‹ Récit d'une soeurChapitre 55 sur 79 · La jeune princesse Borghèse. V, plus haut, p · texte numérisé non relu

La jeune princesse Borghèse. V, plus haut, p

Est-il jamais possible de se dire heureux! et n'est-ce pas véritablement une mort vivante que cette attente journalière de la fm de toutes choses? Morte! elle dont tu me vantais la beauté et la santé, qui venait si vite encore de se remettre de la naissance de son dernier enfant, qui revenait à Rome, l'image de la prospérité de ce monde, pour y jouir de tout ce que la vie peut offrir de plus complet! Et voilà à présent tout fini! Pour elle, au milieu des richesses de la terre, elle avait su placer son vrai trésor dans le ciel, ses œuvres la suivront, mais son pauvre jeune mari! ses quatre petits enfants! Quelle maison de deuil! j'en suis anéantie. C'est à la suite d'un mal de gorge. 0 mon Dieu! sais-tu que l'on peut presque dire que c'est une misère que d'être heureux sur cette terre! On peut envier ceux qui n'y aiment, qui n'y espèrent rien , qui ont toutes leurs pensées et tout leur cœur vers l'autre vie. Pourquoi sommes-nous une heure tranquilles? Qui me dit que tu n'es pas morte? qu'Adrien reviendra de la chasse? que je reverrai maman? Oh! que Dieu nous apprenne à l'aimer uniquement, à être toujours prêts à tout quitter pour le lui rendre, ou aller à lui!

Adieu. Oh! ma Pauline, vivons, mais vivons vraiment comme si nous ne vivions pas ; n'aimons nos chéris que pour leurs âmes et pour les revoir au ciel : cette terre est trop triste pour l'aimer, pour désirer y rester ! »

« 12 novembre.

« D'après de nouvelles lettres sur ce malheureux événement, ce serait en déjeunant avec son mari, et ne s'étant plainte que d'un léger mal de gorge, sans être malade, qu'elle aurait été subitement étouffée *. .

1. Cette nouvelle était erronée, on le sut plus tard; mais les réflexions qu'elle suggère à Eugénie eurent par la suite uue duulou-

« Pauvre belle jeune femme! mais, comme tu le dis, avec de la foi on ne devrait pas la plaindre, et quoiqu'on n'en ait jamais assez, cependant ce qu'on en a suffît pour ôter, en cette occasion, tout effroi à cette mort subite. D'après tout ce que tu m'as dit d'elle, je me figure que cette àme dans l'habitude des pensées saintes, de la communion, de la prière, des bonnes œuvres, devait être toujours prête à mourir, et j'ai cette confiance, que Dieu ne prend pas en surprise funeste une àme dont la volonté est de lui plaire; à celle-là il ferait toujours la miséricorde d'une mort préparée, et s'il la prend subitement, c'est qu'elle est prête à partir, et que Dieu veut lui épargner les angoisses et les tentations du dernier sacrifice! J'éprouve un sentiment tout paisible en pensant à elle. Dans quel radieux bonheur n'est-elle pas peut-être en ce moment! Sa vie brillante de la terre est bien sombre près de celle-là. »

« Liiiiiigny, 6 janvier 1841.

u Une lettre de Rome, de M. Esbelin, nous dit enfin en détail de quoi est morte la belle petite sainte : — le lendemain d'une fête à la villa Borghèse, elle s'est enrhumée et s'est plainte d'un mal de gorge. Assez souffrante dans la journée, le soir elle allait un peu mieux, le lendemain matin elle ne souffrait plus, elle était gaie, riait et plaisantait sur elle-même. A huit heures elle était ainsi; à dix heures les médecins arrivent, examinent la gorge et reconnaissent avec effroi que la gangrène s'y est mise, et que la mort est inévitable! Ils l'apprennent à la pauvre jeune femme, à son malheureux mari stupéfait et incrédule. Le père Rosaven est appelé à onze

relise et consolante application à ellc-mômc, qui me les rend précieuses à conserver.

heures. Résignée, sans aucune souffrance, elle dit adieu à son mari : à midi elle était morte, sans agonie, sans douleur! Ne devait-on pas croire impossible de mourir ainsi? Mais si cette promptitude a quelque chose d'affreux pour ceux qui restent, de terrible comme sacrifice pour celle qui part, je trouve cependant quelque chose de prédestiné et d'angélique dans ce doux et tranquille départ d'une âme si pure et si sainte. Il ne manquait que de voir des yeux du corps l'ange qui l'emportait doucement aux pieds du Dieu qu'elle a aimé et servi I Mais sa présence a dû se faire sentir aux yeux de la foi dans le calme et le repos de ce dernier instant.

