U RADOWITZ
Ce fut pendant ce dernier séjour à Bade qu'Alexandrine me parla, pour la première fois, d'un projet qu'elle exécuta plus tard, et sur lequel, à cette époque, nous n'étions pas complètement d'accord. C'était celui d'avoir dans un couvent à Paris un logement, qui devait lui servir de pied-à-terre lorsqu'elle s'y trouvait sans ma mère. Nous continuâmes à discuter ce projet par écrit après qu'elle m'eut quittée, et elle répondait ainsi deux mois plus tard à une lettre que je lui avais écrite à ce sujet :
« Comment, sœur bien-aimée, peux-tu me faire des semblants d'excuses au sujet de ce que tu me dis de mon pauvi^e logement? Nos cœurs ne doivent-ils pas être ouverts l'un pour l'autre? Y a-t-il du bonheur sans cette ouverture? Permets-moi donc de te répondre. Oui, j'ai reconnu et je reconnais l'excellente manière dont tu avais pris mon essai du catéchuménat, mais je voudrais que tu prisses maintenant de même cette nouvelle trèspetite circonstance dont ton imagination se fait un monstre. En réalité cela ne me fera pas vivre plus séparée de vous que je ne le suis souvent, témoin l'hiver dernier que j'ai passé en entier à Paris, loin de ta mère. Adrien (parmi ceux qui approuvent cette idée) disait qu'elle lui semblait bien naturelle pour une pauvre personne si en Vair, et sans mari ni enfants. Hélas ! je n'ai pas eu la grâce d'une vocation, mais la vie spirituelle vouée aux bonnes œuvres n'en est-elle pas une petite
d'un autre genre? Ta mère aime peu Paris et y reste le moins de temps possible; n'est-il pas juste que j'y prenne un pied-à-terre, un coin quelconque, ne fût-ce que pour y déposer le matériel de mes petites œuvres, mais qui me laissera parfaitement libre de vivre avec elle tout le reste de l'année, si je le voulais? Quant à toi, ma chère vieille Paule, je parie que je te verrais par là beaucoup plus que toutes ces dernières années. Enfin ! que le seul bon plaisir de Dieu se fasse! »
Au fond, rien ne semblait plus simple que cet arrangement, plus conforme même aux convenances de sa vie actuelle. Aussi puis-je presque regarder comme un pressentiment l'extrême répugnance qu'il me causa, répugnance que je motivais du reste sur une inquiétude que l'événement ne justifia que trop : c'était que, laissée à elle-même, Alexandrine ne se refusât beaucoup de choses que l'habitude lui rendait nécessaires et qui l'entouraient naturellement tant qu'elle vivait en famille. Cette inquiétude était partagée par ma mère. Mais, selon son habitude, elle s'abstenait de toute opposition à laquelle aurait pu se mêler la moindre considération personnelle, et elle laissait Alexandrine parfaitement libre de suivre son penchant.
Ce projet toutefois ne devait s'effectuer que l'année suivante. Il n'en fut donc plus question pour le moment, ni même pendant l'hiver de 1847, qu'elle passa comme le précédent à Paris chez .M'"« de M un, rue de Penthièvre, réunie à ma mère, qui habitait aussi un appartement dans la même maison, et où je les voyais journellement, me trouvant moi-même, cette année-là, à Paris pour y passer tout l'hiver.
