‹ Récit d'une soeurChapitre 7 sur 79 · Rue de Madame · texte numérisé non relu

Rue de Madame

« Cela représente Alexandrine à présent. Ce portrait de saint François en tout lui va .si bien ; tiens, vois comme c'est joli :

« La vraie veuve est en l'Église comme une petite vio- « lotte de mars, qui répand une suavité non pareille par « l'odeur de sa dévotion, et se tient presque toujours « cachée sous les larges fouilles de son abjection, et, par « sa couleur moins éclatante, témoigne la mortification. )>

« Pauline! Pauline ! quand cette idée me vient que tout est fini, ma tête se trouble. Quand je me rappelle le voyage , Venise , notre arrivée ! ô mon Dieu ! il me semble impossible que nous n'ayons pas rêvé tout ce temps, qu'Albert ne soit plus là! Un frère aussi chéri de moins dans une maison , oh ! quel vide ! Et Alex ! qu'elle soit ainsi au bout de sa vie sans pouvoir mourir!

« Quand te reverrai-je? Comment? La vivacité de toutes ces knnressions sera-t-elle passée quand je pourrai en causer avec toi? Quel regret! et, outre les grandes douleurs, que de peines dans la vie! »

EUGÉNIE A PAULINE

« Bouiy, samedi 30 jaillet 183G, onze beures du soir.

(( Ma si belle, ma si chère, je veux t' écrire ce soir, et ma lettre ne sera pas longue, car je prévois pour demain de grands rangements à faire; ajoute à cela la grand'messe et les vêpres, je ne trouverai pas cinq minutes à moi.

<( J'ai reçu une lettre d'Alexandrine datée de Metz, deux jours après son départ ! Tu juges combien ce voyage doit lui rappeler le retour de Venise. Descendre dans les auberges, remonter en voiture, roulei-, tout lui est une sonsalion pénible efelle m'écrit: « Mon âme se

meurt de mille douleurs, et mon corps ne peut mourir. » (( Alex ! Pauline ! mes amies, comme je vous chéris ! c'est de façon à n'avoir réellement besoin d'aucun autre cmour sur cette terre. Tout ce que j'ai d'ardeur, je le voudrais offrir à Dieu, et tout ce que j'ai de dévouement, je le voudrais donner à vous deux : avec cela, le cœur serait bien rempli. Mes propres intérêts doivent nécessairement m'ennuyer, les vôtres me sont tellement plus chers! Je ne me sens pas d'autre désir, pas d'autre vocation que celle d'être là, toujours près de vous, avec toi pour regarder ton bonheur, avec elle pour nous rappeler le sien, avec toutes les deux pour parler de l'éternelle joie. Ne trouves-tu pas, Pauline, que c'est bien là mon unique rôle en ce monde?

« Enfin ! enfin ! Dieu sait mieux. Qu'il dirige ma vie ! « Bonsoir, ma fidèle amie, sœur, compagne... tous les titres les plus chers ! Tu as été tout pour moi dans tous les genres. Que Dieu te rende le bien que tu m'as fait, et te laisse toujours le bonheur que j'ai tant demandé pour toi et pour lequel je veux bien offrir encore, comme je l'ai fait si souvent, mes joies, mes plaisirs, ma vie!... Ma vie ! le mot sacrifice serait mieux appliqué, si j'offrais de vivre pour toi jusqu'à quatre-vingt-dix .ans. Oh ! ma Pauline, que Dieu te bénisse mille et mille fois encore. »

ALEXANDRINE A PAULINE

H Kreuznach, l'^ août 1836.

« Sœur chérie, ma Pauline, ce matin j'ai été réveillée par ton excellente lettre. Dieu m'envoie de loin en loin de petits soutiens. Tu es ])onne de m' avoir copié ces quelques paroles d'Albert, tu aurais pu ne pas y penser, tu

aurais pu les avoir perdues, et lui, sans m'aimer moins, aurait pu ne pas les avoir écrites. Tout ce que je retrouve ainsi de lui, me semble être mis là exprès par la pater- Tielle main de Dieu ! Mais cependant rien n'apaise mon cœur.