« Il n'y a rien d'exagéré dans les récits de la douleur de la ville entière : cinquante jeunes gens ont traîné le char funèbre jusqu'à Santa-Maria Maggiore; des fenêtres et des balcons, tout le long du chemin, tombaient des fleurs et des couronnes. Ce triste cortège semblait un triomphe, et le peuple encombrait les rues à la suite du char, appelant des noms les plus tendres celle dont la mort et les regrets qui la suivent sont un bel hommage rendu à sa jeune vie, si remplie d'œuvres éternelles.

« Quand, plus tard, Marc-Antoine voulut savoir le nom de ces jeunes gens, celui à qui on s'adressa répondit : « Dites-lui que ce sont les Romains. »

« Depuis, c'est sous mille formes qu'elle apparaît à ce peuple plein de foi et de poésie ; les uns l'ont vue s'envolant au ciel, blanche et brillante; à d'autres, elle apparaît lumineuse pour soulager et consoler ceux qui souffrent. Parmi le peuple, c'est journellement qu'on se raconte ainsi quelque rêve ou quelque vision relative à celle qu'ils appellent Vanfie do Rome. Les rues sont remplies d'images qui la représentent et devers à sa louange; c'est la ville entière qui veut lui élever un monument, et un prix est offert à celui qui en offrira le modèle le

plus digne de celle dont on veut perpétuer la mémoire. Enfin rien de plus touchant et de plus remarquable que ces regrets et ces hommages de toute une population pour une simple particulière. Et certes, c'est beau pour elle, car si la fortune et la position des Borghèse les rend dominants à Rome, c'était certainement par ses œuvres qu'elle s'en était faite à ce point la reine, et cela fait aussi aimer ce peuple.

« Adieu, chère amie, je t'aime de toute mon âme ; prie pour moi. Je vais mieux que la semaine dernière, mais je souffre souvent; j'ai un mal constant dans le dos et entre les épaules, et une douleur de côté trèsvive. »

« Lumigny, 30 janvier 1841.

« Auguste d'Ursel* nous a quittés mercredi dernier, et j'ai à t' avouer que mon état de découragement a été très-grand et pire que jamais pendant son séjour; il te le dira, il te dira qu'il m'a trouvée triste ; il te dira aussi qu'il ne m'a entendue chanter qu'à la chapelle. Je ne sais pas s'il aime beaucoup la musique, néanmoins j'aurais voulu lui faire plaisir; mais le jour où l'on m'a demandé de chanter devant lui, j'étais très-mal disposée, je n'avais pas Fernand pour chanter un duo, je ne savais rien seule, et puis j'ai senti, comme la Demoiselle à marier, que je pleurerais si j'essayais d'ouvrir la bouche. On n'a pas trop insisté, et je sens qu'on a dû me trouver maussade et que tu me gronderas : c'est pour cela que j'ai voulu te le dire, afin que si ce bon Auguste d'Ursel me dénonce, il n'ait pas le plaisir de te

1. Fils cadet du duc d'Ursel et cousin germain d"Adrien, en niômc temps que son plus intime ami. L'amitié et le nom du comte Auguste d'Ursel se retrouveront, dans ces pages, liés à l'un des plus douloureux et des plus ineffaçables souvenirs qu'elles retracent.