Alexandrine reprit toutes les occupations qui lui étaient devenues si chères, et s'y consacra avec une ardeur qui allait souvent au delà de ses forces, et une
générosité qui dépassait ses moyens. Aussi, pour suppléer à ceux-ci , avait-elle diminué de plus en plus la faible partie de son revenu qu'après un rigoureux calcul elle s'était réservée pour elle-même, et elle en vint bientôt à posséder à peine le nécessaire. Un jour où, par hasard, j'eus occasion d'ouvrir son armoire, je fus effrayée du vide que j'y trouvai. Elle souriait à de pareilles découvertes, s'intimidait et s'excusait de son mieux, en répondant aux questions ou aux grondcries qui lui étaient adressées; mais elle n'en continuait pas moins à se dépouiller et trouvait tous les jours moyen de renchérir, à cet égard, sur la veille. Il va sans dire qu'elle avait depuis longtemps donné ou vendu tout ce qui lui restait de bijoux ; mais dès qu'elle découvrait encore parmi ses effets un objet quelconque de la moindre valeur, elle s'empressait de s'en défaire de même, pour grossir le trésor des pauvres. C'est ainsi qu'un jour elle dépouilla une belle miniature, qui représentait la princesse Lapoukhyn à l'âge de vingt ans, d'un cercle d'or et d'émail dont elle était entourée, expliquant d'un air confus à ceux qui remarquaient cette disparition, que cet ornement, le dernier objet précieux qu'elle eût gardé jusque-là, n'ajoutait aucun prix, pour elle, au charmant portrait de sa mère.
Enfin, à cette époque, on peut dire qu'elle ne possédait plus rien; sa garde-robe tout entière se composait de deux robes noires et d'une quantité de linge à peine suffisante, en sorte qu'elle s'était véritablement rapprochée de la pauvreté autant que, dans sa position, cela lui avait été possible.
C'était presque toujours à pied qu'elle faisait ses longues courses d'où elle revenait vers l'heure du dîner, souvent trempée de pluie et couverte de boue, l'n jour qu'elle se trouvait ainsi dans un lointain quartier de
Paris, dans une maison de Sœurs de la Charité où, comme partout, elle avait des amies, une des sœurs, la regardant de la tête aux pieds, lui dit tout d'un coup qu'elle avait une requête pressante à lui faire en faveur d'une pauvre femme qui avait absolument besoin d'une paire de souliers. Alexandrine, à l'instant, ouvre sa bourse et donne l'argent nécessaire ; la sœur disparaît et revient au bout d'un quart d'heure, apportant en riant une paire de souliers, dont la charitable Alexandrine avait besoin elle-même ce jour-là et que la sœur exigea qu'elle mît à l'instant, à la place de la mauvaise chaussure qu'elle portait.
Revenue de ces courses lointaines, elle quittait sa robe du matin, pour mettre celle du soir, et descendait ensuite, comme l'année précédente, dans le salon de M""^ de Mun, où ma mère se retrouvait avec elle, après avoir bien souvent passé sa matinée comme elle.
J'y arrivais bientôt à mon tour, car je pris souvent aussi ma place, pendant cet hiver, dans ce cercle tant de fois rétréci et qui allait bientôt se briser tout à fait. Aussi veux-je ici m'arrêler un instant, pour considérer encore une fois ce salon et ceux qui s'y trouvaient réunis alors, — derniers et chers débris d'un bonheur près de finir, — qui me semblait déjà bien cruellement diminué et qui me semble, aujourd'hui, avoir encore été alors si grand!
Je revois donc, en pensée, cette longue table près de laquelle travaillaient M""" de Mun et ma mère, tandis que les enfants d'Eugénie jouaient près d'elles, et cette autre place, voisine de la lampe, occupée tous les soirs par Alexandrine. Je vois sa tête baissée sur son ouvrage, ses cheveux bruns partagés en deux épaisses tresses, — coiffure qui lui allait mieux qu'aucune autre, mais qu'elle avait adoptée par un calcul auquel, on le croira sans
peine, la vanité n'avait aucune part. Ce n'est pas qu'elle s'en prétendît exempte ; elle se reprochait au contraire sans cesse d'être encore sensible aux louanges et même aux compliments, et un jour où on lui racontait que quelqu'un à qui elle avait parlé par hasard l'avait trouvée jolie, elle s'écria avec une impatience plaisante contre elle-même : « Je crois, en vérité, qu'à l'agonie cela me fera encore plaisir. »
Elle était donc là, près de cette lampe, bien jolie en effet souvent dans son simple costume noir, toujours calme, souriante et animée, quand la conversation avait pour objet les chers et grands intérêts qui remplissaient son âme et sa vie, distraite et silencieuse quand il en était autrement; elle tirait alors souvent de sa poche ce petit livret où tant de belles choses étaient inscrites, et, tandis qu'on causait, elle en relisait quelques-unes ou en écrivait quelques autres. Les habitués de ce salon se souviennent encore de l'avoir vue ainsi, et de l'avoir admirée de loin; mais, dans leur nombre, ceux dont les discours répondaient à sa pensée ; ceux qui racontaient par hasard, dans la causerie du soir, quelque fait intéressant pour l'âme ou consolant pour la foi, n'oublieront jamais, sans doute, l'expression rayonnante du visage qui se relevait alors, et du regard qui les remerciait.