« 0 Pauline ! l'imagination ne peut pas se figurer ce que je souffre, le vide, le terne, l'ennui, l'obscur qui remplit pour moi la terre, — cette terre que je trouvais si charmante, que je m'inquiétais de tant aimer, au point que je croyais que ce sentiment survivrait à Albert ! Mais, Dieu merci ! Albert a emporté tout cet attrait, et je connais bien maintenant que c'était lui que j'aimais dans ce qui n'était pas lui.

« Je suis amoureuse de la mort (c'est saint Ignace qui a dit cela, je crois), et j'espère que dans les souffrances qui l'amèneront je jouirai toujours de la pensée qu'enfin je suis entrée dans le chemin qui mène à Albert,

« Ma vie est singulière ! elle sent, par avance et à toutes les heures du jour, ce qu'on doit éprouver de solennel dans les derniers instants, et j'épie en moi les plus petits signes de maladie avec la même jouissance qu'une autre les symptômes de santé. Mais ne t'effraye pas, Pauline, je me soigne, je prends les eaux d'Ems. Conçois-tu ce que cela a dû être pour moi, que d'avoir à parler à un médecin de moi !

« J'éprouve quelquefois une envie de crier jusqu'à en mourir, une envie douloureuse de sortir de moi, de me briser, d'essayer quelque chose pour retrouver une minute du bonheur que j'ai perdu, une seule minute, sa voix, son sourire, son regard ! Oh ! que l'âme n'ait pas la force de briser sa prison, lorsqu'elle souffre ainsi! Mais cette force, il y a eu des exemples que l'àme l'a eue, comme il y a eu des prisonniers qui peu à peu sont parvenus à se creuser une ouverture à travers leur

cachot. Mais mon corps me paraît trop fort pour être jamais atteint de langueur. Je le déteste parfois, quoique pour cela j'aie deux différentes sensations, quelquefois de complet désintéressement de moi-même, quelquefois au contraire d'un grand intérêt pour ma personne, me disant, comme d'une autre : C'est donc là la femme que ce charmant Albert a tant aimée ! Et alors il me revient un certain désir de paraître encore un peu jolie, même actuellement qu'il n'est plus là, pour lui faire honneur et parer notre histoire.

« A propos de notre histoire, tu sais que j'ai commencé à l'écrire; cela me plaisait à faire, mais je suis retombée de là, je me suis découragée; et pourtant, je le voudrais avant ma mort. Mais la seule chose qui m'intéresse, c'est de copier ses lettres, parce que cela, c'est lui : je voudrais qu'il y en eût pour jusqu'à la fin de ma vie !

« Pauline, n'est-ce pas que tu as trop de raison, d'âme et d'esprit, pour souhaiter que je me rattache à la vie, et puis alors me permettre de la quitter ? Je ne pense pas que je puisse m'y rattacher ; mais enfin on le voudrait : et puis, au bout de cela, il faudrait bien me laisser mourir ! Absurde donc de ne pas me le souhaiter, quand on sait que cela me ferait plaisir.

« Hier j'ai été à une délicieuse grand'messe. Quel orgue! quelle musique ! Pendant l'élévation, j'ai fermé les yeux, et mon âme s'est remplie d'une douceur égale à celle que j'entendais, et je me suis figuré (exprès, tu entends bien, il n'y avait rien du tout d'extraordinaire), je me suis figuré ma mort : un instant de nuit complète, et, dans cette nuit, sentant la présence d'un ange, voyant aussi indistinctement une sorte de blancheur, et cet ange me conduisant à Albert ; et je disais en moi : Ce n'est pas possible, et c'est pourtant lui! Et nos corps (ou peutêtre seulement le sien, car que peut-on retenir d'une n. 3

semblable rêverie?) étaient transparents et dorés... Pauvre petite intelligence humaine, que peut-elle se représenter des choses dont elle n'a aucune idée! Mais enfin, ce moment était doux, et je soupire après un autre qui lui ressemble !

« Quel peuple religieux que ce peuple allemand! Une grande église toute remplie, tout le monde dans un si profond recueillement ! Puis ces beaux chants unanimes, avec des voix si justes et si pieuses; une manière si grave de prendre de l'eau bénite ; pas de moquerie, ni d'incrédulité sur une seule figure. Je me suis sentie parmi des frères et des sœurs, et j'aurais, je le crois, trouvé de la sympathie dans chacun d'eux. La plupart étaient de bons paysans.

