LA PRIÈRE DU MATIN
Seigneur ! ton soleil radieux Répond à ta voix qui l'appelle.
Et reprend, docile et joyeux, Un pas de sa course éternelle.
Apprends-nous enfin dans ce jour A faire un pas dans ton amour I
Ce soleil que tu fis si beau, Reflet de ta bonté puissante, Réchauffe le petit oiseau Et ranime la fleur mourante.
Mais toi seul as, soleil vivant , Un rayon pour le cœur souffrant!
O Christ! tes anges ont béni Cette heure où notre voix t'implore ; Quand leur chant, se mêlant aussi Aux rayons d'une double aurore, Nous laissa ce sublime adieu : raix sur la terre et gloire à Dieu.
Père saint ! quand viendra le soir, Le vrai soir, cette heure dernière.
Dix tout dans l'âme se fait noir, Tout se tait, même la prière, O père! û frère ! ù saint époux!
Ce soir-là, souviens-toi de nous !
Aurore cachée à nos yeux Du seul jour qui jamais ne tombe, Qui se lève sous d'autres cieux, B( qu'on voit du haut de la >'^<Bbo-
Le château, dont une courte description ne sera peutêtre pas ici déplacée, était d'une assez belle architecture et ressemblait extérieurement plutôt à un hôtel du faubourg Saint-Germain qu'à une maison de campagne. Un grand escalier, de larges corridors, des chambres hautes et spacieuses, beaucoup d'air et de lumière, auraient pu en faire une habitation assez gaie, si la vue qu'on découvrait de toutes les fenêtres n'eût été au plus haut degré mélancolique et monotone. Une pelouse verte séparée de la maison par une large allée et terminée par un petit bois, quelques fleurs auprès de la maison, au loin des champs fort tristes bordés de peupliers, un ciel habituellement gris, un climat froid et humide, tout cela était peu réjouissant pour des yeux accoutumés au ciel de Naples et aux horizons d'Italie; et, quoique ce cadre convint peut-être aussi bien à cette phase de leur vie que celui de Naples avait convenu aux phases précédentes, il est certain toutefois qu'un paysage un peu moins triste et prosaïque eût été utile à Alexandrine, qui recouvra promptement la faculté, si vive chez elle, de jouir de la nature, mais surtout à mon père, plus accessible que tout autre à ce genre de jouissance. Aussi n'en supportat-il pas longtemps la privation sans un malaise physique, qui ne fut pas causé seulement par l'influence du climat, mais auquel celle du site contribua pour sa large part.
Quoique j'aie prétendu me mettre en garde contre les
Dans la nuit qu'éclaire la foi, Comme en Dieu nous croyons en toil
Et déjà, sans voir tes splendeurs, Nous sentons ta fraîche rosée.
Nos âmes, immortelles fleurs Qui courbaient leur tige épuisée, La relèvent avec araour Du côté d'où viendra le jouri
longueurs, on trouvera peut-être que je me suis trop étendue sur les détails précédents ; mais il me semble important de bien faire comprendre toutes les influences qui entourèrent cette période de la vie d'Alexandrine, et c'est pourquoi, jusqu'ici, j'espère n'avoir rien dit de trop inutile.
Maintenant je vais continuer ce récit, à l'aide d'une correspondance qui suppléera presque au manuscrit terminé ; car notre courte réunion touchait à sa fin. La durée de mon séjour à Boury était presque écoulée, j'allais partir et partir pour longtemps, lorsque ces derniers jours furent encore attristés par un grave accident survenu à mon frère Charles. Par une coïncidence singulière, cet accident eut lieu le 17 novembre, jour anniversaire de celui où, l'année précédente, ma mère et Olga avaient failli être tuées par une chute semblable ; ce même jour, l'année d'après, Charles tomba de voiture à son tour et, presque à la même place, se cassa la jambe; cette fracture fut si grave, qu'au premier moment les chirurgiens prononcèrent l'effrayante parole d'amputation !
Je laisse à penser quelle nouvelle angoisse vint troubler la triste et douce paix de la maison à peine rétablie. Et avant que cette angoisse pût être le moins du monde dissipée, lorsqu'au contraire la cause qui l'avait produite était encore toute récente, une lettre de Londres apporta à mon mari l'ordre de partir immédiatement pour Lisbonne!
Cette lettre lui enjoignait de quitter l'Angleterre par le bateau du 30 novembre, et, pour cela, il fallait nous décider à quitter Boury le soir même du jour où cette lettre y parvint. Je trouve dans mon journal, longuement énumérées, toutes les circonstances douloureuse? piécette journée et des jours suivants : la désolation de mon père,
RECIT D'UNE ÎCEUR. 31
qui ne pouvait se décider à me laisser partir, qui voulait me retenir et me conduire plus tard, lui-même, à Lisbonne ; la perplexité de mon mari, le courage de ma mère, qui affermit ma résolution de le suivre et de résister au désir de mon père ; la tristesse de mes sœurs, les consolations et les exhortations de l'abbé Gerbet, la dernière prière tous ensemble , dans la chapelle , à 11 heures du soir, mon départ enfin au milieu de tant de circonstances affligeantes et sinistres ; puis, la tempête qui se déchaîna ensuite, et qui, après ce départ si rapide et si déchirant, nous retint onze jours à Boulogne sans pouvoir traverser le détroit !
Je ne revins en France qu'au bout de dix-huit mois ; pendant cette absence, la narration de tout ce qui se passa à Boury se trouve dans les lettres qui vont suivre et auxquelles je n'ai rien à ajouter.
