La fcuime de chambre qui la soignait
(( Après nous avoir laissées une heure près d'elle, on a obligé ma pauvre mère à quitter la chambre pour quelques heures. Nous sommes sorties avec elle, et lorsque nous y sommes rentrées, la plus consolante transformation avait eu lieu , toutes les traces de la maladie avaient disparu, la chambre était devenue une chapelle, au milieu de laquelle notre ange était endormie entourée de fleurs, vêtue de blanc et redevenue si belle, que je ne l'avais jamais vue aussi belle pendant sa vie. Nous avons passé près d'elle le reste du jour l'àme en paix, presque joyeuses, priant et pleurant sans amertume.
« Notre sœur bénie a quitté ce monde à une heure, et, à deux heures, — dirai-je avec quel saisissement! j'ai reçu un billet de Nathalie Narishkin m'annonçant qu'elles venaient pour la voir!
(( Oh! ce premier moment a été horrible! Puis le Dieu de toute paix nous a calmées, et ces amies si chères de notre Olga ont ressenti autant que nous la douceur de prier près de ce corps saint et chéri. Elles ne l'ont pas quittée. C'est ainsi qu'elles l'ont revue après Naples! Dieu guide toutes choses comme il lui plaît et pour le bien sans doute. »
Ces amies, qu'Olga avait si ardemment désiré revoir avant de mourir, auxquelles, plus ardemment encore, elle avait désiré faire partager sa foi, étaient grecques de religion l'une et l'autre le jour où les lignes précédentes furent écrites.
Ce jour, elles le passèrent en entier près de celle qu'elles avaient aussi tant aimée, et, après le jour, elles y passèrent aussi la nuit, priant et partageant la veille do ma mère, qui (ainsi qu'à Home près d'une autre
chère dépouille) demeura immobile près de celle-ci, tenant la main sans vie de son enfant dans la sienne, et empêchant par une étreinte de vingt-quatre heures le froid de la mort de l'envahir!
Que se passe-t-il entre ces âmes pures et ferventes priant ici-bas et Tâme bienheureuse planant au-dessus d'elles? Ces mystères nous sont cachés; ce que nous savons seulement, c'est que l'avenir réalisa, au delà de toute espérance, les vœux qu'Olga avait emportés au ciel : ses deux amies embrassèrent la foi catholique. Nathalie , la plus jeune et la plus aimée des deux, fut appelée à la destinée la plus haute de toutes, et peu d'années après revêtit l'habit des fdles de Saint-Vincent de Paul, tlle le porte aujourd'hui depuis plus de dixsept ans, et je dirais ici quel rang le respect et l'affection de tous lui assignent dans cette sainte armée, si je ne craignais de contristcr l'humilité de celle qui peut-être me lira.
La dépouille mortelle d'Olga demeura exposée trois jours, pendant lesquels les amis que nous avions à Bruxelles vinrent avec nous prier près d'elle. Elle fut ensuite transportée à Boury, et, des trois êtres chéris dont nous portions à la fois le deuil , elle fut la seule qui alla reposer près d'Albert dans ce lieu qui avait été destiné à la sépulture de tous les nôtres : tant les prévisions humaines sont vaines jusqu'au tombeau, et au delà M
Le nonce du pape, M^^ Fornari (depuis cardinal), était venu plus d'une fois aider de ses consolations notre
\. Mon père repose à Rome dans l'église Sant'Andrea délie Fratte, sous l'autel môme devant lequel Alphonse Katisbonne fut miraculeusement couvert!, et c'est à Lumiguy que se trouve la tombe d'Eugénie.
patiente et chère malade, pendant ses derniers jours, et ensuite prier près d'elle après sa mort. Parmi ceux qui vinrent y prier avec lui j'inscrirai ici un nom qu'on sera peut-être surpris d'y trouver, un nom alors comparativement obscur et qui depuis a acquis une célébrité presque formidable, le nom de Vincent Gioberti. — Je ne puis me reporter à cette époque sans penser à lui, et je ne puis penser à lui sans rendre à sa mémoire un témoignage qui, parmi les adulations et les réprobations dont elle a été l'objet, lui a été trop rarement rendu. C'est que c'était surtout la religion qui faisait alors rayonner son génie; c'est que les instants qu'il passa au milieu de nous, pendant la durée de ce triste hiver, furent des instants lumineux, oîi sa foi vigoureuse nous fit souvent embrasser et saisir les vérités invisibles avec une clarté qu'il n'est pas donné à la seule éloquence de produire; c'est qu'après l'avoir entendu, nous avons vu des incrédules se trouver mal à l'aise dans leurs doutes, et de tièdes catholiques sortir de notre salon poor aller se jeter aux pieds d'un prêtre et faire dater leur conversion du jour de leur rencontre avec Gioberti; c'est que nous l'avons vu lui-même pâlir d'émotion en écoutant le récit de la conversion de Ratisbonne et pleurer d'attendrissement près du corps sans vie d'Olga. Pour toutes ces raisons, ce nom, objet de tant d'enthousiasme et de tant d'anathèmes, se rattache, pour nous, à l'image imposante d'un puissant champion de la vérité, maître de toutes les armes de la science, capable de toutes les humilités de la foi, et accessible à toutes les compassions de la charité.