surprendre. Adrien est allé à Paris avec lui, et moi je me reproche de trouver huit jours sans lui si longs à passer; enfin je suis une créature bien insupportable! « Oh! que Dieu me pardonne! je me suis tant et tant reproché ces accès depuis quelque temps, je m'en suis sentie si contrite, que j'ai encore une fois l'espoir de me corriger et d'être vraiment meilleure quand je me relèverai de ce lit où je vais offrir à Dieu, en expiation, tout le mal qu'il voudra que j'endure. »

« Lumigny, 15 février 1841,

« Depuis trois jours, nous sommes en tête-à-tête, Adrien et moi. Depuis notre mariage c'est la première fois que cela nous arrive, et nous nous reprochons de trouver cela délicieux. Je crois qu'il doit être dans la nature d'aimer un peu la variété, car, probablement, si nous passions ainsi un ou deux ans, nous aurions envie de revoir quelqu'un ici; mais comme le plaisir d'être à nous deux et indépendants est celui que nous avons le moins connu depuis notre mariage, nous l'avons quelquefois désiré ; bref, ces quatre ou cinq jours que nous passons ainsi nous semblent charmants. Pour compléter la chose, le temps est magnifique, tout à fait de printemps, l'air doux et chaud, tellement que je t'écris la fenêtre ouverte. Cet air extérieur me fait au corps le bien que le tête-à-tête me fait à l'àme, et j'éprouve un calme, une sérénité, un bien-être, que je n'ai pas ressentis depuis longtemps. »

u '20 février,

« Te verrai-je dans trois semaines? Je n'y crois pas, je ne veux pas y croire; j'aime mieux ne pas m'attendre

à tant de joie. Tu trouveras notre enfant^ embelli et disant bien plus de mots qu'au mois de septembre, et puis il y en aura un autre, si Dieu me fait la grâce de le voir arriver et vivre. Que cela est singulier, deux enfants à moi ! Chère belle petite toi ! ta lettre me met en humour folâtre, de ces humeurs qui font parler beaucoup sans avoir rien à dire. Tu me trouverais commençant à me lever, et ce serait charmant de t' avoir pendant cette convalescence !

« Adieu, embrasse Auguste, et tendrement, et plus d'une fois ; car c'est de sa chère tête qu'est sortie cette heureuse idée que Dieu bénisse, de t'envoyer ici. Quelle joie j'aurai à le revoir, à lui montrer Robert, à les voir a une paire d'amis! »

(( Sais-tu que nous pourrions passer à nous quatre des jours piacevolissimi à Paris! Adieu, chers bons, bien bons petits amis. Adrien est presque aussi content que moi de la chère idée. Il dit qu'il l'est autant, mais je réclame et je prétends l'être plus. Ses bons parents aussi ont fait une exclamation de joie en apprenant cette nouvelle à leur retour. )>

J'arrivai en effet à Lumigny peu après; mais avant de parler de cette réunion avec Eugénie, je dois dire ce qui, sur ces entrefaites, était survenu à Alexandrine. Je le dirai brièvement, car, hélas ! les événements se pressent si tristement dans cette partie de mon récit, qu"il en est sur lesquels je ne puis m' appesantir. De ce nom-

t. Eugénie aimait à appeler ainsi son enfant et nie disait si tendrement souvent : « Jl me semble impossible que ce qui est tellenieiii <i moi ne soit pas à toi ! »

bre est celui dont je veux parler, et qui préluda à tous ceux qui allaient sitôt le suivre.

Âlexandrine était donc, ainsi que je l'ai dit, à Pise, lorsque la nouvelle de la mort subite de la jeune princesse Borghèse y parvint, et, dans les premiers moments qui suivirent cette catastrophe, ceux qu'elle avait le plus cruellement frappés désirèrent vivement qu' Alexandrine se rendît auprès d'eux, à Rome, Il sembla au prince Borghèse et à sa mère que sa présence leur serait secourable, et qu'un cœur qui avait autant souffert que le sien saurait mieux qu'un autre comprendre et soulager les leurs. Alexandrine répondit à ce triste appel et demeura avec eux, au palais Borghèse, jusqu'à l'arrivée de mes parents à Rome, au mois de février.

A cette époque, leur projet, ainsi que celui d' Alexandrine, était de revenir en France immédiatement après Pâques, mais des raisons qu'ils ne prévoyaient point alors modifièrent ce projet pour les uns et pour les autres.

