Voyoz sa lettre do IJoiiry, 0 octoV)re
Que de fois alors un mot d'elle me rendit le courage, un mot dit en pleurant souvent, mais un mot d'une sérénité calmante, d'une force contagieuse!
Un jour (c'était celui où Olga avait reçu l'extrèmconction), malgré la paix céleste qui avait présidé à cette scène touchante, une fois sorties de la chambre, Alexandrine me vit suffoquée de larmes. Elle me laissa pleurer, me regardant longtemps sans rien dire. Oh! quelle expression je vis alors dans son regard! c'était plus que du courage, plus que de la sérénité, c'était presque de la joie. Enfin elle me dit : « Tu pleures, parce que notre Olga va aller au ciel, et maintenant qu'elle est presque hors de ce monde, tu voudrais l'y ramener. Dis-moi donc quel bonheur ta as à lui assurer sur terre? » Ces mots étaient d'une, simple évidence : « Quel bonheur as-tu à lui assurer? » Mais l'accent qu'elle y mit et l'impression qu'ils me firent les gravèrent pour toujours dans mon souvenir. Elle m'a dit ainsi, en plusieurs occasions, des paroles dont il me sera peut-être dilTicile de faire comprendre l'effet à ceux qui ne les ont pas entendues. Mais ces paroles, n'ayant jamais été oubliées, ne doivent pas l'être, il me semble, dans ces pages, quelque impuissantes qu'elles soient à en reproduire l'accent.
C'est dans cette disposition qu'Âlexandrine se retrouva à Boury, trois mois après la mort d'Olga. La lettre de ma mère les a montrées ensemble dans ce château désert, et, à la fin de leurs tristes journées, nous avons vu l'une cherchant à réveiller sur l'orgue un faible et triste écho' des sons qu'elle avait tant aimés ! l'autre cherchant à lui • donner la joie d'y avoir réussi! !
Cette image n'est sans doute pas la plus mélancolique de toutes celles qui viennent de revivre dans ma mémoire, et cependant, plus que d'autres, elle m'attendrit et fait résonner dans mon cœur ces deux cordes, si
sensibles lorsqu'on les touche ensemble; la tendresse et la uitiél
Cet automne, déjà si triste, ne s'acheva pas pour elles sans agitations nouvelles. La princesse Lapoukhyn, retournée en Ukraine, tomba dangereusement malade à Korsen, et, pendant quelques jours, Alexandrine dut se préparer à recevoir la nouvelle de la mort de sa mère.
(( Pauline, m'écrivait-elle alors, j'ai bien peu envie d'écrire, et cependant je le veux à toi. Ta bonne mère t'a tout dit; elle est si bonne pour moi! je l'aime plus que jamais ; elle m'est un si grand appui, une si grande douceur! Pauline! cette croix que j'ai toujours vue de loin à l'horizon, la voilà tout près, me touchant, me blessant presque déjà! La mort de ma mère (et de ma mère protestante!) me semble si probable, que j'ose à peine encore espérer le contraire! Demain je saurai peutêtre quelque chose de positif. Tu pries, n'est-ce pas? et tu fais prier pour cette mère chérie, cette chère, tendre mère, si passionnée pour moi? Oh! Dieu a pu en être jaloux, car je l'aimais trop encore peut-être! Tout ce que je touche, tout ce qui m'entoure, sont des dons reçus d'elle, bien simples quelquefois, parce qu'elle se désolait de ne plus pouvoir me donner à présent rien de riche. C'est une douleur d'un genre nouveau pour moi, que celle dans laquelle je vis depuis huit jours. J'avais raison quand je te disais que nous ne savions pas ce qui arriverait d'ici à deux mois. Oh! je t'en conjure, ne t'afflige ni ne te réjouis jamais de rien d'avance. Et moi, peut-être ne devrais-je pas la croire ainsi morte déjà, cette mère bien-aimée, cette belle, bonne, aimable, pauvre, pauvre mère!... Le P. deRavignan dit si fermement (lii't'llc ne moinra i)as, puis ils me répètent tous d'espé-
rer avec confiance en sa bonne foi. Hélas! voilà que j'entends les mêmes consolations pour ma mère que pour mon frère! Pauline, ne te plains plus jamais, je l'en conjure, à moins que tu ne voies mourir sans se convertir quelqu'un qui te soit cher, ou quelque chose de semblable. Dans la lettre que j'ai reçue de toi avanthier, tu me dis (en parlant de toi) : « Après avoir passé par tout ce qu'il y a de plus triste!... » Oh! chère amie, crois-moi, il y a du plus triste et du bien plus triste que les morts visiblement bénies. Oh ! que se passe-t-il à Korsen ? Elle souffrait tant, et sans les secours si puissants que notre foi nous assure !
