DE LABBE GERBET
« Le 22 janvier 1842.
« Chère enfant, lorsque, dans ma dernière lettre adressée à M. Craven, je vous disais que, tout en pleurant beaucoup, vous aviez aussi à remercier beaucoup ; lorsque je vous disais d'élever votre cœur vers Dieu, parce que la sainte mort d'un père était aussi une grande grâce pour ses enfants, je ne savais pas encore à quel point ce mot se vérifierait. Dieu a accordé à votre famille, à vous, une des plus magnifiques consolations qu'on puisse imaginer; une de ces consolations rares, extraordinaires, qu'on n'oserait demander. Je ne puis encore vous donner, dans cette lettre, tous les détails, vous verrez tout à l'heure pourquoi; mais j'ai hâte de vous la faire connaître pour le fond. Vous savez, chère enfant, combien je suis peu dispose à croire légèrement aux choses miraculeuses : la vénération même qu'on leur doit oblige à ne pas ajouter foi, sans di' graves raisons, aux
faits de ce genre. Mais ni beaucoup d'autres personnes ni moi ne pouvons nous empêcher de croire à celle dont il s'agit. Écoutez. Un juif, appartenant à une très-riche famille d'Alsace, qui se trouvait accidentellement à Rome, se promenant dans l'église de Saint-Andréa délie Fratte pendant qu'on y faisait les préparatifs pour les obsèques de votre bon père, s'y est converti subitement, comme saint Paul sur le chemin de Damas, par un de ces coups miraculeux de la puissance et de la bonté divines. 11 se trouvait debout en face d'une chapelle dédiée à l'Ange gardien, à quelques pas, lorsque tout à coup il a eu une apparition lumineuse de la sainte Vierge qui lui a fait signe d'aller vers cette chapelle. Une force irrésistible l'y a entraîné, il y est tombé à genoux, et il a été à l'instant chrétien. Sa première parole àcelui qui l'avait accompagné a été, en relevant son visage inondé de larmes : u II faut que ce monsieur ait beaucoup prie pour moi. >) Quelle parole, chère enfant, sur votre bon père, dont on allait apporter le corps dans cette église ! 11 n'y a pas moyen de suspecter la sincérité de ce jeune homme, comme je vous l'ai dit; il est très-riche, et on ne peut avoir, à son égard, le genre de soupçon qu'on pourrait avoir au premier abord sur un juif pauvre qui pourrait se faire chrétien pour être secouru par des aumônes. Celui-ci se nomme M. Ratisbonne, il est fils d'un banquier de Strasbourg qui jouit d'une très-grande fortune et de beaucoup de considération. Il devait épouser au printemps une jeune juive, sa parente, et sa conversion rompra très-probablement son mariage. Tous ses intérêts temporels devaient empêcher sa conversion, et ses idées juives, jointes à un certain indiffércntisme pour les pratiques religieuses, s'y opposaient aussi; c'es' d'ailleurs un jeune homme de très-bonnes manières, très-spirituel et s'exprimant très-bien. Il est très-conni
de Gustave de Bussière, dont il a été le camarade de collège et dont il est resté l'ami. Il a vingt-huit ans.
« J'ai vu ce matin M. Ratisbonne, j'ai recueilli de sa bouche divers détails ; il est impossible de vous dire à quel point il donne une vive idée de la conversion de saint Paul. « J'ai été, me disait-il, retourné en un instant. » Il désire souffrir pour la foi, et les épreuves ne lui manqueront pas. C'est Théodore de Bussière qui a été conduit par des circonstances providentielles à l'accompagner successivement dans quelques églises pour les visiter.
« La première parole qu'il a dite, après le coup de la grâce, est déjà bien significative par rapport à l'influence de votre père, mais il y a d'autres -circonstances que je vous dirai en vous envoyant le récit complet de ce qui a précédé et suivi. Je vais le rédiger, mais je ne vous l'enverrai qu'après l'avoir fait lire à M. Ratisbonne et à Bussière, afin d'être bien sûr que tous les détails soient exacts'. En attendant, chère enfant, je vous prie de ne parler de ceci à personne, sauf à M. Craven. Le récit d'une pareille chose doit être accompagné des observations et des preuves qui en constatent la certitude.
u Dieu! quelle magnifique chose et quelle immense consolation ! Je vous laisse sur ce mot, chère enfant, vous et votre mari. Je sais tout ce que vous avez senti et tout ce que vous allez sentir. »
Ce fut sous l'impression ardente et vive de cette douleur et de cette consolation qu'Eugénie m'écrivit, le même jour, les lignes suivantes :
i. L'abbé Gerbet ne fit pas ce travail. Les deuï n'cits les phis autorisés et les plus détaillés de la conversion de M. Ratisbonne fuifiil publiés par M. de Bussière vi par le comte TliOobald Va'.sh, qui se trouvait à cette époque à Konie.
