I . iM. de Bussii'ie
'2. L'évèqiie d'Orléans, alors simple prêtre, se trouvait à Rome, cette année, et fut ainsi rapproché de mon père, comme il l'avait été d'Albert au moment le plus solennel de sa vie.
•Sainte-Croix de Jérusalem, et jouit complètement du beau temps, ne souffrit qu'un instant de sa douleur (nu cœur), qui passa sur-le-champ, et continua à ramasser avec ejx des fleurs sur le gazon. Il les quitta dans sa petite voiture et alla à Sainte-Marie ^lajeure, où il pria longtemps. Il fit à genoux, devant l'image de la Vierg«^ de la chapelle Borghèse, qui était découverte ce jour-là, sa préparation à la mort qu'il disait tous les jours, puis plus de vingt fois le Souvenez-vous , me dit-il ensuite, pour des intentions sans nombre ; puis il alla aux Sacramentale pour la bénédiction.
(( Il revint content de sa matinée, ranimé par la promenade. <( Je veux y aller tous les jours, me dit-il, je « crois que cela me fera du bien. » Il me conta toutes les prières qu'il avait faites et me dit « qu'il avait dit au « bon Dieu que, s'il voulait le prendre, il élait prêt et « entièrement soumis; que, s'il voulait le laisser vivre « encore, il lui promettait de n'employer sa vie qu'à le « servir et à faire ce qui pourrait l'honorer. » Il se mit à écrire à son bureau, et moi je rentrai dans ma chambre, où, de mon côté, je me mis à genoux, pour faire la prière que je n'avais pu aller faire avec lui à l'église : cette semaine passée dans mon lit m'avait rendue un peu languissante.
(( 11 y avait dans le salon une malheureuse brasière ; tous ces jours-ci, nous avions dit qu'il ne fallait plus la laisser là parce qu'elle faisait mal à la tête; mais ce soirlà, elle bridait à peine, on ne songea pas à l'ôter. Apn'-s le dîner, ton père se mit près de cette brasière. disant (|u'il avait froid aux pieds; puis il se leva et joua avec Uobert : il était gai, bien portant. Bientôt après cela, il sortit de la chambre, et au bout d'un instant on vint me dire « qu'il avait sa douleur. » J'y courus, et je le trouvai souffrant beaucoup, en effet, et bientôt il survint des
vomissements. J'envoyai chercher le médecin, mais sans avoir encore aucune inquiétude réelle. Tes sœurs se coiffaient pour le bal, — oh! mon Dieu! J'allai dans leur chambre et je leur dis avec regret que je ne croyais pas pouvoir les y mener, quoique persuadée que cela allait passer; je leur dis que j'étais fâchée de leur imposer ce sacrifice !
« Bientôt la douleur cessa en effet, il se remit, et l'on renvoya, sans l'employer, le chirurgien venu pour le saigner. Est-ce possible, ô mon Dieu, que ceux qui aiment le mieux perdent ainsi la tête et l'esprit quand l'heure est venue? Mais nous l'avions souvent vu ainsi, et l'espérance, toujours si forte, nous fermait les yeux à tous...
(c Ma chère enfant, je ne puis achever aujourd'hui, le récit est presque au-dessus de mes forces en ce moment; ce sera pour demain, car j'ai besoin de toutto dire moimême. Je veux aller à l'église, je ne pleure, je ne vis que là; puis j'ai l'esprit bouleversé par l'événement extraordinaire que tu vas apprendre. L'abbé Gerbet t'écrit aujourd'hui et te raconte tout, mais que ce soit pour nous seuls. Repassons ces merveilles dans nos cœurs et n'en disons rien, je t'en conjure. Je suis indigne de cette immense grâce. Mon Dieu ! mon Dieu! je n'ai ni paroles, ni pensées* !...
« 23 janvier.
« Je reprends, ma Pauline, ma conversation avec toi: il me semble que cela peut seul me faire un peu de bien. Te figures-tu, mon enfant chérie, cet abîme dans lequel je suis tombée et où je me perds tous les jours davantage? C'est le purgatoire commencé et dont le ciel
1. On lira ci-après (page 307,) dans la lettre de l'abbé Gerbet qui accompagnait celle-ci, le récit du consolant et surprenant événement dont il est ici question.