« Dans ce moment, je reçois ta chère tendre lettre. Merci, ma bien-aimée ; Dieu est amour et ne frappe que doucement, et jamais au delà de nos forces. J'ai encore éprouvé et encore senti combien l'épreuve est utile; ainsi ne craignons pas les croix. Tu ne peux imaginer combien maman est admirable et résignée; elle m'a écrit qu'elle était sûre que cette épreuve lui était envoyée pour son salut, pour devenir meilleure.
(( Comme Dieu donne des soutiens pour faire respirer et même mieux que respirer ! J'ai été heureuse de revoir Adrien, qui a été fraternel, et le P. de Ravignan, qui m'a fait un bien inexprimable. Oh ! si ma pauvre mère pouvait connaître de pareils secours! Ma bonne chère, mes amis, priez tous et faites prier les autres. »
L'une de ces deux prières fut entendue et elle eut le bonheur d'apprendre bientôt le rétablissement de sa mère; mais cette inquiétude qui avait succédé à tant d'autres peines, cette, reconnaissance même, à laquelle se mêlait encore un douloureux et ardent désir non réalisé, contribuèrent sans doute à donner de la consistance à uno pensée qui jusqu'alors n'avait flotté que
vaguement dans son esprit. Cette pensée, ce fut la même qu'Alphonse Ratisbonne avait exprimée par ces termes : « Ne pas donner à Dieu moins que tout. » Elle s'empara d'Alexandrine vers cette époque, et, pendant près d'une année, sa sérénité reconquise en fut grandement troublée.
Je ne m'étendrai pas longuement sur cette circonstance de sa vie, par la raison que j'en ai imparfaitement connu les détails. Cet état, ou, si l'on veut, cette épreuve de son âme n'était pas de nature à être communiquée par lettres; la gravité même du doute qui la tourmentait le lui eût interdit ; car elle pensait (ce sont les termes dont elle se servit plus tard pour m'expliquer son silence à ce sujet) que, « lorsque Dieu met un (( germe dans l'âme, il ne veut pas plus qu'on y touche « qu'il ne veut qu'on ne touche à un germe placé par « lui en terre, car, sans ce respect, ni l'un ni l'autre ne « porteraient leurs fruits. »
L'abbé Gerbet, auquel naturellement se serait ouverte son âme dans ce moment de perplexité, était loin, et, parmi tous les vides qui s'étaient faits autour d'elle depuis deux ans, son absence devait assurément être mise en ligne de compte; mais toutefois, à cet égard, la miséricordieuse main de Dieu demeura étendue sur elle. Celui qui avait guidé les premiers pas de sa vie catholique avec tant d'autorité et de douceur, celui qui, en sachant verser dans son cœur saignant le baume premier et salutaire, y avait ramené la vie, cet incomparable et saint ami était éloigné d'elle pour toujours. Mais, à sa place, un autre guide lui fut donné qu'elle eût peut-être trouvé sévère , si elle l'eût rencontré plus tôt et lorsque les regrets de la terre disputaient encore son cœur à Dieu, mais qui convenait à l'état actuel de son âme, relevée et fortifiée par l'impulsion
première qu'elle avait reçue. Le premier lui avait appris à marcher, le second l'aida à gravir; tous deux furent les instruments et les messagers de Dieu , mais il donna à chacun d'eux l'aspect voulu par l'heure où ils lui apparurent, et si Alexandrine eut d'abord auprès d'elle un père et un saint, plus tard elle eut un ange.
Nous l'avons vu au milieu de nous, et je ne crains pas que ce mot semble exagéré à ceux qui ont gardé dans leur mémoire et dans leur âme l'ineffaçable empreinte du regard, de la voix, de l'accent, de l'influence du P. de Ravignan. 11 était assurément un grand et entrahiant orateur, mais ce n'était point par son éloquence que les âmes étaient touchées. Il y a telle parole simple et mille fois répétée sans produire d'effet, qui, dite par lui, semblait être entendue pour la première fois. Celle-ci par exemple : « La vie n'est rien ! » Je lui entendis dire ces mots un jour, non pas en chaire, mais assis auprès d'une table, dans une modeste réunion de charité, et le regard, l'expression, l'accent, qui les accompagnèrent en firent la plus éloquente prédication sur la misère et la vanité de ce monde qui ait jamais été entendue.
Peut-on s'étonner qu'Alexandrine, dans la disposition où elle se trouvait alors, ait répondu à de semblables paroles par un élan qui, pour elle, allait au delà de l'appel de lieu? Peut-on lui reprocher d'avoir commis la généreuse méprise de se croire appelée à tout quitter pour lui? Quoi qu'il en soit, lorsqu'on se trompe ainsi, non par exaltation ou par orgueil, mais par un pur et simple excès de zèle et d'amour, on doit humblcuicnt le reconnaître et reprendre sans hésiter la voie commune. Peut-être alors la rapidité croissante de la marche et la facilité acquise pour surmonter les obstacles du chemin Icront-elles comprendre qu'en le quittant un instant pour en chercher un plus élevé, on n'a point f.iit un
détour qui ait diminué les forces, mais au contraire que ce détour lui-même a rapproché du but vers lequel on tendait.
