Il était alli5 passer deux mois avec ses parents
cependant, mais son visage est très-enflé et elle est obligée de se soigner. Je te promets de t' écrire encore après-demain pour te donner de nos nouvelles. S'il y a quelque chose que tu veux savoir, demande-le, car je m'embrouille et ne sais plus parfois ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Pardonne-moi, ma sœur chérie. Oh! que Dieu nous réunisse! Appclle-t-on vivre, et vivre heureusement, être toujours séparés de la moitié de ce qu'on aime! La terre n'est pas plus parfaite qu'on ne nous l'a promise au grand jour du péché, et il est bien vrai qu'on y souffre, qu'on y pleure, qu'on y désire toujours! Oh! le ciel sera bien doux, après tout cela !
« 13 janvier.
(( Maman va mieux et elle s'est levée aujourd'hui; mais on a toutes les peines du monde à obtenir d'elle le moindre soin. Quant à moi, le temps continue humide, et je continue souffrante. L'ennui, c'est d'avoir été tellement mieux et de reculer, juste au moment de l'arrivée d'Adrien, en sorte qu'il ne peut juger et jouir de ces grands progrès que je lui avais annoncés dans toutes mes lettres. Enfin, ce sont les petites ombres nécessaires au bonheur de cette terre, car une vie sans nuages (s'il y en a) me paraît effrayante et peu désirable! n
Me voici arrivée à une partie de mon récit oh il me faut du courage, et j'en approche avec une certaine (erreu!-. Irai-je vite? irai-je doucement? Je ne sais : Dieu guidera ma plume, et il permettra peut-être qu'avec les impressions douloureuses et terribles du passé, les impressions consolantes et édifiantes se réveillent aussi dans mon âme, et facilitent ma tâche.
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La lettre d'Eugénie qui se termine par les mots qu'on vient de lire était datée du 13 janvier : cinq jours plus tard, le 17 de ce même mois, mon père, sans maladie préalable, sans aucune aggravation de l'état de souffrance dont il se plaignait parfois, fut saisi d'un mal subit, et en moins de quatre heures il fut enlevé de ce monde !
Je n'ai rien à ajouter à ce qui est contenu dans les lettres qui me furent adressées alors. — On va les lire!
DE MA MU'.t;.
« Rome, le 2J janvier 1842,
(( Ma pauvre Pauline bien-aimée, que vas-tu devenir! supporteras-tu le saisissement que tu vas éprouver? Tu juges si cette inquiétude redouble la torture de mon cœur! Tu sauras, sans que je te le dise, à quel point tu me manques dans cet horrible moment, dont la terreur a été l'idée fixe de ma vie depuis bientôt quarante ans! Car cette terreur, ma chère enfant, m'a saisie aussitôt que j'ai été à lui. « Si je le perdais, mon Dieu! » C'était le cri du fond de mon cœur à toutes les heures de ma vie. Je n'ai jamais eu une heure de sécurité, presque pas une heure d'oubli sur ce point. L'espérance et la confiance en Dieu pouvaient seules me tenir en équilibre et je ne me rassurais qu'en priant. Alors 'j'espérais et je me calmais; jamais cette agitation n'a cessé pour longtemps. Quand je le voyais de mes yeux bien portant, je me rassurais, mais quelquefois d'une chambre à l'autre le cauchemar me reprenait; aussi mon cœur a toujours battu comme lorsqu'on a peur, et lorsque l'abîme s'est ouvert, je l'avais trop mesuré d'avance pour ne pas le comprendre dans toute son étendue, sans illusion, sans
RECIT D'UNE SŒUU.
cette pensée qu'on a toujours d'espérer que Ton rêve; j'ai vu que tout s'abîmait sous moi!
« Que j'étais loin delà perfection de son détachement, de son amour de Dieu, de son désir du ciel! Moi, le but de ma vie, c'était lui , la terre par conséquent. Il fallait que je souffrisse, que j'apprisse à me détacher; Dieu vient de me mettre sa croix sur les épaules. Je la porterai, je l'espère, s'il m'en donne la force.
« 22 janvier.
(( Mon enfant bien-aimée , voici la première journée entièrement désoccupée; les terribles scènes de tous ces jours-ci portaient en elles-mêmes leur force, mais aujourd'hui tout est fini. Il n'y a plus rien. Que Dieu et la pensée du bonheur de mon ami remplissent ce vide sans fond!
« Pourrai-je te faire un récit qui t'unisse complètement à nous! Il est déchirant, mais je l'aime encore mieux que le silence, puisque c'est te parler de lui.
« 11 y a quinze jours, mon pauvre ami avait eu un peu de fièvre; le temps avait été mauvais, il avait neigé, chose si rare ici! et nos malades en avaient souffert. Eugénie avait été très-souffrante, et l'inquiétude pour elle m'avait fait perdre de vue celle pour ton père. Enfin, il se remit, et moi je fus souffrante à mon tour et je passai dans mon lit toute cette dernière semaine , sans me douter où elle me menait! Lui, pendant ce temps, ne pouvait ni se ralentir, ni contenir sa ferveur. Il avait fait seul la tournée des sept basiliques et l'avait terminée en communiant à Saint-Pierre samedi. Et moi, retenue dans mon lit (ce qui m' arrive si rarement), je n'avais pu partager tout cela avec lui! M'attendre lui avait semblé impossible. Il me dit ensuite : « J'aurais voulu communier mardi prochain, jour do la fête do
SOO RECIT D'UNE SŒUU.
la Chaire de saint Pierre, mais je ne sais si je le pourrai. » Il voulait, je crois, aller à Saint-Pierre ce jourlà. — 11 communia, mais ce fut au ciel!
(( Le dimanche, il allait très-bien. Il alla dîner chez la princesse Borghèse . il passa presque toute la soirée à causer avec Théodore * et l'abbé Dupanloup -. Il leur parla entre autres de son amour pour la sainte Vierge à toutes les époques de sa vie : il y voyait le /('/ qui l'avait empêché de périr et qui l'avait enfin ramené à Dieu. Théodore lui parla beaucoup d'un juif dont il désirait vivement la conversion (c'est le frère de l'abbé Ratisbonnc), et qui était ardent ennemi de Jésus-Christ. Cela avait fort intéressé ton père. Puis il avait parlé de la mort, et ton père avait dit « qu'il fallait toujours être prêt, qu'on ne pouvait répondre de l'heure; » puis il avait parlé avec amour de Dieu, « si bien nommé le bon Dieu, )i avait-il dit. H rentra et me parla avec envie de tout le bien que faisait Bussière : « Moi je ne fais rien! » disait-il tristement.
(( Lundi matin (le 17), il faisait un temps magnifique. 11 fut à la messe. Après le déjeuner, il fut convenu qu'il irait se promener avec Eugénie; et moi, quoique trèsbien, je n'osai sortir. Je devais cependant, ce même soir, mener Olga et Âlbertine chez l'ambassadeur d'Autriche à un bal, pour lequel toutes les deux préparèrent leurs toilettes, — à la grande pitié, je pense, de nos bons anges et de tous ceux qui veillent sur nous dans le ciel!...
(( Ton père alla se promener avec Eugénie et Adrien sur la belle pelouse qui mène de Saint-Jean de Latran à