(( Tout le monde ici est pour moi, »

Pendant son séjour à Kreuznach, elle ouvrit une seule fois son livre fermé à clef, et elle y écrivit la page suivante :

« Kreuznach, 3 août 1836. Mercredi.

« Mon Dieu ! je me sens si lâche, si abattue que, même dans ce livre, je n'aime pas à écrire. Je ne sais à quoi je voudrais passer ma vie : à écouter de la musique, toujours de la musique*, à feuilleter des livres pieux, mais encore plus tout ce qu'il a écrit ; à parler de l'immortalité et de l'éternelle réunion : et je n'ai presque aucune de ces jouissances ! Mais enfin, n'importe, mon Dieu ! Comment puis-je désirer un adoucissement quelconque à ma vie misérable, humiliée, complètement décolorée sans lui! Oh! qu'on a raison de dire que la position d'une veuve, c'est l'abjection! Pour celle qui aime,

1, Ce passage semblera curieux à ceux qui ont connu Alexandrine dans l'activité courageuse des dernières années de sa vie.

il n'y a plus que cela, et de plus elle n'aime que cela. Je croirais l'oublier si le moindre mouvement de fierté s'élevait encore dans mon âme. J'ai tout perdu en lui. Une mendiante qui aime et qui est aimée a mille fois plus d'honneur et de noblesse que moi, et surtout plus de jouissances.

« Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que sainte Elisabeth ait senti qu'elle aurait aimé à mendier avec son mari? Estce que je ne sens pas bien positivement avec quelle joie, si Dieu le remettait là devant moi en vie, je me couvrirais de haillons et je m'en irais nu-pieds avec lui? Je ne m'affligerais pas des cailloux qui blesseraient mes pieds, ni même les siens, en causant avec lui, en m'unissant à cette charmante gaieté, en partageant cette tendresse délicieuse avec laquelle il me dirait : u Pauvre Alex, tu m'as pleuré mort, et me voilà, et maintenant nous ne serons plus jamais séparés tant que nous vivrons sur terre. Marchons donc courageusement; toutes les privations ne valent-elles pas mieux que l'absence? » Moi, je serais si heureuse ainsi! La nature nous charmerait plus que les plus beaux palais, et la pauvreté ne m'empêcherait pas de trouver assez d'eau pour me rendre plus fraîche et plus attrayante aux yeux de mon ami! Mon Dieu ! nous aimions tant la nature ! nous avons joui avec tant de délices d'être ensemble au milieu de la verdure, sous le ciel, parmi les fleurs, les bois, près de l'eau, dans les montagnes! Douceur, vivacité, gaieté, profondeur, sérieux et sourire , passion , tendresse , bienveillance , noblesse et humilité, modestie et piété : tout cela et' plus encore était en lui ! »

' Vers la fin de septembre elle revint à Boury, et peu de temps après son retour l'abbé Gerbet y arriva. Dans cette période de sombre douleur, où elle était

encore livrée à des regrets si ardents, où elle suivait d'un regard si désespéré le bonheur qui venait de disparaître, l'abbé Gerbet sembla assurément suscité par Dieu pour consoler et guérir cette âme déchirée et malade, et sa présence auprès d'elle au château de Boury, à cette époque, fut une des circonstances dont elle aima tout le reste de sa vie à rendre grâces, comme d'un bienfait signalé.

Elle en ressentit bientôt la salutaire influence, et tout ce qui était trop impétueux dans sa douleur commença à s'apaiser.

Le 23 septembre Eugénie m'écrivait :

<( Alex et moi, nous menons une vraie vie de couvent. Pas une âme à voir, ni une visite à faire ou à attendre. Nous rions de temps en temps, puis nous sommes surprises de nous entendre, et nous nous disons que l'on rit toute la vie. C'est, je pense, l'espérance qui fait cela. »

Pendant tout ce temps j'étais loin d'elles. Il y avait déjà trois mois de la mort d'Albert, et je ne les avais pas revues encore! Un instant même, pendant cet intervalle, il avait été question, pour mon mari, d'un départ immédiat pour le Portugal, et, en ce cas, j'aurais dû me résoudre à quitter l'Angleterre sans retourner à Boury avant mon départ, à ne pas les revoir après une séparation comme celle qui venait d'avoir lieu, et avant une séparation nouvelle plus longue et plus complète qui allait mettre entre nous, non-seulement une énorme distance, mais une durée d'absence indéfinie !