Ce fut là ce qui arriva à Alcxandrine. Après avoir passé quelque temps au catéchuménat à peine fondé alors par le P. Alphonse Ratisbonne, dans l'ordre, aujourd'hui florissant, des Filles de Sion, elle en sortit par la volonté et l'injonction du P. de Piavignan, qui avait consenti à cette tentative, mais qui ne permit pas qu'elle la poursuivît.
Le 2 janvier 18/j5, elle m'écrivit le mot suivant :
« Ma sœur si aimée, je t'écris pour te souhaiter tout ce qu'il y a de mieux, pour toi et pour tout ce que tu aimes, et pour te dire que, de ce pas, je vais retourner chez notre mère chérie, reprendre, ou plutôt apprendre mon doux rôle de Ruth.
« Qu'en dis-tu ? Dieu va nous réunir ; ma joie est bien grande. Je vous aime tous, plus encore que je ne le croyais, je vais faire à ta bonne mère une surprise qui, je l'espère, compensera l'autre. »
On peut juger si en effet la joie de ma mère fut grande, bien qu'avec son courage accoutumé elle eût déjà accepté sans murmure cette dernière séparation, qui devait sitôt, hélas! lui être autrement et plus cruellement imposée!
Au moment où Alexandrine fit l'essai dont je viens de parler, la crainte de ne pas faire pour Dieu tout ce qui était dans la limite de ses forces était devenue pour elle une sorte d'idée fixe angoissante, et elle n'en fut délivrée que par cette épreuve qui lui révéla quelle en était l'exacte mesure. Il y eut par conséquent autant de sagesse peut-être à la lui laisser tenter qu'il y eut ensuite de prudente fermeté à l'arrêter, avant qi.'un pas de plus dans une voie sublime (mais qui n'était pas lu
sienne) n'eût altéré sa santé, sans profit pour son âme.
Elle revint donc auprès de ma mère, avec une simplicité égale au courage avec lequel elle l'avait quittée, et elle y revint joyeuse, parce que l'inquiétude qui avait longtemps tourmenté son âme était calmée pour toujours! I
Huit jours après elle m'écrivait :
« Paris, le t4 janvier 1845.
« Ma bien-aimée, comme je te remercie de ta chère lettre! Tu as été bien bonne en cette circonstance; cela va tous nous unir plus que jamais. Au moins voilà ce que je sens, et ta mère est si délicieuse pour moi! Je suis encore étourdie, comme après une tempête qui ne se calme que peu à peu. Je reprends doucement et avec délices mes anciennes occupations de la paroisse. J'ai trouvé M. Esbelin, qui est meilleur que jamais au milieu de nos pauvres; mais, chère amie, quelle grâce Dieu nous a faite de rencontrer un homme de Dieu tel que le P. de Ravignan ! Je ne puis du reste t'en dire très-long encore, car je suis absolument comme si j'avais fait un rêve! J'espère que cela a été ma meilleia-e croix! Oh! chérie, abandonnons-nous bien à celui qui veut que nous soyons de tout petils enfants. C'est n>erveilleux comme il conduit tout, et comme il ne donne pas plus que nous ne pouvons porter. Oh ! pourquoi nous impatienter? pourquoi diminuer par là le plus précieux de l'épreuve? Elle finit encore plus vite qu'on ne s'y attend. Ma I onne chère belle, tu en as aussi là où tu es ; je les partagerai bientôt avec toi. Quelle douce perspective ! Je voudrais trouver où me loger dans un coin de servante dans votre maison, pour être avec vous sous le même toit.
« On veut toujours en toutes choses le plus parfait dans cette terre si imparfaite, c'est souvent un défaut, et qui rend malheureux. Et mon Auguste, que dit-il de mes extravagances? Il y a à dire que j'y serais morte lentement ; voilà que mon cœur et mon pouls ont repris leurs battements naturels.
« Et toi, chérie, comment vas-tu? Oh! je t'aime tant! et je veux aimer plus que jamais. Il n'y a que cela, et cela mène à tout.
« A revoir , bien-aimée ; je pense que ta bonté va se réjouir de retrouver mon âme dans cette lettre ; je crois que tu l'y reconnaîtras. Tu m'as si bien jugée, chère amie ! Dieu te récompense de ta tendresse ! Prie pour ta vieille mondaine qui l'est plus que toi. Aimons-nous bien, et que tout se fonde dans l'amour! >:
Cette opinion qui avait été la mienne, c'était qu'elle aimait la retraite, mais qu'elle avait une répulsion naturelle pour la réclusion, et que, jusqu'à un certain point, le mouvement et l'indépendance étaient aussi nécessaires à la vigueur de son âme et de son intelligence, qu'à celle de sa santé. Elle en acquit elle-même la preuve par -l'humble et sincère expérience qui la fit revenir sur ses pas, mais qui, ainsi qu'on va le voir, fut bien loin d'avoir ralenti sa marche.