Oh! chères visions du passé! c'est encore une douce faculté que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que « l'imagination était une belle chose » et elle avait raison de l'appeler « une peinture magique! »
Elle quittait parfois cependant ce cercle de famille pour se joindre à celui de quelques amis, dont elle regarda jusqu'au bout l'affection comme l'un des plus grands bonheurs qu'il lui fût encore donné de goûter ici-bas. Dans ce nombre se plaçait, en première ligne, l'ami d'Albert, associé à tant et à de si chers souvenirs,
et pour lequel jamais les sentiments fraternels d'Alexandrine ne subirent la moindre altération. M"'^ de Montalembert s'y était unie dès le premier jour, et c'était comme une sœur qu'elle était toujours accueillie par tous deux. Des souvenirs et des liens analogues l'attachaient à M. et M'"*^ Rio, qu'elle voyait autant que le lui permettaient leurs fréquentes absences ; puis M'"^ de Contant*, qu'elle vénérait et chérissait tendrement et dont elle se regardait comme l'humble suivante, dans les sentiers de la charité ; enfin M™^ Amédée Thayer, pour laquelle elle ressentait une tendre admiration, et qui fut la pieuse et courageuse amie de ses derniers jours. Ces amis et quelques autres la disputaient parfois à sa famille, sans cependant la faire jamais sortir de l'intimité que son seul costume, non moins que son goût et sa volonté, lui eût interdit de quitter.
Ainsi partagé et rempli, le temps passait, pour elle, sans lui paraître lourd, et, après tant de vicissitudes et de peines, son âme apaisée avait repris cet équilibre qui lui permettait de dire, comme M'"'' Swetchine à la fm de sa carrière, que « la vie était belle et heureuse, et de plus en plus heureuse, belle et intéressante. » La mélancolie qui avait été naturelle à son caractère, dans sa jeunesse, et que n'avait pu guérir le lumineux bonheur qui avait un instant rempli sa vie, cette mélancolie, indice peut-être d'une certaine mollesse de l'âme, mais que tant de deuils et de larmes auraient cependant dû accroître. Dieu et les pauvres en avaient triomphé sans retour. Un jour, où je la regardais aller et venir d'un air riant, dans sa chambre devenue si vide, nous nous rappelâmes tout d'un coup ensemble les affreux jours passés où sa douleur avait été si sombre, et elle me dit
1, La comtesse de GoiXaut, née Rohan-Cliabot.
alors ce mot frappant pour qui sait quelle fut, jusqu'au bout, la profondeur de son inaltérable amour : u Oui! oui, cela est vrai! c'étaient de cruels et de terribles jours; mais aujourd'hui, par la grâce de Dieu, je pleure mon Albert gaiement. »
Au mois de juillet 1847, je me retrouvai avec ma mère et Alexandrine à Boury.
