‹ Récit d'une soeurChapitre 71 sur 79 · M"'" Wolff, née Splitgerber · texte numérisé non relu

M"'" Wolff, née Splitgerber

2. M. de Radowitz était, à cette époque, ministre de Prusse h Carisruhe. Pendant les deux années suivantes (1847 et 184<S), il fut envoyé en missions spéciales à Vienne et à Paris. En 1849, il siégea au parlement allemand, puis il dirigea la politique prussienne et devint ministre des affaires étrangères jusqu'au 2 novembre 1800, où il se retira devant le ministère MantteufTel pour ne plus remplir dès lors que des fonctions purement militaires jusqu'à sa mort (en 1853).

Il était né en 1797; il avait servi, à 15 ans, dans l'armée de Westphalie, où il avait gagné la croix de la légion d'honneur.

M. de Radowitz venait, à cette époque, de perdre sa fille unique, enlevée dans tout l'éclat de sa jeunesse, de son intelligence et de sa beauté de seize ans. Nous avions, mon mari et moi, passé avec lui, près d'elle, les derniers jours et les dernières nuits de sa courte et fatale maladie, et cette douleur partagée avait servi à cimenter pour toujours l'amitié honorable et précieuse qui occupa une si grande place dans notre vie, et dont j'ai besoin que ces pages conservent la trace.

Quelques années plus tard, lorsque M. de Radowitz siégeait au parlement de Francfort, il y fut désigné, avec une intention qui voulait être malveillante, sous le nom du Moine guerrier ^ Quant à moi, j'ai toujours trouvé que ce surnom avait, pour lui, une signification trèsexacte et très-glorieuse. Oui, il avait du moine, la foi, la science, l'austère pureté de l'âme et de la vie, la forte et longue habitude de s'élever aux plus hautes régions de l'intelligence pour y contempler avec l'œil d'un c'^rétien les mystères de Dieu, et de plonger ensuite hai'diment dans toutes les profondeurs de la pensée humaine. Du guerrier, il avait la b.avoure, l'énergie, la connaissance et le goût de l'art militaire portés au point d'aimer la guerre presque autant que l'étude et de dire parfois (lui qui avait tout lu et n'avait jamais rien oublié!) que la seule chose qu'il sût bien, c'était le métier des armes!

Il était uni à une femme à tous les égards digne de lui, et ce fut là le grand et le seul bonheur de sa vie. Hors de cette affection heureuse et bénie, il souffrit pour.

Après la dissolution du royaume de Westphalie, il devint, en 1817 (à 18 ans), professeur des sciences mathématiques et militaires à Gassel. Il entra au service de Prusse en 18-23, et, en 1828, il épousa la comtesse Marie Voss, qui lui survit aujourd'hui. I . Der kriegerische Mônch.

OU par tout ce qu'il aima : l'Allemagne, sa patrie adorée; l'Église, que seule il chérissait plus encore; son roi, qu'il aima non en sujet, mais en ami, ses enfants bienaimés : la souffrance jaillit pour lui de toutes ces sources de joie. L'année qui suivit la mort de sa fille, le ciel lui en renvoya une autre à laquelle son cœur paternel rattacha avec passion toutes ses espérances brisées ; mais ce bonheur imprévu n'était qu'une mystérieuse épreuve de plus : au bout d'un an, cette seconde fille lui fut enlevée , et à ses douleurs se joignirent des amertumes sans nombre qui le conduisirent bientôt luimême au repos de la vraie patrie.

Une lettre qu'il m'écrivait à l'époque de ce dernier malheur me semble digne d'être citée. Elle sera lue avec émotion par ceux qui l'ont connu et aimé, et son nom d'ailleurs a fait un instant assez de bruit dans le monde pour qu'elle ait de l'intérêt pour tous. Elle servira à justifier une partie de ce que je viens de dire et me fera pardonner cette digression, — la seule que je me sois permise dans ce Récit. — Mais, parvenue à une année remplie de son souvenir, je n'ai pu résister au désir de rendre hommage à la mémoire d'un Iwmme qui fut grand par son intelligence, plus grand par son âme, et qui posséda le noble don de faire grandir, par son contact, l'intelligence et l'âme des autres :

« Berlin, 5 juillet 1850.

« Je rerois à l'instant l'excellente lettre que vous m'avez adressée à Erfurth, ma chère amie. Je n'ai pas douté un instant que votre cœur ne fût avec nous dans les moments de douleur que nous venons de traverser, mais j'avais faim et soif d'entendre do votre bouche des paroles d'amitié et de compassion pour notre malheur.

« La perte d'un enfant de quinze mois paraîtra peutêtre une épreuve minime à quiconque n'a pas suivi ma vie dans ces dernières années. Mais cette petite fille que Dieu nous avait donnée, lorsque nous avions abandonné toute espérance d'un pareil bonheur, m'était apparue comme un signe que je devais encore appartenir à la vie et à ses douceurs. Depuis la mort de ma fille Marie, mon existence a été brisée sous tous les rapports. L'effroyable chute du gouvernement auquel j'appartiens par mon cœur autant que par mon devoir, devait m' apparaître comme le dernier acte d'une vie dont je puis bien dire, comme Montlosier, que «je ne l'ai point épargnée, mais que je n'ai pu la rendre utile. » Une tristesse profonde s'était emparée de mon âme. Ce petit ange m'avait ramené à la vie. Pensez, ma chère amie, ce que j'ai dû éprouver près de son petit lit de mort !

« Ramené impitoyablement à Berlin par le torrent des affaires, au moment où je pliais sous le fardeau d'une responsabilité immense, le télégraphe m'apporta la nouvelle que ma femme était à la mort. Je signai encore le dernier protocole des conférences, et je revins à Erfurth dans un état que Dieu seul connaît. Il n'a pas voulu briser le roseau courbé, il m'a rendu ma femme : qu'il en soit loué éternellement.

« Voilà, ma bien chère amie, ce que vous désiriez savoir sur nous. Il serait impossible de prévoir notre avenir, même le plus prochain. Ma vie privée est encore enchaînée à ma vie politique, et je dois attendre patiemment le moment où Dieu me permettra de me retirer d'un tourbillon qui m'entraîne plus que je ne le conduis. Je regarderai comme le plus beau jour de ma vie celui où je serai libre de me plonger dans l'existence la plus obscure et de ne plus vivre que pour les miens, pour la science, et surtout pour cette vie future, en face de

laquelle toutes les soi-disant grandes affaires de ce monde ne sont que de misérables niaiseries.

« Donnez-nous de vos nouvelles, ma chère amie. Il n'y a pas au monde quatre personnes que j'aime autant que vous.

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