On était aux premiers jours du printemps : Alexandrine avait été s'établir à la Trinité-du-Mont, pour y passer en retraite la dernière semaine de son séjour à Rome, et elle y était depuis trois jours, lorsqu'elle reçut tout d'un coup une lettre qui l'appelait sans retard auprès de son frère aîné, le comte Alexandre d'Alopeus. 11 avait été transféré depuis peu de la légation de La Haye à celle de Turin, et là (à la suite d'une pleurésie), il se trouvait en ce moment à toute extrémité.

11 n'y avait pas une minute à perdre, si elle voulait le revoir; aussi le même soir, à onze heures, elle avait quitté Rome et elle était partie pour Civita-Vecchia, où elle voulait s'embarquer le lendemain matin. Mais, à quelque distance de Rome, une horrible tempête fit emporter ses chevaux, sa voiture fut brisée et elle dut, au

milieu de la nuit et de l'orage, gagner à pied une ferme appartenant à un grand seigneur romain, où on lui donna l'hospitalité, tandis qu'on allait lui chercher une autre voiture. Malgré ce délai et toutes les péripéties de cet affreux voyage, elle arriva à Turin à temps pour revoir son frère et l'embrasser encore-, mais elle ne put lui donner d'autres consolations que celle de sa tendresse et de ses soins pendant les dernières heures de sa courte et fatale maladie.

Après ce nouveau malheur (que tant de circonstances aggravaient pour elle), Alexandrine n'eut plus d'autre pensée que celle de rejoindre sa mère. Le prince et la princesse Lapoukhyn s'acheminaient à cette époque vers l'Italie. Elle partit sur-le-champ pour aller à leur rencontre et ce fut à Vienne qu'elle rejoignit sa pauvre mère, au moment même où la nouvelle de la mort de son frère venait d'y parvenir. Comme on peut le penser, Alexandrine ne songea plus à la quitter, et, après un court séjour en Allemagne, elle revint avec elle en Italie, où mes parents se trouvaient encore, mais au moment de repartir pour la France.

Ce départ toutefois n'eut pas lieu, par suite des circonstances survenues pendant ce temps à Paris et à Lumigny, et auxquelles je vais maintenant ramener mon récit.

Eugénie était accouchée heureusement, le 21 mars, d'un second fils, et, peu de semaines après, le projet dont elle parlait dans sa dernière lettre s'était exécuté : j'étais arrivée près d'elle à Lumigny, espérant la trouver complètement remise. Au lieu de cela, elle me sembla pâle et faible plus qu'elle n'aurait dû rètre, et ce premier moment de réunion fut triste, car ce fut le premier où l'ombre d'une terreur définie succéda ù la vague inquiétude que j'avais eue jusque-là.

Toutefois, je ne voulais pas y arrêter ma pensée ; je trouvai mille raisons pour m'expliquer qu'elle fût encore faible et abattue, et je me flattai que le séjour que nous allions faire ensemble à Paris achèverait de la remettre. Ce séjour dans la même maison, pendant un mois de printemps, était la réalisation d'un des désirs que nous avions le plus souvent formés ; nous nous en faisions une fête et une joie ! Mais ces joies-là étaient finies pour nous en ce monde !

A Paris, elle fut gravement malade, et, pendant ce séjour, la terreur que j'avais repoussée à Lumigny traversa encore une fois mon cœur; je la comparais (( à la morsure d'une béle féroce, »> je me débattais contre elle, et le souvenir de cette lutte est demeuré plein d'angoisse, plus même encore que celui du malheur accompli. Puis, dès qu'elle sembla lâcher prise, je recommençai à tout espérer !