Ces séparations, si fréquentes hélas! pendant ce peu d'années que nous devions passer ensemble sur terre, ces séparations si douloureuses lorsqu'elles eurent lieu, je les bénis encore ici maintenant, car je leur dois ce trésor de souvenirs dans lequel je retrouve aujourd'hui une ressemblance fidèle de ceux que je cherche à peindre, et l'inestimable avantage de les laisser parler euxmêmes et parler seuls.
EUGÉNIE A PAULINE
M Boury, 27 novembre 1836.
« Notre vieille, notre chère , notre belle petite sœur, te voilà donc partie! C'était doux de l'avoir! Je t'ai si bien aimée! j'aurais trouvé si doux de ne plus te quit-
ter! Ma Pauline, nous sommes souvent séparées maintenant, après avoir été si longtemps inséparables! Oli! que Dieu nous réunisse encore ! Notre union est bonne, notre amitié à trois est une bénédiction ! ' « Quel temps aurez- vous pour cette traversée ? C'est ce soir! j'y pense et m'en inquiète.
« Quelle tristesse que ce départ! Quel air lugubre cela avait et hors de l'aspect ordinaire ! Ces adieux dans la chapelle, cette bénédiction de l'abbé Gerbet, comme tout cela était étrange et imposant! Cela ressemblait plutôt à ce qu'on lit qu'à ce qui arrive dans la vie.
(( Qu'est-ce maintenant que ces choses effrayantes que l'on nous raconte de l'assassinat de plusieurs Anglais à Lisbonne? Enfin que Dieu te garde! Si Auguste court des dangers, ce n'est pas le moment de regretter que tu sois partie avec lui, et il est bien certain que c'est là le poste d'une « muger de bien^. » S'il lui était arrivé malheur, qu'aurions-nous fait de toi, je te le demande? Encore une fois, que Dieu vous garde tous les delix, mes amis bien chers, je vous abandonne à lui avec une confiance infinie !
« J'ai des nouvelles de Naples. Que de tristesses dans toutes les familles et dans tous les pays! La terre est vraiment bien sombre. Pauline, que c'est doux d'avoir la certitude que, dans quelques années, nous en serons tous sortis ! La vie la plus longue est courte. Dieu a été bien miséricordieux dans cet arrangement des choses.
(( Ma Pauline, je t'aime infiniment, je te sens si tendrement, si solidement établie au fond de mon cœur! J'ai bien assez de m' intéresser à tous tes intérêts et d'aider la patience d'Alexandrine; je ne vois rien qui
1. «Une honnête femme.» Citation d'une comédie de Moratin, que nous avions lue en espagnol poudant mon séjour à Bouiy.
puisse mieux remplir ma vie en ce monde, et je voudrais, si Dieu le permet, ne pas être encombrée de mon propre bonheur et d'intérêts qui me soient directs. Je vous appartiens, mes deux sœurs, et je voudrais ne vous quitter que pour aller à Dieu. Mais là, oh! ne m'en veuillez pas! là, j'irais sans regretter même vous. »
« 14 décembre.
« Te voilà donc de l'autre côté de cette vilaine mer ! J'en suis aise, et pourtant il me semblait encore être près de toi pendant que tu étais arrêtée de ce côté-ci. Enfin, que la bénédiction de Dieu te suive par delà toutes les mers et tous les orages! J'entends ceci physiquement et moralement.
« Je t'envoie les cantiques. Ne trouves-tu pas que nous sommes heureuses de toutes ces fleurs jetées sur notre chemin par celui qui sait si bien nous faire comprendre que le bouquet dont le parfum surpassera tous les autres, se trouvera dans la mort?
<( Les petits jours de la vie passent doucement en rêvant ainsi au grand jour éternel !
« Adieu , mon ange, mon cher ange ! Encore une fois, et que, jusqu'à ma mort. Dieu entende et exauce cette prière : que toute ma part de bonheur soit réunie à la tienne, afin que tous les jours se passent heureux et que tu n'aies, s'il se peut, à recueillir dans le ciel que la récompense de ta foi et de ton amour, et non point le fruit des peines et des épreuves. »
(( 27 déiembre.
« Je t'ai regrettée, et je dis mal à quel point, à notre messe de minuit. Si tu avais été là, toi, la jouissance eût été complète. L'autel était couvert de fleurs et de lumières ; le beau tapis de bonne maman étendu sur les
Si RECIT D'UNE SŒUR.
ittarches et jusqu'à la balustrade; le piano placé en dehors, tout près de la porte, et nous là, chantant un peu mieux que de coutume à l'aide d'un chœur composé d'Alix, Constance et Désirée \ que j'avais admirablement dressées, tandis qu'Alexandrine, Olga et moi nous faisions les parties, et quelles parties ! Bref, mon père a été surpris et émerveillé de cette musique perfectionnée et de l'effet général produit par les fleurs, les cierges, l'encens, et, par-dessus le marché, un ornement nbuveau venu de Paris et deux enfants de chœur revêtus de tuniques blanches et de longs rubans bleus (débris du cordon du Saint-Esprit de mon père, sacrifié par maman). Pendant les trois messes, nous avons chanté VAdeste, VAdorejnus, \e Magnificat en parties : superbe! puis: Jesu wie sûss^, et Evniva Maria, à la fin. Mais ce qui va tout compléter, c'est l'arrivée d'un orgue de Paris ! La petite chapelle alors ne laissera plus rien à désirer. J'ai pensé à toi à minuit, ma Paulette! Oh ! que Dieu te protège pendant cette traversée, que sa bénédiction t'accompagne I »