grande sagacité chrétienne.
« Villa Cittadella (Lucques), 20 septembre 1840.
« Ta lettre sur Eugénie m'a fort occupée. Comme tu dis, c'est bizarre que cette chère bicn-aimée ait cette
épreuve; pour moi, j'y vois la main de Dieu qui n'aime pas à exposer ses âmes choisies au poison de l'approbation. Son humilité se conservera phis aisément ainsi. .Mais c'est remarquable comme toute la beauté de son âme et de son intelligence est pour ainsi dire moins utile, dans la position oi!i elle est, que ne le seraient les bagatelles iqui lui manquent!... Je conçois parfaitement, quoique sans l'approuver, son grand découragement. Cette pauvre Eugénie! les éléments de son caractère sont un vif, tendre et joyeux amour de Dieu, et une grande activité, et voilà qu'il lui semble qu'un peu plus de talent pour causer de tout, ou pour animer la conversation des autres, lui vaudrait mieux que tout cela. C'est donc une croix, mais elle a pour bien l'adoucir un mari aimé et qui l'aime et un délicieux enfant. Cela n'est-il pas immense? Je trouve naturel du reste qu'on désire plus que ce que l'on a, même lorsque l'on reconnaît avoir plus que bien d'autres. Nous sommes destinés à la perfection du bonheur, voilà pourquoi nous ne sommes jamais entièrement satisfaits ici-bas, parce que le bonheur n'y est jamais parfait... Quel lieu commun de moralité je te fais là! Mais je suis très-réfléchissante dans cette solitude où nous sommes. Pour continuer, vois comme tout est relatif : un roi se trouve pauvre de ce qui ferait un richard d'un autre homme; tu te figurais ton bonheur à sa place, ayant un enfant comme le sien. Et moi, ce jour où tu pleurais à Âlbano , je me disais que je me trouverais, à ta place, bien complètement heureuse, si j'avais, comme toi , mon mari vivant près de moi ! Sois sûre que, même ce vœu-là comblé, il te manquerait d'autres choses , pour lesquelles tu pleurerais encore. Je ne sais si tu trouves cela une consolation, mais c'est la réalité. Cette vie est le chemin de la croix : j'ai vu, depuis huit jours, des choses admirables qui me font davantage
<i80 RÉCIT D'UNE SŒUR.
penser aux croix et reconnaître qu'elles sont utiles à l'âme; je vais les écrire à cette chère, chère sœur, elles lui seront salutaires. »
Alexandrins partit de Lucques pour Pise avec mes parents, à peu près à la même époque où je quittais Lumigny pour retourner à Bruxelles. Ce fut pendant ce séjour à Pise (brusquement et tristement abrégé peu après), qu'Alexandrine, parmi toutes les personnes et tous les lieux que ces souvenirs lui rendaient chers, alla visiter le couvent de franciscains oii elle désirait revoir le P. Galligani , et ce fut alors qu'eut lieu la touchante rencontre avec le bon fra Clementino racontée par elle dans son Histoire, en anticipant sur l'époque où elle eut lieu ^ Bientôt après survint le triste événement dont on va trouver les détails dans les lettres suivantes d'Eugénie. Je dirai ensuite ce qui en résulta pour Alexandrine.
EUGÉNIE A PAULINE
« Lumigny, 10 novembre.
« Ma chère , sais-tu déjà l'affreuse nouvelle qui vient de nous consterner? La femme de Marc-Antoine^ est morte! Oh! la viel la terre! le bonheur de ce monde!
1. V. tom. I, p. 250. Ce fut pendant ce m&me séjour qu'eut lieu la communion dont elle a parlé ainsi :
« Il y a peu de jours que moi aussi, dans cette chapelle, j'ai eu le môme bonheur qu'Albert a eu ce jour-là, plus unie à lui que la première fois, quoiqu'il n'y fût plus. Je ne versais plus de larmes comme alors. Le sentiment qui remplissait mon cœur était la reconnaissance envers Dieu, qui me permettait de communier là, à cette mémo place. » (Tom. 1, p. 22G.)