Eugénie, en effet, fut tout d'un coup sensiblement mieux. Les médecins avaient prononcé qu'elle devait partir pour l'Italie avec son mari, et mes parents s'étaient, en conséquence, décidés à y prolonger leur séjour. Soit que cette perspective lui fît plaisir, soit que ce ne fût qu'une des fluctuations ordinaires du mal perfide dont elle était attaquée, toujours est-il que son état sembla tout à coup s'améliorer tellement, que l'espérance qui régnait toujours au fond de mon cœur redevint presque de la sécurité,

Nous étions alors au 15 mai ; elle devait partir au commencement de juin, et j'allai avec elle passer ce temps à Lumigny. Ses forces semblaient revenir, son visage reprenait l'aspect de la santé, et je passai près d'elle, heureuse et rassurée, les derniers jours qui nous restaient à passer ensemble ici-bas, — les derniers ! et Dieu voulut que toute crainte fût suspendue, et qu'un ji. 10

instant encore, avant de la perdre pour toujours, il nous fût permis de goûter sans mélange la jouissance de notre douce union. Le temps était beau, nous restions de longues heures dans le jardin, et je me souviens de deux conversations pendant lesquelles je retrouvai absolument en elle la gaieté, l'expansion, le bonheur d'autrefois. L'une avait lieu parmi les rosiers qui garnissaient l'aile droite du château, pendant que nous faisions, en causant, d'énormes bouquets de roses : l'autre, tandis que nous étions assises sur un banc, au bout de la pelouse, ayant auprès de nous ses deux enfants, l'un jouant sur le gazon, l'autre endormi devant nous dans son berceau; elle regardait celui-ci avec tendresse et tristement, car elle allait le quitter : ce jour était l'avant-veille de son départ, et Robert, l'aîné de ses enfants, partait seul avec elle.

Le mercredi 16 juin vint enfin, ce jour, à notre insu, si cruellement précieux et important, ce jour où finissait, pour nous, le plus céleste bonheur de la terre! Nous nous regardions mutuellement pour la dernière fois, nous entendions la voix l'une de l'autre pour ne plus l'entendre, nous nous disions nos dernières paroles ! Est-ce heureux de l'avoir ignoré? Oh ! oui, je le crois, et Dieu qui a ainsi arrangé notre séparation Ta sans doute fait avec miséricorde ! Je partais à minuit pour Bruxelles, et elle pour l'Italie à sept heures du matin.

Je trouve ces mots dans mon journal :

'( Nous avons communié ce matin, Eugénie et moi, pour obtenir que Dieu daignât nous accompagner chacune dans notre route et nous rendre ce grand bonheur d'être ensemble. Ce soir, au salut, prié pour ceux qui demain seront partis, et aussi bien sincèrement pour ceux qui restent ! Dans ma chambre, nous avons encore une fois plus tard prié ensemble. Que Dieu la protège 1 .>

Dans cette chambre où, après le salut, la prière et la soirée finis, nous nous retirâmes pour causer et pour prier encore, nous nous dîmes des paroles bien différentes de celles avec lesquelles nous nous étions séparées au mois de septembre précédent. Je me souviens que nous étions assises toutes les deux l'une près de l'autre, et je lui disais : « Tiens, cette fois, ne pleurons pas! ne soyons pas tristes : cette séparation-ci est différente des autres. Nous partons toutes les deux et toutes les deux nous sommes contentes d'aller où nous allons ! » Et nous nous embrassions sans tristesse, tout en pleurant malgré nous. Puis Fernand, qui partait avec moi, parut pour me dire qu'il était près de minuit, et qu'il était temps de nous mettre en route. Oh ! comme je me souviens de chaque instant de cette soirée ! Nous allâmes embrasser les enfants qui dormaient, puis nous revînmes au salon, où M. et M'"« de Mun m'attendaient pour me dire adieu. Eugénie me mena jusqu'à la porte de l'escalier; là, on lui dit de ne pas aller plus loin, à cause de l'air de la nuit. Elle s'arrêta et moi aussi, et je lui donnai mon véritable dernier baiser ! Oh ! il fut bien tendre ! il n'aurait pu l'être davantage, si j'avais su ce qu'était cette minute pour nous ! Elle me serra aussi dans ses bras avec une tendresse que rien n'aurait pu augmenter, et il fallut achever de nous séparer. Je la regardai encore une fois au tournant de l'escalier, puis je ne la vis plus. Adrien me mit en voiture, me dit adieu et m'entendit encore lui dire et lui répéter : (( Que Dieu vous protège tous les deux ! »

Eugénie, à cette place où je lavis pour la dernière fois, ' avait une robe de soie et une écharpe blanche ; ses cheveux, coupés l'année précédente, étaient encore courts et bouclés autour de sa tête. Ce dernier regard ne m'a laissé le souvenir d'aucune trace de souffrance et de maladie.