La colère et l'orgueil jetèrent plus tard leur venin dans cette vie , et la lumière qui aurait pu être si brillante et si pure, se voila. 11 fut puni parce qu'il avait oublié cette parole : « Bienheureux ceux qui sont doiuc,
car ils posséderont la terre. » Puisse-t-il avoir été pardonné par celui qui a dit aussi: « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. »
Après la mort d'Olga, Âlexandrine ne nous quitta pas. La princesse Lapoukhyn allait retourner en Ukraine, et ce fut elle-même qui voulut, maintenant, que sa fille vînt reprendre sa place dans ce triste cercle de famille dont elle était absente depuis plus d'un an, et que la mort venait de diminuer d'une façon si cruelle et si rapide. Alexandrine demeura donc avec ma mère auprès de nous, pendant les six semaines qui suivirent ce dernier malheur, puis nous partîmes tous ensemble pour Paris.
Avant de quitter Bruxelles, je reçus de M. de Montalembert la lettre suivante :
M. DE MÙNTALEMBERT A PAULINE.
« Madère, 4 mars 1843 i
« Mes pauvres chers amis, je craignais tout en vous quittant; mais je ne craignais pas de sitôt la consommation de ce nouveau malheur. Une lettre apportée par le dernier paquebot nous a appris que cette belle et pure Olga avait gagné le ciel. Toutes nos lettres de Paris ^et de Bruxelles étaient d'ailleurs remplies de détails qui annonçaient la fin de ses souffrances, et qui nous ont fait verser des larmes bien douces d'édification et d'admiration au milieu de notre douleur; ce mot si délicieux et si sublime : « Jésus-Christ sur la croix ne disait pas : J'aime mieux! » fait déjà voir le ciel entr'ouvert et
I. M. de Montalcml)crt se trovivait, depuis l'automne précédent, à Madère, pour la sauté de M""= de Moutalembcrt.
transporte les âmes, même infériem'es comme la mienne, dans ces belles régions où il n'est pas donné, hélas ! de se maintenir. Ainsi donc, avant une année révolue, la voilà qui a déjà été rejoindre Eugénie. Encore un ange envolé de ce groupe radieux que j'ai connu complet et qui m'a été si cher, Albert, Eugénie, Olga et leur admirable père. Quelle belle et douce réunion d'élus!... Et penser que vous êtes toujours sous leur ombre, sous l'ombre de leur amour transfiguré et centuplé comme il doit l'être dans le ciel ! Ah ! c'est encore bien doux et bien fortifiant au milieu de votre angoisse ! Je ne connais vraiment que vous au monde qui puissiez regarder vers le ciel et y trouver de tels amis, de tels protecteurs et de tels avant-coureurs! Croyez bien pourtant que je sens, avec vous, la cruelle intensité de ces coups si redoublés et si rapprochés, et cette comparaison chaque jour renaissante du présent avec ce passé où vous aviez tout à la fois. Je le sens d'autant plus que j'aime à me dire, peut-être avec présomption , mais enfin avec une bien tendre sympathie pour vous, que parmi tous les amis que vous avez, il n'en est pas beaucoup qui puissent mieux que moi -apprécier tout ce que vous avez perdu. En avez-vous qui ait mieux aimé Albert? mieux admiré et vénéré Eugénie? mieux compris ce que vous étiez tous les uns pour les autres et tous réunis? Voici onze ans que je vous vis pour la première fois à la villa Trecase, entourés d'un si charmant bonheur, et depuis lors je vous ai regardés de plus en plus comme les miens, et vous avez toujours été pour moi une sorte de famille. Et cette chère Olga ! je ne puis vous dire combien elle nous était chère, quel attrait je me sentais pour elle. Nous en parlions sans cesse , Anna et moi, depuis son début à Paris, dans une soirée de noce chez M"* de Sourches, où elle était si belle, si modestement
attrayante! Laissez-moi donc me dire que je vous suis bien étroitement uni dans cette nouvelle séparation. Et votre angélique mère? On dit qu'elle a été héroïque encore , mais c'est sa coutume , et comme sa seconde nature. II y a, il doit y avoir nécessairement des grâces toutes spéciales et toutes puissantes pour une mère qui a tant donné au ciel. Il faut que le ciel le lui rende en force et en grandeur d'âme. Parlez-lui, je vous en prie, de mon affection, de ma vénération toute spéciale pour elle. — Et Alexandrine? est-elle avec vous? Je compte beaucoup sur elle pour vous adoucir ces jours de deuil ; elle a tout ce qu'il faut pour cela. Elle est déjà au-dessus de la douleur, plus que vous, je crois: on ne peut plus la plaindre, mais on peut toujours l'aimer, et c'est ce que je fais, et c'est ce que je lui dis par vous, mes bons pauvres chers.