Ce chagrin me fut heureusement épargné, et le 10 octobre 1836, vers 8 heures du soir, nous arrivâmes à Boury, que j'avais quitté au mois d'avril précédent. A cette époque, Albert vivait encore et Alexandrine n'était jamais venue dans ce château. Maintenant j'allais l'y

trouver et la voir pour la première fois depuis qu'Albert n'existait plus. Un domestique nous reçut tout seul à la porte du vestibule, et nous prévint que mon père, ma mère et Eugénie, qui ne nous attendaient pas ce jour-là, étaient allés dîner à Dangu, et que « madame Albert » ( c'était ainsi qu'Alexandrine voulait toujours être nommée) était en haut seule dans sa chambre. Il voulait aller la prévenir, j'eus le tort de l'en empêcher, et, montant rapidement l'escalier, je traversai le corridor et j'entrai sans frapper dans la chambre d'Alexandrine. Il y avait dans cette chambre un épais tapis, la porte s'était ouverte sans aucun bruit, et je me trouvai à quelques pas d'elle sans qu'elle m'eût aperçue. Oh ! quel effet me fit sa vue ! Je l'avais quittée à Paris mise avec soin, presque avec élégance, car (j'ai oublié de le dire alors) Albert avait tenu, dans ses derniers jours, à lui voir porter encore une fois les vêtements et les bijoux qu'elle avait portés dans leurs jours heureux et qu'elle était au moment de quitter sans retour. Maintenant je la retrouvais vêtue de ce deuil profond qui, ainsi que l'avait très-bien dit Eugénie, semblait l'être plus pour elle que pour toute autre. Elle était assise sur une chaise à haut dossier sculpté, que lui avait donnée Albert \ et appuyée sur une table du même genre couverte d'un tapis bleu de ciel. Le triste et lugubre bonnet de veuve qu'elle devait porter habituellement était accroché derrière elle au dossier de sa chaise, et en ce moment sa tête était découverte et ses cheveux bruns relevés en désordre. Une seule petite lampe posée sur sa table éclairait cette rrande chambre et les rideaux de son lit (d'épais rideaux de damas vert rapportés aussi de Venise par Albert) me cachaient encore à elle. Je la

1. C'était à Paris, on s'en souvient peut-ôtre, peu de semaines avant sa mort, qu'il lui avait fait ce dernier présent.

vis donc ainsi, à peu près telle exactement que me la représente le portrait d'elle que je possède.

Ce fut une seconde que je n'oublierai jamais. Je m'avançai : — « Alexandrine ! » Elle leva la tête vivement, me vit et s'élança pour m' embrasser; mais la surprise et la trop vive émotion la firent chanceler, et elle tomba de toute sa hauteur sur le plancher. Je fus bien effrayée, car je la crus évanouie ; mais elle se remit promptement, et sa première parole fut pour me demander pardon : « Ne crois pas que je sois toujours ainsi, me dit-elle. Oh ! non, je t'assure. Tu me trouveras beaucoup plus calme que tu ne crois. Je jouis même encore de beaucoup de choses, tu verras. » Et en effet, une fois remise de ce premier saisissement, elle s'assit près de moi, et ce fut avec une sorte de tranquillité que nous eûmes ensemble ce premier et triste entretien ; et, malgré tout ce qui s'était passé depuis que nous nous étions quittées et tout ce qu'elle avait à me dire, malgré notre tristesse et nos larmes , cette première heure de réunion fut une heure plus douce que douloureuse pour Tune et pour l'autre.