C'était là que j'avais revu Alexandrine pour la première fois, après que la mort l'avait séparée d'Albert; c'était maintenant dans ce même lieu que j'allais l'embrasser pour la dernière fois avant leur éternelle réunion. Ces jours rapides précédaient pour moi une séparation qui ne devait pas, ici-bas, être suivie du revoir, un départ qui ne devait pas être suivi du retour! Peutêtre cette fois encore dois-je dire : heureuse de l'avoir ignoré ! heureuse de n'avoir pas deviné, en partant, que je quittais Alexandrine pour toujours! heureuse, tandis que je priais dans la chapelle près de ma mère bien-aimée et sous son toit, d'avoir ignoré que ce bonheur, le premier et le plus grand de ma vie, que ce bonheur aussi finissait ! heureuse enfin de n'avoir pas compris, en quittant Boury, quelle était pour moi, cette fois, la signification du mot adieu !
Pendant ce dernier séjour avec Alexandrine, nous eûmes ensemble une conversation sur le projet (arrêté par elle maintenant) de passer à Paris, dans le couvent de Saint-Thomas de Villeneuve, tout le temps qui s'écoulerait entre le premier novembre et l'époque du retour de ma mère à Paris, c'est-à-dire les premiers jours de février; je combattis encore une fois cette résolution, avec une vivacité que je me reprochai ensuite, car je finis par lui en demander pardon et même par me renn. 25
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dre complètement à ses raisons. Comment, en effet, aurais-je pu vouloir l'éloigner de Paris et de la vie qu'elle s'y était faite? Comment aurais je pu désirer la priver du bonheur qu'elle y avait retrouvé, bonheur dont j'ai déjà parlé, mais dont l'impression devait être gravée d'une manière toute spéciale dans mon souvenir, par le dernier entretien que nous ayons jamais eu ensemble ici-bas? Cet entretien, si consolant pour moi aujourd'hui, me frappa tellement dès lors que, pour ne l'oublier jamais, je l'écrivis à une époque très-rapprochée du jour où il eut lieu, du jour oii j'avais embrassé, pour la dernière fois, cette admirable et chère amie! Je ne change rien aux pages que j'écrivis alors, les voici telles que je les retrouve; puissent-elles servir à manifester l'étrange et consolante vérité qu'il m'a semblé utile de faire ressortir de la vie d'Alexandrine en la complétant : c'est qu'il existe, même ici-bas, un honneur plus complet que le plus complet bonheur de la terre, et un amour plus grand que son plus grand amour.
« Le 13 juiUet (1847), veille de mon départ de Boury.
« Nous avons été au cimetière prier, comme nous le faisions ordinairement, sur nos deux chers tombeaux ; elle, sur la pierre qui couvre celui d'Albert et sa propre place, à elle-même, préparée depuis douze ans; moi, à genoux près de celui d'Olga. C'était une très-belle et très-chaude soirée. En sortant du cimetière, nous revînmes lentement et par le plus long. Je ne me souviens plus de ce que nous disions au commencement de cette promenade, si ce n'est que c'était un de ces sujets de conversation auxquels nous revenions sans cesse ensemble. Par ce beau temps, seule avec moi, et revenant du cimetière, il était bien naturel que, sans être triste,
RECIT D'UNK SŒUR.
son esprit se tournât vers ce qui le remplissait habituellement. Quant à moi, j'aimais toujours à l'entendre parler de Dieu et de son âme ; cela faisait à la mienne un grand bien, et je n'en perdais pas les occasions.
(( En sortant d'un champ de blé et en arrivant sur la route qui mène au château, je me retournai, et regardant le ciel, du côté où le soleil se couchait, dans une lueur si belle, que ce triste site en était embelli, je dis : « J'aime le soleil couchant! — Pas moi, dit Alexandrine; depuis mes malheurs (expression très-rare dans sa bouche et dont je me souviens à cause de cela), depuis mes malheurs, le coucher du soleil me fait un effet triste : il amène la nuit, et je n'aime pas la nuit; j'aime le matin, j'aime le printemps ; ce sont des choses qui me représentent la réalité de la vie éternelle. La nuit me représente les ténèbres et le péché ; le soir me fait penser que tout finit, et tout cela est triste; mais le matin et le printemps rappellent que tout se réveille et renaît. C'est là ce que j'aime. » Je ne suis pas sûre de chaque parole, mais je suis parfaitement sûre que c'était là exactement le sens de ce qu'elle disait et je la vois encore regardant ces lueurs du soir qui nous faisaient une impression si différente.