« Ainsi donc, la mort est venue s'abattre aussi sur cette chère bonne maison de Bruxelles qui était presque un home pour moi, que j'aimais tant, où je me suis si souvent figuré, depuis que je suis ici, le plaisir que j'aurais à vous retrouver tous; où j'avais encore vu Olga au mois d'août avec une longue vie devant elle, où je l'ai vue pour la dernière fois en octobre ! Qu'allez-vous devenir? nous retrouverons-nous en Belgique lorsque nous y repasserons au mois de juin? Je saurai tout cela avant que vous ne receviez celte lettre, car je n'admets point que vous ne nous ayez pas écrit, vous ou Auguste.
« Nous hésitons pour l'hiver prochain entre Alger, Païenne et Bome. Tous mes vœux sont pour Bome : puissiez-vous y être aussi, mes chers bons amis! Aimezmoi toujours comme l'ami particulier de vos douleurs, l'ami de tout ce que vous avez le mieux aimé et le plus pleuré. »
Adrien de Mun (que nous comptions toujours parmi mes frères), avait été le seul éloigné de nous, au moment de la mort d'Olga. On a vu qu'elle ne l'avait point oublié à cette heure suprême, et que l'une de ses dernières paroles avait été pour lui. Mais un devoir plus impérieux le retenait près d'un autre lit de mort. Le marquis de Mun, son père, arrivait au terme d'une maladie dont la cause première remontait au jour où la mort avait porté à son cœur paternel un coup dont il ne put jamais guérir. On pourrait dire qu'il n'était pas né pour tant souffrir, et que ses épreuves dépassèrent ses forces, si tout n'avait pas en Dieu sa juste et mystérieuse proportion; mais jamais nature ne sembla cependant moins faite pour la souffrance et pour les larmes. L'expansion, la bienveillance, la gaieté, la grâce qui appartenait à l'amabilité d'une autre époque, unie à la bonté, qui en tout temps est la plus noble parure de l'esprit, tout cela éclatait en lui et communiquait aux autres cette sensation de bien-être qui est pour l'esprit ce qu'est pour les yeux la lumière d'un beau jour^
Et ce jour brillant et serein avait été obscurci par d'horribles tempêtes! et cet esprit enclin à ne croire qu'au bonheur avait dû s'absorber dans les larmes! et
i. Les Souvenirs de M'"'' de Montagu, que tout le monde a lus, ont fait connaître M. de Mun, au début de sa jeunesse, tel à peu près que je viens de le dépeindre.
3i8 RECIT D'UNE SŒUR.
ce cœur disposé à pousser la tendresse jusqu'à l'idolâtrie s'était vu enlever ce qu'il aimait le mieux au monde et venait maintenant de perdre jusqu'au reflet de ce bonheur, retrouvé un instant dans celui de son fils, tandis que, près de lui, souffrait sans adoucissement un autre cœur frappé des mêmes coups, plus brisé encore que le sien et à jamais inconsolable!
Telle fut l'épreuve qui succéda, pour lui, à une longue série de jours sans nuages et qui abrégea ceux qui lui restaient !
Ramené par les épreuves à une piété plus vivante que ne l'avait été celle de sa jeunesse, M. de Mun n'était point cependant très-accessible à ces impressions surnatuturelles qui aident la prière, en même temps qu'elles allègent le poids de la vie; il était, de plus, porté à des inquiétudes d'esprit et à des appréhensions qui auraient pu faire craindre que l'approche de la mort ne fût point, pour lui, exempte d'angoisse. Nous le trouvâmes, au lieu de cela, à notre arrivée, non-seulement calme et serein, mais dans une disposition d'âme rarement accordée à la nature, même aidée de la grâce, à l'heure solennelle de la mort!