Puis, au bout de ce temps, mon père et ma mère revinrent avec notre Eugénie, et ce fut encore là un revoir dont aucune tristesse ne pouvait altérer la douceur. Aujourd'hui encore, après tant d'années écoulées, je vois d'ici, comme si j'y étais, ce grand salon de Bour)' où je me retrouvais, pour la première fois, après un changement si triste et si important. Depuis le jour où je l'avais quitté, la terrible mort avait paru au milieu de nous, et elle avait frappé dans la famille l'un de nos plus chers. Nous avions vu brisée cette heureuse et charmante union, qui, avant et pendant sa durée, avait semblé répandre sur notre vie à tous un intérêt si poétique et si doux! Nous avions perdu, et perdu sans retour, cette opinion

erronée de la jeunesse qui fait regarder le bonheur de la terre comme une récompense, et qui se croit préservée du malheur par son amour et sa confiance en Dieu. Cette idée-là était dominante dans nos esprits peu de mois auparavant. Tous, nous avions été aveuglés sur le danger d'Albert, parce que, tous, nous croyions impossible que Dieu voulût nous l'enlever. Et maintenant où en étions-nous? où en étaient nos pensées, notre amour, notre confiance? Quel effet cette épreuve avait-elle produit sur eux tous et sur moi-même? Comment nous retrouvions-nous enfin après une telle secousse?

Telles étaient, à peu près, les pensées qui me traversaient l'esprit, lorsque nous fûmes réunis autour du feu, et que je regardai les uns après les autres tous ceux qui m'entouraient; et, chose surprenante peut-être, mais certaine, dans ce premier moment j'éprouvai la même sensation ressentie déjà une fois à Paris, pendant les jours que j'y avais passés près d'Albert : ainsi qu'alors, il me sembla, ce soir-là, qu'ils avaient tous été fortifiés, comme par un aliment nouveau, qu'ils avaient appris, qu'ils avaient gravi, qu'ils s'étaient approchés de quelque chose de réel, et, chose plus singulière que le reste, de quelque chose d'heureux et de complètement ignoré pendant les années précédentes d'enfance et d'insouciante jeunesse!

Sans doute, de telles lueurs sont passagères, elles s'obscurcissent souvent et parfois même elles disparaissent, mais la nuit dans laquelle on retombe ne devient pourtant jamais aussi épaisse que si on n'avait jamais vu le jour.

Alexandrine était donc là, au coin du feu, paisiblement assise, changée sans doute, sa belle taille courbée, et enveloppée de cette longue écharpe noire qu'elle a toujours portée depuis, son visage très-pâle, l'expression de ses yeux telle que me l'avait dépeinte Eugénie, calme

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et indifférente, comme celle d'une personne qui n'attendait et ne désirait plus rien. Mais son regard était devenu d'une douceur plus profonde et d'une sérénité telle, qu'elle semblait la communiquer à ceux qui la regardaient ou qui s'approchaient d'elle.

Ma mère, dans cette douleur, comme en toute occasion, s'oubliait elle-même et, plus que jamais, était occupée des moindres peines et des moindres joies d'autrui. Ce tendre cœur semblait être devenu plus large encore pour tout comprendre, tout plaindre et tout partager. Comme de coutume, je me retrouvais avec elle dans cette plénitude de confiance et d'abandon qui avait été le premier bonheur de ma vie et qu'il était impossible de ne pas ressentir avec elle ; car elle comprenait tout et était toujours prête à tout entendre, avec l'égalité d'humeur inaltérable qui s'unissait en elle à la tendresse ia plus vive, la plus éclairée et la plus intelligente qui fut jamais. J'ai peut-être déjà dit tout cela de ma mère, mais je ne puis rencontrer sa chère image sans lui envoyer du fond de mon âme comme un baiser de tendresse, qu'il me semble parfois aussi recevoir d'elle en retour. Quant à Eugénie, qui dans cette partie de mes souvenirs va occuper une très-grande place, je la trouvai embellie ; à l'âge qu'elle avait alors, les fatigues ne laissent pas de longues traces, et elle était remise de celles qu'elle avait subies auprès du lit de mort d'Albert. Son teint, rehaussé par le deuil profond qu'elle portait encore, était plus animé. Sa physionomie était ouverte, radieuse, et on aurait pu dire d'elle surtout qu'en voyant la mort pour la première fois, c'était dans un mystère de consolation et de joie qu'elle avait pénétré.