En rentrant, en effet, dans la vie de famille, et en reprenant ces occupations de paroisse dont elle parle, ce fut avec un dévouement et un zèle plus ardents que jamais. Elle avait aimé les pauvres, comme elle avait aimé Dieu dès son enfance ; mais ces deux amours avaient grandi en elle avec la foi, avec l'espérance, avec la charité catholique. Maintenant elle leur donna tout ce qu'elle pouvait encore donner dans ce monde, ses
RECIT D'UNE SŒUR. 3Gi
pensées, son temps, son argent, sa santé, et enfin sa vie!
C'était le moment où se développaient à Paris, avec une puissance de charité à laquelle aucun besoin et aucune misère n'ont échappé, ces grandes œuvres, secondées par tant de cœurs et tant de bras, qu'il est presque permis de dire aujourd'hui qu'elles embrassent dans l'immense ville tous ceux qui souffrent! Alexandrine se jeta dans cette nombreuse armée de volontaires de la charité, qui suit partout en France l'armée régulière du père des pauvres, du roi de ceux qui les aiment, de saint Vincent de Paul. -^ Vincent de Paul! nom cher à ceux qui n'aiment rien , respecté de ceux qui ne respectent rien, et qu'on ne peut insulter sans que la voix des impies eux-niêmes se joigne à celles des chrétiens pour crier : honte aux blasphémateurs de la charité ! — Elle s'enrôla donc dans ces rangs bénis, où les femmes ont leur place marquée, non moins que les hommes, et un grand nombre de ceux qui y marchèrent avec elle sont encore là pour dire si elle leur fut une vaillante, une douce, une chère compagne!
Quoiqu'elle ait rarement écrit jusqu'à la fin de sa vie, sans qu'il s'échappât de son cœur et de sa plume quelque passage digne d'être conservé, je n'aurai pourtant plus désormais un grand nombre de ses lettres à citer en totalité, car le temps des correspondances proprement dites était passé pour elle, et j'en suis arrivée à cette phase de sa vie dont j'ai parlé en commençant. Il n'eût plus été de ï,on goût maintenant de s'asseoir, comm ; jadis, devant sa table et d'y demeurer des heures entières, perdue dans une rêverie déchirante ou douce, recueillant avec soin toutes les images dont le bonheur, l'amour et la douleur avaient peuplé pour elle le passé, et ne pouvant éviter de se retrouver elle-même dans
toutes. Ce n'était plus pour causer par écrit et s'épancher doucement et peut-être un peu mollement, comme autrefois, qu'elle écrivait maintenant à moi ou à d'autres. Non, c'était vite, brièvement, sans regarder en arrière, sans se regarder elle-même, ou parler d'elle; c'était bravement, courageusement, presque gaiement, mais avec une tendresse pour ceux qu'elle aimait toujours grande et plus grande que jamais. Quoique très-calme et rarement agitée, elle semblait être devenue pressée d'agir, de compléter, de terminer ce qu'elle voulait encore faire ici-bas, comme si elle eût senti que le temps lui manquait, et que son voyage sur terre approchait de sa fin !
Depuis l'année précédente, nous avions encore une fois changé de destination , et c'était maintenant en Allemagne que nous avaient amenés les fluctuations de la carrière diplomatique. Nous nous trouvions alors à Carlsruhe, et nous étions établis tantôt dans cette ville, tantôt (et plus habituellement) à Baden, et ce fut là que je revis Âlexandrine pour la première fois, après cette épreuve qu'elle avait nommée « sa meilleure croix. » Elle vint passer avec nous une partie de l'été de 18/|5, et, pendant cette réunion, je pus juger par moi-même de ce mouvement plus élevé de son âme et de ces j)rogrès toujours croissants que je viens de décrire.
Au lieu de ce coin de servante qu'elle avait désiré habiter dans notre maison, nous lui avions préparé, comme de raison, une jolie chambre, que j'avais arrangée de mon mieux pour elle; mais dès qu'elle s'y trouva, je fus. obligée, jioar lui complaire, d'en ôter tout ce que j'y avais mis pour l'orner, et elle ne fut satisfaite que lorsque cette chambre, redevenue aussi simple et pauvre que possible, eut perdu tout aspect d'élégance.