Je ne veux point ajouter à toutes les scènes déchirantes dont ces souvenirs m'imposent le récit, de trop longs détails sur la nouvelle douleur que nous fûmes ainsi appelés à partager, dans ces premiers jours de notre troisième deuil. Cependant voici quelques paroles entendues près de cet ami mourant, dont j"ai besoin de conserver le consolant et édifiant souvenir. Je lui lisais,^peu d'heures avant sa mort, le chapitre de Ylmitalion qui a pour sujet \es joies du ciel. Il m'arrêta au milieu de ma lecture et me dit : u J'avais lu tout cela dans ma vie, souvent, mais sans le comprendre ; je le comprends maintenant, ma bonne petite, et je tiens à vous le dire... » Puis, avec
cette simplicité qui l'avait toujours caractérisé et qu'il conserva jusqu'à la fin, il ajouta : « Cela doit vous étonner tous, de me voir tant de courage pour mourir ! Je ne m'y serais pas attendu non plus; je crois que c'est mon bon La Ferronnays qui m'a obtenu cette grâce de Dieu!... » Et ces dernières paroles allèrent s'ajouter, dans nos cœurs, au trésor de nos consolations!
Nous le vîmes mourir dans cette paix courageuse, ne parlant, jusqu'à la fin, que pour donner à son fils des bénédictions répétées, à sa femme et à ses amis les plus touchants témoignages de tendresse et de reconnaissance.
Ma mère et Alexandrine demeurèrent ensuite plusieurs semaines auprès de M'"^ de Mun, et ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'elles partirent ensemble pour Boury.
Boury ! quelque douloureux que ce pût être de s'y retrouver ainsi, ma mère ne voulut plus céder à la tentation de le fuir. Elle savait, et Alexandrine aussi, que les consolations et la paix ne s'obtiennent point en cédant aux impressions de ce genre, mais en les combattant. Elles luttèrent donc contre celles qui les attendaient à leur retour dans ce château dépeuplé et y demeurèrent environnées des souvenirs dont il était rempli, sans chercher à s'y soustraire, et trouvant au contraire une triste douceur à en retrouver partout les traces récentes et chères.
La lettre suivante écrite par ma mère, à l'époque où elle était parvenue à ce terme de sa voie douloureuse, renferme la triste et touchante peinture de la vie qui était devenue la leur.
DE MA MERE
« Boiiry, l" septembre 1843.
« Ma chère fille bien-aimée, voyons donc un peu combien de temps il y a que je ne t'ai écrit ; je regarde dans mon agenda, voilà le quatrième jour : certes c'est beaucoup. 11 fut un temps où à peine une lettre était finie, on songeait à en commencer une autre. Il y avait du mouvement alors, de la vie-, mais à présent que faire pour sortir du tombeau où je suis plongée? Je ne vois plus rien, je n'entends plus rien, je ne pense plus à rien. En outre, notre vie de couvent est tellement réglée et à la minute, que le temps manque quelquefois, et cette régularité est un remède, un appareil rafraîchissant posé sur les plaies! et quelles plaies!... Trois membres tout vivants, coupés, arrachés, et une première blessure encore ouverte et vive! Certes, si le bon Dieu ne faisait pas le fond de toutes ces occupations et n'en remplissait pas la meilleure partie, nous ne trouverions autour de nous que la mort. Mais Lui! redonne la vie, du moins j'espère que c'est bien Lui !
« Je passe souvent d'une disposition à l'autre. L'autre jour, sur le perron, je me suis senti tout d'un coup l'impression d'une personne abandonnée dans une île déserte, puis si souvent aussi j'ai cette inquiétude d'esprit qui voudrait être où elle n'est pas. J'aime cependant mieux, au total, être ici qu'ailleurs, j'y suis plus entièrement à tous ces amis chéris, puis cette chère chapelle, où j'espère qu'ils doivent quelquefois me plaindre et pleurer pour moi, et comprendre combien je regrette leurs beaux chants, leurs voix célestes ! Ma bonne Alexandrine cependant s'exerce sur l'orgue, et je lui en sais bien
RECIT D'UNE SŒL'R.
bon gré. Je suis sûre que c'est pour me faire plaisir, et cela m'en fait aussi, car je me cramponne à tout ce qui peut encore me rester du passé, à ce qui peut le moins du monde me le rappeler! Est-ce faiblesse ou force? Je n'en sais rien du tout; je serais bien tentée de l'appeler faiblesse et peut-être manque d'une complète résignation; je ne sais pas faire mon sacrifice complet, je me rattache aux petites choses, à défaut des grandes. Mais je crois aussi pouvoir dire qu'il y entre le désir de faire un peu de bien aux autres qui croient m'en faire, et pour lesquels c'est un petit intérêt et une occupation. Si j'étais seule, il ne serait plus question de rien. La pauvre Alexandrine a étudié hier sur l'orgue presque jusqu'à minuit, et ce matin elle a joué de belles et harmonieuses choses. Mais les voix!... Ah! c'est là ce que rien ne nous rendra plus sur terre.