RECIT D'UNE SŒUK. 303
seul peut délivrer. Figure-toi que je ne pleure pas : je jsuis tombée plus bas que la région des larmes, il semible qu'elles disent d'elles-mêmes qu'elles peuvent se sécher, mais dans le tombeau on ne pleure plus, on est fixé sans retour. Puis ces tortures de penser qu'on n'a pas fait tout ce qu'on aurait pu faire 1 II eût fallu une activité triple pour se garantir de l'éclair qui part de l'orient et paraît aussitôt à l'occident, et il y a eu du temps perdu, de l'hésitation, une sorte de stupeur... Je me dis à présent : « Si j'avais fait ceci ou cela! » mais en présence du médecin, moi, toujours si timide pour faire des essais de remèdes, comment aurais-je pu oser tenter quelque chose?...
« Je reprends mon récit de l'autre jour.
« La douleur cessa donc, et le chirurgien s'en alla sans l'avoir saigné. Dix minutes après son départ, tout recommença! Je courus à l'escalier pour faire rappeler le chirurgien, et presque au même moment on vint me dire que l'abbé Gerbet était arrivé. Je rentre dans la chambre, et, juge de mon effroi ! j'entends les paroles de l'absolution que l'abbé donnait à ton père!...
« Oh! mon Dieu! mon Dieu! où en sommes-nous? Je saisis le bras du médecin : « — N'espérez-vous donc plus rien?» Il hésite un moment, puis me dit : « — Non!» Et j'entends alors l'abbé dire ces paroles : « — Ayez confiance ! » et ton père répondre avec force : « — Oh ! je suis plein de confiance! » Puis l'abbé dit : « — Vous repentezvous de toutes les fautes de votre vie passée? » — « Oui! oui! » dit ton père, avec une expression inouïe. Ses yeux brillaient, ils semblaient animés par un ray( i du ciel, jamais je ne les avais vus si vifs, si expressifs. Alors l'abbé lui donna l'absolution, « — Merci! merci! lui dit-il; « adieu, mes enfants! adieu, ma femme! » Puis il arracha vivement le crucifix (indulgencié pour l'heiwe de la
mort) qui était suspendu à son lit et l'embrassa avec ardeur. Après cela, Eugénie plaça un oreiller sous sa tête; il lui dit:(( — Merci, mon enfant! » avec un regard qui sera un doux souvenir pour elle. Mais bientôt l'affaiblissement vint; je lui parlai, il ne m'entendait plus; je le suppliai de me serrer la main, et cette chère main resta sans mouvement. Le pouls sembla un instant se relever, puis ne battit plus ! . . .
(( J'ai vu tout cela! j'ai vu cette scène, dont la seule prévision me privait presque de la raison! et Dieu me lit, en ce moment, une si inconcevable grâce, que je ne puis l'attribuer qu'aux prières de mon pauvre ami. Je lis un acte de soumission aussi sincère que j'en étais capable. Sans doute il me tenait dans ses bras pour me soutenir! Comme je rends grâces ensuite à tous les bons cœurs qui ont compris que je ne pouvais trouver de force que près de lui! On m'y laissa et j'y fus calme. Adrien, quelques heures après, me trouva à genoux, tenant cette chère main tant de fois serrée; il s'approcha de moi et il dut me croire folle quand je lui dis : « Je vais bien, je me sens si près de lui ! il me semble que nous n'avons jamais été aussi réunis ! »
« Grâce immense, que Dieu m'a faite en ce moment affreux oi^i la terre s'écroulait ! Je me sentais transporJée avec lui près de Dieu, et j'oubliais presque mon malheur pour ne penser qu'à lui.
« Je passai ainsi toute cette première nuit. Au point du jour, je quittai mon bien-aimé pour aller entendre la messe à l'église en face, et je communiai comme j'en avais eu l'intention ce jour-là (celui de la Chaire de saint Pierre). Comment le fis'-je? Je ne le sais; hors de moi, sans doute, et sans faculté de prier ni de pleurer.