Elle riait et s'étonnait elle-même avec moi de la répugnance qu'elle avait maintenant pour toutes les recherches dont elle avait tant aimé à s'entourer jadis. Ce qui lui semblait étrange, et ce qui l'était en effet, c'était qu'il n'y avait point ici d'effort ni de résolution prise au prix d'un sacrifice. Elle n'aimait plus, en ce genre, aucune des choses qu'elle avait aimées; c'était tout en apparence, mais au fond de ce détachement qui lui coûtait si peu, il y avait cependant autre chose qu'un simple changement de goût et d'habitude, autre chose aussi qu'un austère dégoût des superfluités de ce monde (austérité qui fut toujours étrangère à sa piété) : il y avait, avant tout et par-dessus tout, un amour pour les pauvres parvenu chez el'e jusqu'au désir de se dépouiller de tout pour eux, et même jusqu'à celui de se rapprocher d'eux par une sorte de ressemblance, — ce qui est une autre tendance naturelle de l'amour! Aussi, bien qu'elle ne dût passer à Bade que quelques semaines, en eut-elle bientôt découvert un assez grand nombre, pour que son temps y fût presque aussi rempli qu'à Paris.
Tous les matins avant la messe, elle sortait chargée de ce qu'elle allait leur porter, et elle trouvait encore, dans l'après-midi, plus d'une visite du même genre à faire, dont elle ne se laissait détourner ni'par la fatigue, ni par la distance, ni par le soleil, ni par la pluie. Rentrée enfin, elle se livrait alors avec bonheur à ses lectures favorites, marquant et copiant les passages des livres qu'elle lisait, et l'on devine assez quels étaient maintenant ces livres. Ceux où Dieu prenait la grande, sinon la seule place, étaient en effet les seuls sur lesquels elle pût fixer son attention, et, hors de là, quelques-uns des poëmes lus jadis ou traduits avec Albert, où elle aimait encore parfois à rechercher ses passages préférés. Quant
à tous les autres ouvrages purement littéraires, romans, mémoires, ou histoires dont on parlait autour d'elle et qui l'intéressaient naguère plus que d'autres, elle n'y prêtait plus la moindre attention, et le goût qu'elle avai' eu jadis pour ces amusements ou ceS parures de rinlelligence s'était évanoui avec celui de toutes les parures et de tous les amusements de ce monde, la seule musique exceptée.
Un jour, pendant ce même été, nous nous trouvions par hasard à l'hôtel d'Angleterre. Ceux qui connaissent Bade savent que, de l'un des balcons de cet hôtel, on peut voir et entendre tout ce qui se passe sur la promenade. Nous étions sur ce balcon à la nuit tombante. On entendait la musique jouant (et jouant admirablement bien) un air de valse. On apercevait à travers les arbres des groupes nombreux de promeneurs, et, vu ainsi à distance, tout avait cet air de fête que prend facilement, par une belle soirée d'été, ce genre de réunion au grand air; c'est même là une de ces impressions extérieures qui réveillent vivement dans le cœur de ceux qui sont jeunes un sentiment de gaieté et de vie qui n'est pas pour tous sans péril.
Peu d'années auparavant, Alexandrine aurait fui avec soin toute impression de ce genre, à cause des regrets trop déchirants qu'un tel contraste eût réveillés, et aussi à cause d'une sorte de peur (inspirée par sa défiance d'elle-même) de se trouver encore accessible au moindre attrait pour une joie mondaine ou bruyante, quelle qu'elle fût'. Aujourd'hui, me souvenant de cela, je lui
\. Voir sa lettre à F.ugénie, tom. II, p. l'29, riiricuso à cet égard à iclire pniir niesiiror lo cliiingenient dont je parle.
RliCIT D'UNE SŒUR.
demandai quel effet lui faisait ce bruit lointain et joyeux, qui me rappelait tant à moi-même quelques-uns des jours du passé.
I Elle me répondit tranquillement et en souriant qu'elle ne pensait 'phis jamais à ces jours-là, et elle continua à regarder en silence tantôt la promenade, tantôt le ciel étoile avec une expression qu'elle avait quelquefois et qui la rendait alors réellement belle. Je la vois en écrivant telle que je la vis alors, car ce moment est un de ceux dont j'ai parlé, aussi difficiles à rendre qu'impossibles à oublier. Elle resta un moment ainsi, puis, tirant de sa poche un petit portefeuille où elle écrivait les passages qui la frappaient dans ses lectures ou autrement : « Tiens, me dit-elle, voici ce qui est vraiment beau, intéressant et important. » Et elle me lut ces mots en latin (de saint Augustin, je crois) :
0 amare! o ire! o sibi perire! o ad Deum pervenire! Jamais, jamais, je n'ai oublié l'accent avec lequel elle me lut ces paroles, ni l'heure, le lieu, le jour où je les entendis. Mais, je le sens, communiquer cette impression est bien difficile. Tout ceci cependant peut faire comprendre la nature du changement survenu dans son âme : changement qui n'était que le triomphe de plus en plus complet du grand amour, qui, sans exclure un seul de ceux qui découlent de lui, peut seul, sans eux, suffire au cœur et le remplir !