« Après le déjeuner, je commence par faire une lec-' ture avec Albertine et ensuite avec Alexandrine. Puis Albertine m'apporte ses cahiers d'histoire. Je lui fais ensuite étudier son piano, et après tout cela, je rentre chez moi, et je me plonge dans mon rangement de lettres^ et alors le temps vole; mais je voudrais me presser pour cela, car j'en ai pour longtemps. A quatre heures, je vais au cimetière, puis un peu à la chapelle, puis le dîner, puis une visite à la pauvre Louise Thiars ou à d'autres, puis la réunion au salon, où nous lisons tout haut .'a vie de saint François d'Assise, puis la prière, et au retour, le thé et la retraite; et c'est alors que quelquefois, lorsque je me retrouve seule dans ma chambre, il me prend des peurs nerveuses qui m'empêchent de dormir. Cette solitude si complète se fait alors tellement sentir, que je ne
1 . Toutes les lettres adressées par mon père à ma mère, rangées et classées par elle et formant deux volumes considérables.
m'endormirais peut-être jamais, si je ne pensais pas que ces êtres che'ris sont là autour de moi et qu'ils me gardent dans mon sommeil. Nous resterons donc ici comme nous sommes, au moins jusqu'au premier novembre, peut-être pour plus longtemps, s'il fait beau. Chère enfant, j'aime à penser que tu vas avoir une belle saison pour tes bains de mer. L'année dernière!,,. Ah! mon Dieu! étions-nous donc déjà à Blankenberg!.., S'il avait fait le temps de cette année!.,. Mais non, elle était déjà malade, elle avait déjà eu cette douleur au côté... J'en suis toujours à croire que j'apprends tous ces malheurs... Ce sont des coups que je reçois sans cesse, et des battements de cœur qui ne cessent ni jour ni nuit... Voici quatre heures, on va venir prendre ma lettre. Je t'aime de toute mon âme, ma si chérie, ainsi que ton mari. Vous me manquez tous les deux, à toutes les minutes, »
Il y a des âmes que la douleur aigrit ou replie surelles-mêmes. Cette lettre atteste assez que l'âme forte et douce de ma mère n'était point de celles-là, et qu'après toutes ces dernières épreuves, elle était demeurée la même qu'auparavant.
Quant à leur effet sur Alexandrine et au changement produit chez elle par toutes les douleurs accumulées dans ces deux années, mais surtout par la mort d'Eugénie, c'est ce qui me reste à dire; et c'est à elle que me ramène, pour ne plus la quitter, la suite et la fin de ce triste récit.
RECrr U'UNE SŒUR.
Excel sior .'
Il y avait maintenant sept ans de la mort d'Albert, sept ans du jour où elle avait commencé cette <( Histoire » de leur amour et de leur vie, qui avait été pondant cette période son occupation la plus chère ^ Cette histoire était achevée; et c'était pendant le triste séjour qu'elle venait de faire à Bruxelles qu'elle en avait écrit les dernières pages. Le jour où, pour terminer ce long travail, elle avait eu à réveiller ses plus déchirants souvenirs, Olga se mourait à côté d'elle. Dans cette même année, elle avait vu disparaître celle qui avait été la douce et incomparable compagne de ses larmes, celle dont l'influence avait été, depuis celle d'Albert, la plus puissante et la plus douce sur sa vie ; puis mon père qu'elle aimait d'une tendresse filiale, et son propre frère enlevé comme les nôtres, mais sans lui laisser ces ineffables consolations qui avaient comme transfiguré pour elle la mort de ceux qu'elle avait si tendrement chéris.
C'est au milieu de tous ces coups, qui lui enlevaient, les uns après les autres, « les débris de son bonheur
1. J'observe ici que ce travail eut pour premier effet de lui faire perdre l'habitude d'écrire dans ces livres où elle avait tant écrit naguère. Lorsqu'une pensée traversait son esprit, elle l'ajoutait, au lieu de cela, en note ou en marge, dans ce travail lui-mCme, ainsi qu'on a pu le remarquer plusieurs fois dans le volume précédent.