Olga était près d'elle, grande, svelte, blanche et gracieuse. Son profil était régulier comme celui d'Eugénie, mais son expresion plus sérieuse; car, à quinze ans.

elle avait déjà un esprit grave et réfléchi et même un esprit disposé à plonger dans des profondeurs qui auraient pu avoir leurs dangers, si une candeur et une simplicité rares ne l'eussent en même temps portée à manifester sans difSculté et sans le moindre détour ses plus secrètes pensées. On verra quelques exemples de cette disposition; elle s'alliait, chez elle, à une douceur extrême, ainsi qu'à une docilité de caractère qui la rendait facile à guider, et heureuse de l'être, surtout par Eugénie, qu'elle aimait par-dessus tout. Olga était, de toutes les filles de ma mère, celle qui lui ressemblait le plus de caractère et de figure. Le mot angélique venait naturellement sur les lèvres en la regardant à cet âge, et ce mot fut applicable à toute sa courte vie, comme il le fut, et à un plus touchant degré encore, à sa mort!

Mais de tous, celui qui avait reçu, de la mort d'Albert, l'impression la plus profonde, la plus ineffaçable et la plus bienfaisante, c'était mon père. Ce fils chéri dont il avait accompagné la dernière heure de tant de bénédictions, semblait les avoir emportées au ciel, pour les faire retomber de là avec profusion sur cette tête vénérée et chérie.

Je ne serai, je le crois, démentie par aucun de ceux qui ont connu mon père, si je parle du sympathique attrait qu'il inspirait même aux indifférents , et du charme qu'il savait répandre autour de lui. On comprendra donc sans peine que ce charme, qui s'unissait à une adorable bonté, le rendit, pour les siens, l'objet d'une sorte de culte. Mais, à dater de cette époque, un motif nouveau d'affection et de respect vint se joindre à tous ceux qui déjà le rendaient si cher à sa famille et à ses amis. Peut-être, en ce moment, cette affection même et ce respect pourraient-ils m'arrêter et me faire craindre d'en trop dire sur un sujet si intime et si sacré. Toutefois,

dans cette histoire de la vie et de la mort d'Albert, comment puis-je taire ce fait que, à l'heure même où ce père bien-aimé l'eut vu mourir entre ses bras, la foi, jamais éteinte, mais longtemps assoupie dans son âme, s'y réveilla vive, énergique et fervente, et porta jusqu'à la fin de sa vie des fruits de piété, d'humilité et'de charité tels que le monde en a été surpris? } >"' il-nde (je me sers ici de ce mot pour signifier œi^ • '" «lie le grand monde), prodigue envers lui de 16 ^^s'en d'autres temps, n'en pouvait trouver pour cette phase de sa vie. La seule qui lui convînt s'éleva alors vers Dieu en silence, du cœur pur et fervent qui, près de lui, avait toujours attendu, prié et espéré, et qui avait obtenu enfin une réalisation plus grande que son attente et plus douce que son espérance !

Dès le premier moment qui avait suivi ce malheur tant redouté, dès qu'il eut vu mourir ce fils que quatre ans auparavant nous l'avons vu, à Civita-Vecchia, soigner avec de si poignantes angoisses, une sorte d'avant-goût des grâces qu'il allait obtenir se fit sur-le-champ sentir et donna à sa douleur une résignation remplie de confiance et presque de joie. Ma mère, dont le cœur saignait toujours de cette récente douleur, me dit, le premier soir de notre réunion : « Ah ! que j'envie et que j'admire ton père ! je t'assure que depuis que notre cher enfant est au ciel il semble y être lui-même! »

Tels étaient àfc,peu près les traits de ceux qui ne sont plus. C'est ainsi que je les vois tous réunis dans un cercle dont faisaient aussi partie, ce soir-là, Fernand et Albertine * , et auquel bientôt l'abbé Gerbet * vint se joindre.

1. Plus jeune qu'Olga de plusieurs années. — Mariée en 1850 à César, vicomte de la Panouse.

2. Mort évoque de Perpiguan, en 1864, au moment même (lù j'écrivais ces lignes.

Nous allâmes tous à la chapelle et j'entendis, à la prière, chanter plusieurs cantiques, dont quelques-unes des paroles avaient été composées par ce bienfaisant et saint ami. Parler du talent pour la poésie que possédait l'abbé Gerbet, parmi tant d'autres dons plus graves qui ont été reconnus en lui par l'Église, comme par le public religieux et de notre temps, eût été lui déplaire,

c'eût même que enfreindre une défense ; et tou-

tefois, je ne p ;sister au besoin d'indiquer comment il se servait de ce talent pour seconder les bonnes inspirations de son intelligente charité.