(( Je revins bien vite reprendiv mon poste près de mon pauvre ami; j'y passai toute cette joiu'née tenant
toujours sa main que je réchauffais dans les miennes, au point de lui donner l'apparence de la vie ! A présent que ces heures sont passées, je ne puis comprendre que j'aie eu des forces pour les supporter. Dieu m'en a donné!
u Je passai près de lui toute la seconde nuit, seule, du moins je le croyais ; mais des amis, de bons prêtres, étaient venus les uns après les autres pour prier, puis ils étaient partis. Je posai ma tête près de la sienne sur son oreiller, et, tenant toujours sa main, je m'endormis un peu; puis je me réveillai pour tâcher de prier, sans le pouvoir presque, articulant à peine des mots que mon abattement me rendait à moi-même presque inintelligibles. Quelle nuit! Dès cinq heures, les vivants revinrent et on m'engagea à aller me reposer un peu chez Eugénie. Oh! mon Dieu! j'en suis donc là ! et cette angoisse rêvée pendant quarante ans s'est donc enfin réalisée !
(( Quand la seconde nuit vint, j'aurais voulu veiller et prier sans bouger; mais quelquefois la fatigue l'emportait et je me rejetais sur un fauteuil. J'eus pour compagnon de veille, pendant cette nuit-là, le P. Géramb, qui vint à onze heures du soir et ne s'en alla qu'à huit heures du matin. A six heures, on était encore venu me chercher pour me forcer à me reposer un instant chez Eugénie. J'en revins au bout d'une heure; puis, moins que jamais, je voulus m'absenter de cette chambre, car je sentais que l'heure allait venir où tout allait m'être enlevé. Exprimer cette agonie est impossible! je- ne pouvais que répéter que je l'unissais à celle de Notrc-Scigneur, à celle de la sainte Vierge au pied de la croix. Et c'est alors, ma chère enfant, que Dieu m'envoya cette consolation d'un ordre si supérieur, si divin, qu'un instant mes souffrances furent connue suspendues.
<i Pendant quM j'étais prosternée près de ce cercueil, II. 'io
je me sens tirée par le bras, et l'abbé Gerbet, très-agité, me dit : — (( Voici Bussière qui voudrait vous dire une chose qui vous fera plaisir, et où M. de la Ferronnays se trouve intéressé. » Je me lève bien vite , je trouve Théodore hors de lui, et tu sais ce qu'il me raconte.
« Juges-tu de l'espèce de résurrection qui s'opéra alors dans mon cœur! Le soleil y reparut un instant, ce qui ne m'empêcha pas ensuite de retomber bien bas. Cependant cette consolation a conservé un effet bien réel ; je n'en suis pas moins seule, tout n'en est pas moins fini pour moi sur la terre ; mais il est heureux ! je puis presque n'en pas douter. Comme me l'a dit l'abbé Dupanloup, il est mort au milieu d'un acte d'amour parfait qui l'a amené à l'instant dans le sein de Dieu.
« Cette pensée a soutenu mon accablement. Ce jeune juif ne cessait de répéter : « N'est-ce pas étrange, de se sentir ainsi en relation posthume et si intime avec un homme qu'on n'a jamais vu et dont on savait à peine le nom^? » Il voulait y passer la nuit, disait qu'il serait trop peu reconnaissant s'il ne donnait cette marque de respect et d'attachement à celui à qui il devait tout! Mais on ne voulut lui permettre d'y rester que jusqu'à dix heures du soir.
« Pénétrée de ce que je venais d'entendre, je m'oubliai un peu moi-même, pour ne penser qu'à la gloire céleste de celui pour lequel j'avais tant et trop désiré celle de la terre, puis mon agonie recommença. Je sentais, en. voyant le jour baisser, que le moment allait venir où tout me serait ôté. On m'avait dit que, si je voulais aller à une des tribunes de l'église, on m'y conduirait, mais je ne savais pas si j'en aurais la force et si on me le permettrait. Je baisais le drap qui le cou-