« Ma Pauline! ma sœur chérie! je ne puis écrire que des mots! 11 m'est impossible d'écrire de longues choses, et ce n'est pas la douleur qui m'ôte ainsi toute faculté, c'est l'anéantissement dans lequel nous plongent les merveilleuses consolations qui inondent cette maison depuis trois jours. Nous sommes témoins d'un véritable coup de foudre de la grâce! Pauline, ou nous n'avons jamais eu de foi, ou, dans ce moment, il faut bénir Dieu, le louer, l'adorer à grands cris, le remercier de ce qu'il a fait pour nous. Pauline , je te dis cela sans être folle, avec la vraie raison, celle qui est éclairée de Dieu; je te dis cela trois jours après la mort de mon père, et je l'ai dit le lendemain : c'est que Dieu nous a visités, c'est que je l'adore plus que jamais! Je suis hors d'état de te rien conter, mais tu sauras tout, les détails de ce qui s'est passé et les merveilleuses choses qui nous ont entourés. Oh! Pauline! que n'es-tu ici pour être aussi consolée! Crois, je t'en conjure, crois qu'il faut être consolée. Nous sommes chrétiennes, ma sœur chérie. Pleurons ce père tant aimé, parce que nous ne jouirons plus sur terre de sa chère société , mais pleurons comme ceux qui ont l'espérance entière, qui ont plus , qui ont la certitude d'un bonheur que l'imagination humaine ne peut comprendre.
(( Maman!,., tu le sais déjà, elle a été une véritable mère de douleur au pied de la croix, le cœur brisé, calme et tranquille; elle est un véritable miracle de la grâce.
(( Adieu, nous sommes tous bien, Dieu est avec nous, cette maison de douleur est transformée ! Sois bénie et que ces consolations descendent aussi dans ton cœur !
« Eugénie. »
Je n'ai point ici à parler de l'état de douleur, do saisissement et de surnaturelle joie dans lequel me pion-
RECIT D'UNE SŒUlî. 311
gèrent toutes ces lettres. Cet état peut se comprendre, il ne doit point être exprimé. Je dirai seulement que la consolation ineffable qui venait adoucir notre malheur, quoiqu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme, me suggéra sur-le-champ une pensée qui joignit à ma reconnaissance une sorte do terreur. Cette pensée, c'était qu'une grâce aussi extraordinaire ne nous était accordée que pour nous donner la force de souffrir encore beaucoup! On va voir, hélas! si ce pressentiment fut justifié.
Alexandrine, arrivée de Florence à Rome à la nouvelle de tout ce qui venait d'arriver, m'écrivit cependant :
« Jamais je n'ai été dans une pareille atmosphère de sainte et douce douleur, de vertu, de simplicité, de protection visible de Dieu. Jamais je n'ai tant vénéré notre chère mère que j'aimais et que je vénérais tant déjà... Oh! si ma pauvre mère pouvait venir ici! si elle pouvait voir et goûter tout ce que je vois! »
Mais, malgré cette douce et consolante impression, il devint bientôt manifeste qu'Eugénie, ranimée un instant par l'intensité même de sa douleur et de sa foi, recommençait à perdre rapidement ses forces. Bientôt la fièvre revint, et avec l'abattement qui l'accompagnait, avec la faiblesse du corps qui en était la suite, revint aussi la tristesse de l'âme.
Alexandrine me fit comprendre, la première, combien la rechute d'Eugénie était grave. Ma pauvre mère avait voulu m' épargner le plus possible et se faisait d'ailleurs: encore illusion à elle-même. Mes inquiétudes se réveil- 1 lèrent donc et elles devinrent plus vives que jamais, lorsqu' après avoir entendu un instant, dans la dernière lettre d'Eugénie qu'on a lue, ce que je nommerai le son véritable de son âme, je retrouvai bientôt et reconnus ce fatal accent de tristesse qui avait été, dès le début, l'indice menaçant ainsi que la plus douloureuse épreuve de
sa maladie ! Elle avait eu une trêve , elle avait été et s'était sentie redevenue elle-même, pendant quelques semaines, au début de son séjour à Rome. Au moment solennel de la mort de mon père surtout, son âme avait un instant secoué le poids de son corps affaibli et avait repris l'élan et l'énergie joyeuse qui lui était naturelle: mais le sommet du Calvaire n'était point encore atteint.
Oh! Sauveur des hommes! homme vous-même et souffrant comme les pauvres hommes, vos créatures ! vous aussi vous avez souffert l'agonie de l'abattement, du découragement, de la tristesse et de l'ennui, et ensuite, vous avez marché d'un pas ferme sous le poids de votre croix, sans vous plaindre ou pleurer sur vous-même. Puis enfin, arrivé au terme, vous avez encore, avant de mourir, poussé un grand cri de consolation ! Mon Dieu ! il en fut ainsi pour votre pauvre enfant, lorsque, accablée de faiblesse et de souffrance, elle vous disait ces humbles paroles : « Mon Dieu! je n'ose vous dire : « Celle que (( vous aimez est malade, » mais je vous dis : « Celle qui « vous aime est malade et demande votre secours^ ! »
Et à moi, elle m'écrivait, le 10 mars 18^2 : u Chère sœur, tes lettres m'attristent, parce qu'elles me font sentir l'excès de ma tiédeur et de ma misère intérieure. Je suis honteuse de penser tant à la vie, de regretter le bonheur de la terre, et, au lieu d'être comme j'étais autrefois, prête à mourir et abandonnée à la volonté de Dieu, de pleurer en pensant à tous mes bonheurs dont je ne puis jouir, et de demander même quelquefois à Dieu de me donner encore deux ans de santé et de bonheur !
« Que dis-tu de cette lâche prière? C'est que Dieu me refuse toute grâce en ce moment, c'est que jamais je ne me suis vue supportant la souffrance aussi mal.