De toutes les choses de ce monde qui avaient jadis charmé Alexandrine, il ne lui restait de goût que pour la musique, dont elle ressentait une sorte de besoin. Nul ne peut donc dire jusqu'à quel point ces chants, mêlés d'une poésie qui prêtait des paroles à sa douleur, aidèrent sa pauvre âme à traverser cette sombre époque d'abattement. Ce fut une des mille manières dont se servit ce bon Samaritain pour panser les blessures de ce cœur déchiré, et non content des beaux cantiques destinés à la chapelle, il eut la condescendante bonté de transformer en paroles consolantes et applicables à sa situation actuelle les paroles des romances chantées jadis par Albert, et qu' Alexandrine trouvait maintenant une sorte de déchirante douceur à se faire chanter par Fernand, dont la voix avait quelque ressemblance avec celle de son frère.

C'est ainsi que, sur l'air de cette romance du duc de Rohan dont on se souvient sans doute, tant de fois chantée par eux -au Vomero (Ton souvenir est toujours là), l'abbé Gerbet composa, pour remplacer les autres, les paroles que voici :

Oui, l'espérance est toujours là, Seul bien que la mort ne peut prendre. Oh! toi qui peux toujours m'entendre, Mon cœur toujours te parlera; Comme autrefois dans mes alarmes, Dans mes regrets, il redira :

Céleste amour! amour sans larmes, Ton espérance est toujours là.

Je craignais, hélas! chaque jour, Mon bonheur, prompt à se détruire; Que de plaintes dans mon sourire!

Que de terreurs dans mon amour!

Dieu fit l'amour et non la plainte, C'est elle et non lui qui mourra.

Céleste amour ! amour sans crainte, Ton espérance est toujours là.

Comme un astre, on l'a vu passer Dans la nuit de ma vie obscure; J'ai vu s'éteindre sa figure, J'ai vu son regard s'éclipser.

Mais par delà l'espace sombre, Mon astre aimé reparaîtra.

Céleste amour! amour sans ombre, Ton espérance est touiours là.

Sous le faux soleil d'ici-bas, Le bonheur semé sur la terre N'y porte, hélas! plante étrangère, Qu'un germe qui ne fleurit i)as.

Bientôt, bientôt ce divin germe Dans l'infini s'épanouira.

Céleste amour, amour sans terme, Ton espérance est toujours là *.

1. Je rappellerai ici, à ce sujet, ce passage du volume précédeni

Ne concevra-t-on pas sans peine qu'au milieu d'eux tous, une grande douceur se soit mêlée à la mélancolique impression de ce premier retour? Le contraste était grand cependant entre cette famille en deuil rassemblée par une froide soirée d'automne dans un triste château de Normandie et la réunion joyeuse de Castellamare deux ans auparavant ; il était impossible que chacun d'eux n'en fît pas le douloureux rapprochement ; mais toutefois, lorsque nos premières émotions furent un peu calmées, le bonheur de me retrouver entre Âlexandrine et Eugénie se fit vivement sentir, et l'ensemble de ce séjour fut étonnamment doux.

Quand on est parfaitement d'accord et que l'on s'aime, les sujets de conversations sont intarissables; mais, outre nos chères causeries à trois, il en restait encore un certain nombre réservées par chacune d'elles pour moi seule. C'est ainsi qu'Alexandrine me parlait d'Eugénie et qu'Eugénie me parlait d'Âlexandrine. Elles venaient de traverser ensemble des jours qui, tout en redoublant leur tendresse mutuelle, avaient changé quelque chose à

de l'histoire d'Alexandrine, page 49 « Un soir (en 1832, pendant

0 l'été du Vomero) qu'il venait de partir et que nous lui avions dit « adieu du balcon, il descendit l'avenue, en chantant cette romance « du duc de Rohan , qu'il m'avait chantée pour la première fois « quelques jours auparavant :

Ton souvenir est toujours là,

Oh ! toi, qui ne peux plus m'entendra.

« Je me souviens qu'une ombre douloureuse passa sur mon âme, en « entendant sa voix s'éloigner et s'éteindre.

« O mon Dieu! et quatre ans plus tard... pas plus da quatre « ans!... avec quels sanglots ne devais-je pas écouter cette même « romance lorsque Fernand, à ma prière, me la chanta à Boury!...»