Alexandrine me quitta peu après ce jour, et les pas- .^ages suivants sont extraits des lettres que je reçus d'elle pendant, cette nouvelle séparation, et qui toutes manifestent la ferveur toujours croissante de son âme.
ALEXANDUINE A PAULINE.
(( Depuis quelque temps déjà je te vois très-consolée du premier effet sombre de l'Allemagne. Tu y auras, je parie, une foule d'incidents agréables, et je vois déjà ma Paule voyageant et récoltant en chemin le miel de toutes les fleurs. Oh! oui, laisse-toi aller comme un ballot! Je m'essaye à cela aussi, moi, et je trouve que c'est amusant. Tiens, regarde, à ce propos, ce que je viens de copier dans saint François de Sales : « Es-tu pris dans les filets de la tribulation, hé! ne regarde JJ as ton aventure, regarde Dieu et le laisse faire ! »
« Quelle générosité ! quelle absence d'égoïsme dans ce (( ne regarde pas ton aventure ! » Et il répète sans cesse, comme le faisait toujours ton cher père béni, « laisse faire à Dieu! Lasciamo fare a Dio ! n Ma. Paule, on serait bien heureux ainsi.
(( Quand te jetteras-tu donc amoureusement dans les bras de l'époux de nos âmes? — Je t'en prie, passe-moi ces expressions mystiques qui me plaisent. — Quand penseras-tu que celui qui nous aime plus que nous ne pouvons nous aimer nous-mêmes, que celui qui a pris la peine de compter jusqu'au moindre de nos cheveux, et sans la permission duquel le moindre de ces cheveux (que nous dédaignons, quelqu'idolàtres que nous soyons de nous-mêmes), le moindre de ces cheveux ne tom])e pas! quand penseras-tu qu'il combine toutes choses pour nous le plus tendrement, le plus délicieusement possible?
u L'homme s'agite cl Dieu le mène. » Il faut donc faire tout ce qu'on peut, et surtout tout ce qu'on doit et laisser le résultat à Dieu. C'est ce qu'on me répète ton-
jours et c'est le moyen de sortir de ce trouble qui est presque aussi mauvais que le péché, parce que Dieu n'e.st pas dans le trouble! Cette sentence de la Bible était le refrain de notre Eugénie !
« Je n'ai pas ce que je prêche, mais je suis décidée à 1(3 conquérir à la sueur de mon front, car je suis convaincue qu'ainsi que le dit saint François de Sales, l'inquiclude est le pire de tous les maux après le pèche. Je la combattrai à toute outrance dans mon cœur, n'importe à quelle suite elle se montrera, soit après une grosse faute ou une grosse bévue, soit après une croix. Ah! dans cette vie pleine de larmes, il n'y a qu'un seul bonheur possible et voulu de Dieu, qui nous l'a laissé en remontant au ciel, c'est la paix. Donnons-nous-la donc et n'y mettons plus d'obstacle par nos folies. Demande à Dieu que, par sa grâce, je sois victorieuse dans cette guerre, et je le demanderai pour toi. Ayons toutes deux le courage de nous rendre heureuses !
« Habituons-nous à regarder toutes choses, grandes et petites, comme venant de la main de Dieu pour nous.
« J'ai écrit cette maxime des saints dans ma tête. Que nel'ai-je dans mon cœur, dans mon sang, dans tout mon être, dans tous mes mouvements ! La paix est si nécessaire qu'on dit même que, quelquefois (car on ne fait rien sans elle), il faut pendant un temps et pour établir son règne, lui sacrifier certaines clioses de plus grande perfection.
« Chaque chose a son temps; il faut se laisser mûrir à l'ardeur du soleil divin qui ne demande de nous que de rester sous ses rayons. La volonté, voilà tout; donnons-la-lui et laissons-le faire sans plus penser à nous. C'est commode d'arriver ainsi à son degré de perfection!
« Je viens là de me prêcher d'une maniîre q'ii, je 11. -2i
l'espère, me sera fructueuse, et je t'en remercie, toi qui m'en as donné l'occasion. »
« Ma bonne belle, puisque tu as aimé mes copiages et puisque d'ailleurs cette communication est une douce union, je vais encore te copier quelque chose, et, en outre, te prier de lire tout de suite, dans ton livre espagnol que je te renvoie, le chapitre xxvi du chemin de la perfection de sainte Thérèse, et dis-moi si ce n'est pas ravissant !
u Et à présent voici du saint François de Sales :
« A mesure que notre cœur se dilate, et, pour parler (( plus juste, à mesure que nous le laissons se dilater et (( que, par notre consentement, nous laissons faire à Dieu « le vide qu'il veut trouver en nous, sa miséricorde ne « cesse pas de se répandre, et les inspirations, toujours " plus fortes à mesure que nous y coopérons, augmen- « tent en nous l'amour sacré.