Ce fut à cette même place qu'un an après, jour pour jour, je revis ses enfants en deuil !

On va voir quelles alternatives d'espoir et de crainte se succédèrent pendant le reste de cette année et jusqu'au jour oi^i un malheur non moins affreux et plus inattendu que celui que je redoutais alors, vint précéder, et peut-être hâter celui-là !

Eugénie rejoignit nos parents à la villa Buonovisi, près de Lucques, où elle passa la fin de l'été et l'automne tout entier. Alexandrine (établie alors à Florence avec sa mère) vint y passer plusieurs semaines- avec elle. M. et IM"'' Théodore de Bussière firent aussi partie du cercle d'amis qui l'entoura pendant ce séjour, et Fernand y arriva bientôt, à son tour, avec notre jeune belle-sœur*.

Pendant tout ce temps, les lettres d'Fugénie exprimaient tantôt la satisfaction du progrès de ses forces, tantôt un retour de cet abattement, symptôme premier et fatal de sa maladie dont elle ne fut réellement soulagée, pendant quelque temps, qu'à Rome, où elle arriva dans les derniers jours d'octobre et d'où je reçus d'elle les lettres suivantes.

EUOKNIE A PAULINE.

« Rome, le 4 novembre 1841.

« Chère sœur de ma vie, c'est un peu coupable à moi de ne t' avoir pas écrit depuis que nous sommes arrivés. Je ne t'énumérerai pas les embarras des premiers jours qui me servent d'excuse; je remonte à Florence, où j'ai quitté Alexandrine. Oh ! que j'ai été triste de la laisser

1. Mon frèro Fernand s"('tait marii' depuis (|n"l",ua:(!'nii'. avait quitté la France. Il ix\a\\ ('■poiisi'' I\l"'' Marie (iilu'rt.

là ! Elle est heureuse pourtant d'être avec sa mère ; mais, du reste, elle serait bien seule dans cette ville si gaie, si Dieu n'était pas dans son cœur et les anges autour d'elle. Elle a un joli appartement : trois petites cellules gaies remplies de fleurs et bien meublées, et elle a là, tous les jours, quatre heures de libres. iMais il ne lui est pas très-facile de sortir aux heures des bénédictions, ou pour aller visiter les pauvres. Nous avons bien pleuré en nous quittant, comme tu peux le penser ; c'est triste d'être si près et si loin d'elle ! Mais enlin au carême elle viendra, et la princesse et le bon prince aussi.

« Et maintenant je suis à Rome ! Je ne puis te dire combien c'est pour moi une satisfaction de tous les instants. Y être à présent dans la disposition où je suis, avec tous les moyens de tout voir, comprendre et apprécier de la seule vraie manière ! voilà une jouissance dont je ne me lasse pas. Je ne saurais te dire le bien que m'a fait l'abbé Gerbet. Retrouver ses paroles rassurantes, sa fermeté douce qui sait si bien agir sur moi, a fait à mon âme un bien inouï. Elle s'est comme réveillée, je me sens plus vive, plus intéressée à tout, plus jeune ; je crois que je vais enfin sortir de mon apathie. Oh ! je veux lui obéir et avoir pour but de faire tourner tout ce que je ferai et verrai ici vers la sérénité et la joie en Dieu ; il faut que tout tende à m'ouvrir l'âme. Je n'ai encore revu que Saint-Pierre, et j'y ai bien senti la vérité de ce que dit l'abbé Gerbet, dans son livre': cette impression de triomphe en entrant dans l'admirable église ! Tandis que, dans les églises gothiques, l'impression est de s'agenouiller, de joindre les mains avec un sentiment d'humble prière et de profond

Page 1