Elle l'écouta et même la chanta avec calme et consolation, lorsque l'abbé Gerbert en eut ainsi transformé les paroles.

leurs précédents rapports : Alexandrine maintenant éprouvait pour Eugénie un sentiment nouveau qui ressemblait fort au respect qu'on aurait pour un ange, cet ange vous apparût-il sous la forme d'un enfant. De son côté, Eugénie regardait Alexandrine avec un sentiment si vif de tendresse et de compassion que sa vie tout entière lui semblait peu de chose à lui donner. On a déjàV vu et l'on verra encore qu'à cette époque elle trouvait cette vocation la seule qui lui convînt. De mon côté, j'avais des choses de tous les genres à leur raconter, car ni la douleur, ni la retraite, ni le détachement de la terre ressenti alors à un degré presque égal par l'une et par l'autre, ne diminuaient le tendre intérêt que prenaient ces fidèles amies à tous les incidents de ma vie jetée si loin de la leur et parmi des personnes et dans des pays qui leur étaient complètement inconnus. 11 fallait, à Eugénie surtout, les détails les plus circonstanciés , et , depuis les choses réellement intéressantes jusqu'à la couleur d'une fleur ou d'un ruban que j'avais porté un jour de fête, elle voulait tout savoir. Rien de ce qui me regardait ne lui semblait jamais insignifiant, et sa tendre curiosité ne se lassait d'aucun détail.

Ah ! lorsqu'on a été l'objet d'une telle affection et qu'un jour vient où l'on en est privé, le vide immense qui se fait dans la vie n'est pas moins sensible dans les lieux qu'on n'a jamais habités ensemble, que dans ceux où les traces visibles de la présence évanouie sont partout. On cesse alors de prendre intérêt à un grand nombre de choses que l'on faisait loin de ceux qu'on a perdus et sans eux, mais dont on savait qu'un jour on parlerait ensemble, et ils disparaissent des lieux où on ne les avait jamais vus, tout autant que de ceux où tout vous les rappelle.

Ce fut aussi pendant ce séjour à Boury que je me

trouvai rapprochée, pour la première fois, de l'abbé Gerbet et que je pus apprécier par moi-même tout ce qui le rendait si capable et si digne d'écrire le livre auquel il travaillait alors : Sur le traitement divin des maladies de l'âme.

Qui, en effet, a jamais mieux que lui possédé cette , science divine? Qui a jamais mieux su pénétrer dans une âme et la révéler à elle-même avec une exacte précision? Qui a jamais été, à la fois, plus compatissant et plus ferme, plus habile à mettre l'âme en paix, tout en lui imposant des efforts dont elle se croyait incapable ? Je serais tentée de répondre : Personne, si, grâce au ciel, je ne savais et si, à l'honneur de son ministère sacré, il ne m'était pas doux de savoir qu'il est bien peu de catholiques qui n'aient ainsi, dans leur vie, rencontré le bon médecin par excellence de leur âme et qui n'aient eu les mêmes raisons que nous d'en bénir l'expérience et les soins.

Dans la disposition d'esprit où se trouvait mon père à cette époque, il est inutile de dire si les entretiens qu'il eut avec cet hôte et cet ami que le ciel lui envoyait, furent fréquents et sérieux. Mais ensuite, l'heure de la réunion du soir venue, l'abbé Gerbet savait bien aussi seconder les efforts de mon père pour animer la conversation, et Dieu sait quel souvenir charmant m'est demeuré de ces soirées où tant d'esprit se mêlait à tant de bonté, tant de profondeur et d'élévation à tant de gaieté et de naturel !

Puis enfin la prière ramenait, tous les soirs, une heure divine et dont l'un des charmes était la musique qui l'accompagnait. La voix d'Eugénie, secondée par le beau contralto d'Olga, par la voix haute et pure d'Alexandrine, et souvent aussi par celles de nos frères, formaient un ensemble qu'il n'eût pas été facile de réunir partout, et

les chants exécutés ainsi demeurèrent longtemps dans la mémoire de ceux qui les entendirent ^ !

1. Parmi tous ces cantiques, composés par l'abbé Gerbet, je ne puis m'empÊcher d'en citer ici un qui m'a toujours semblé particulièrement beau.

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