(t A quoi tient-il donc que nous ne soyons aussi ferci vents en amour que l'ont été les Augustin, les Fran- « cois, les Catherine, etc.? »
« Chérie ! oh ! oui, nous serons intimes et très-intimes pendant l'éternité ! et avec Eugénie, et avec Olga, et avec tant de chers amis, et avec les nouveaux amis aussi que nous rencontrerons tous les jours sur notre chemin, et cette multiplicité ne nous sera pas ennuyeuse ou jalousante!...
« Oh! ma Paule ! j'ai entendu des choses bien encourageantes. Quittons donc l'inquiétude, laissons-nous aller au courant de la grâce, passons même par-dessus nos fautes! C'est hardi à moi d'avancer cela! Je crois cependant que je suis dans le vrai. J'ai tant lu et relu et entendu de choses tranquillisantes, que je finis par en savoir un brin par cœur. »
(( J'ai entendu un magnifique sermon du P. Lacordaire à Saint-Roch, sur le monde de la jouissance et le monde de l'expiation. Il a parlé de la nécessité d'expier par la vie religieuse, ou, hors d'elle, par l'aumône; de l'insigne déraison de ceux qui, ayant horreur de l'expiation pour eux-mêmes, veulent encore empêcher les autres de la faire et de la faire pour autrui ! A la fin, son visage s'est animé, et il a menacé majestueusement de malheurs le peuple qui repousse ceux qui se dévouent volontairement à l'expiation pour tous ! »
« Nous n'aurons jamais assez de confiance dans la bonté de Dieu pour nous, et tu sais bien que : Chi tutto spera tullo ottiene! — J'ai beau chercher, je ne trouve, comme tu vois, que du prêchagc pour répondre à la confiance qui me touche à un point extrême et flatte à la fois mon amour et mon amour-propre fraternels. Mais, en fait de prêchage, ce que je puis faire de mieux, c'est de te rapporter des choses que j'ai entendu dire à M""-'S\vetchine. Cette délicieuse, excellente femme, disait l'autre jour qu'il ne fallait pas dire du mal de la vie, qu'elle était bien belle, de plus en plus belle et heureuse, et intéressante ! Et cependant cette femme si tendre et si pieuse est accablée de douleurs morales et physiques. Maladies au cœur et au foie, insomnies cruelles suivies d'une fatigue qu'on ne peut se représenter. Elle me disait aussi : u J'aime ce qui est ! » Et la manière dont elle explique ce mot fait voir qu'elle est bien « la goutte d'eau noyée dans un océan de parfums » dont parle saint ï^ranrois de Sales, et c'est ce qui fait qu'elle trouve tou-
jours le meilleur ce qui arrive et ce qui est. Ah ! que c'est être dans le vrai qu'être ainsi ! Que peut-il y avoir de plus délicieux que d'être dans ce qui nous vient de la part de l'amour-même, de la part de la félicité même? Mais notre infirmité n'est pas d'accord avec notre conviction et nous gémissons, tout en sentant que nous avons tort de gémir. Ce qui pourrait bien compromettre les prières que tu fais, ce ne serait pas un désir spécial quelconque, même trop ardent, mais ce serait d'être plaignante en général. Dieu aime tant qu'on soit content de tout ! M"^ Swetchine dit encore : « Je suis née contente, » et certes les croix ne lui manquent pas cependant. Tu me pardonnes de te dire tout cela, car tu m'aimes et je t'aime ; mais je t'assure que Hicu aide énormément, quand on fait aussi un petit effort pour lui!
(( Oh ! sœur chérie ! puis-je te donner de la joie et du courage en t' écrivant?... Que je le voudrais! tu ne sais pas combien je t'aime, tu ne le sauras que dans l'éternité où je jouirai de toi, de mon amour pour toi ! Ici on n'a pas le temps de s'aimer, mais on s'aime cependant. Pour ma part, je ne vous ai jamais tous tant aimés! »
Alexandrine passa l'hiver de 1846 à Paris, chez M™* de Mun, qui trouvait dans sa société un grand soulagement à ses peines, et répétait souvent que la seule vue d' Alexandrine faisait pénétrer comme un rayon de soleil dans son cœur attristé. Celle-ci avait clierché à l'entraîner avec elle dans sa vie active, non pour qu'elle y fît plus de bien qu'elle n'en faisait déjà autrement, mais pour qu'elle y puisât, comme elle, la vigueur et le bienêtre qu'elle y avait retrouvés à un surprenant degré.
M'"^ de Miin était disposée à un abattement moral et physique que l'âge et les souffrances avaient augmenté et qui lui rendait douloureux et difficile toute espèce d'effort. Elle se plaignait donc souvent en souriant tristement de faire, avec beaucoup de peine, ce qu'Alexandrine semblait faire avec beaucoup de plaisir, et racontait à ce sujet que, arrivant un jour avec elle à l'hôpital Beaujon dans une disposition plus triste et plus abattue que de coutume, elle fut surprise de voir Alexandrine la tête levée, le visage animé et l'air si transpoité de joie, u qu'en vérité, dit-elle, elle semblait arriver à une fête. » Il était cependant impossible de ressentir une compassion plus tendre que la sienne pour les misères qu'elle venait soulager. Elle versait même souvent de grosses larmes près de ces tristes lits dont elle s'approchait avec tant d'empressement. Mais il est certain pourtant qu'il lui fut accordé de sent'r le bonheur et l'honneur de secourir les pauvres, au point d'y trouver une joie véritable et sensible, égale à tout ce qu'elle avait nommé de ce nom dans le temps où elle en demandait à tout ce qui semble en promettre sur la terre.
Je me souviens d'une impression très -vive de ce genre qu'elle me communiqua un jour, en sortant d'un galetas où elle allait souvent visiter un pauvre ménage qui, au milieu de toutes les misères, offrait le plus rare exemple de résignation et de pieux courage. Le mari était un jeune peintre, qui, étant occupé à travailler sur un échafaudage, en était tombé d'une grande hauteur, et était demeuré de cette chute estropié et infirme pour la vie. A côté de lui, sa femme se mourait de la poitrine, et leur unique enfant, âgé de dix ou douze ans, loin de pouvoir leur être utile, était lui-même non-seulement malade, mais fou! Cotte malheureuse famille était souvent visitée et secourue parle P. Lacordaire, et
il en avait parlé à Alexandrine, qui, depuis ce temps, s'en occupait avec un intérêt spécial; elle allait souvent leur porter des secours, mais elle disait qu'elle y allait surtout « pour recevoir une leçon » et « apprendre à ne plus jamais se plaindre. » i
Un jour donc elle sortait de cette misérable demeure, lorsqu'au haut du palier elle entendit tout d'un coup de la musique. C'était tout simplement celle d'un régiment qui passait dans la rue. Mais cette musique semblait répondre à son allégresse intérieure et elle fut saisie d'une joie telle, qu'il lui sembla, me dit-elle, n'en avoir jamais éprouvé de cette sorte dans les temps les plus heureux de sa vie.
Ces transports joyeux auprès des pauvres lui avaient du reste toujours été familiers, et on peut se souvenir des sentiments avec lesquels elle s'approchait déjà , six ans auparavant, du jeune prêtre mourant, à Ischl. En général l'on peut dire que son désir de soulager ceux qui souffraient était si ardent que , lorsqu'elle y parvenait, elle se sentait et se montrait leur obligée, et c'est là ce qui me semble avoir été une rare et charmante qualité de sa charité.
Alexandrine nous rejoignit à Bade dans le courant de l'été suivant, après avoir assisté au jubilé de Liège, où elle avait eu autant de jouissances que de fatigues. Dans quelques lignes écrites à la hâte de Liège, pour m' annoncer son arrivée à Bade, elle me disait :
(( Après le voyage, le dîner chez Tévêque en arrivant, les vêpres et le sermon du soir, je n'ai eu que quatre heures de sommeil pour me préparer à suivre pendant plusieurs heures de suite l'admirable procession du lendemain.
(( Mais le sermon de l'évêque de Langres {W^ Parisis) à lui tout seul aurait sudî pour faire venir à Liège.
C'était un sermon à convertir tous les protestants, à leur fermer la bouche sans un mais. Hier nous avons entendu ensuite le P. Ravignan et l'abbé Dupanloup , et je t'assure que l'un n'a fait aucun tort à l'autre. Maintenant je me réjouis du dolce far niente qui m'attend près de toi à Bade, car je t'aime plus que jamais. Plus je vais, plus je veux avoir d'amour dans le cœur et rien que de l'amour. »
Alexandrine passa en effet à Bade une partie de l'été, et elle eut pendant ce séjour la joie de revoir la première amie de son enfance, cette autre Pauline*, à laquelle, malgré le temps et l'absence, son cœur était toujours demeuré tendrement attaché. Elle aimait à revoir ainsi, pendant ces courts séjours en Allemagne, non-seulement le comte Putbus, qu'elle retrouvait toujours, mais aussi un grand nombre de ceux qu'elle avait connus jadis à Berlin. Parmi ceux-ci, ce fut surtout avec un empressement redoublé par l'état actuel de son âme qu'elle se trouva rapprochée, à Carisruhe, de M. de Radowitz, dont je ne puis écrire ici le nom illustre et cher sans consacrer au moins quelques lignes à un souvenir étranger sans doute à ce récit, mais qu'il m'est impossible de passer sous silence -.