(( Nous continuâmes ainsi notre chemin, et lorsque nous venions de passer la grille, elle me dit ces mots en poursuivant un autre discours que nous avions entamé : « Tiens, jette-toi donc dans la pensée que tout ce qui nous plaît tant sur terre n'est absolument qu'une ombre, et que la vérité de tout cela est au ciel. Et aimer, aimer, après tout, n'est-ce pas, sur terre, ce qu'il y a de plus doux? Je te demande s'il n'est pas facile de concevoir qu'aimer l'amour même doit-être la perfection de cette doucL-ur, et aimer Jésus-Christ, ce n'est pas autre chose, pourvu que nous sachions l'aimer
absolument comme on aime sur terre. Je ne me serais jamais consolée, si je n'avais pas appris que cet amourlà existe pour Dieu, et celui-là dure toujours. »
« Je répondis à cela plusieurs choses , inutiles à rapporter, et nous arrivâmes au banc qui est assez près du château. Il y avait plusieurs personnes sur le perron ; je la retins, et nous nous assîmes sur le banc causant encore. Peu après, elle se leva pour aller cueillir une branche de jasmin le long du mur; elle me la donna, en en gardant un petit brin dans sa main, et resta debout devant moi, continuant la conversation. Je lui avais dit : a Tu es bien heureuse d'aimer Dieu comme cela! » Elle me répondit (et ses paroles, son expression, son attitude, demeureront toujours gravées dans ma pensée) : « Oh! Pauline, comment veux-tu que je n'aime pas Dieu? Comment veux-tu que je ne sois pas transportée quand je pense à lui? Comment veux-tu que j'aie à cela du mérite, même celui de la foi, quand je pense au miracle qu'il a fait dans mon âme, quand je sens qu'après avoir tant aimé et désiré le bonheur de la terre, l'avoir eu, l'avoir perdu et avoir été au comble du désespoir , j'ai aujourd'hui l'âme si transformée et si remplie de bonheur, que tout celui que j'ai connu ou imaginé n'est rien, rien du tout en comparaison!... »
(c Surprise de l'entendre parler ainsi, je lui dis : (( Mais si on remettait là, devant toi, la vie telle que tu l'avais rêvée avec Albert, et qu'on te la promît pour de longues années? »
(( Elle répondit sans hésiter : « Je ne la reprendrais pas! »
Ce fut là notre dernière conversation en ce monde. C'est debout devant ce banc, l'air animé, les yeux au ciel, cette petite fleur de jasmin à la main , qu'elle
m' apparaît toujours, lorsque je cherche à la faire revivre dans ma mémoire telle que je la vis, pour ne plus la revoir ici-bas.
Le lendemain matin, je quittai Boury. — J'y suis retournée bien souvent depuis pour prier au cimetière, mais jamais, après ce jour, je ne suis rentrée au château !
La conversation que je viens de rapporter marquait le terme au delà duquel Àlexandrine n'avait plus qu'à mourir. Je m'étonnai plus tard de ne l'avoir pas compris, je m'étonnai que ces paroles n'eussent pas retenti dans mon cœur comme un adieu. Ce bonheur, en effet, qui remplissait son âme, et dépassait la félicité terrestre qu'elle avait consenti à perdre pour obtenir la foi, ce bonheur qui naissait maintenant de cette foi elle même, n'était-ce point (suivant la pensée poétique de l'abbé Gerbet *) « la fraîche rosée » du jour qui s'approchait, et dont u elle sentait d'avance la splendeur ? » N'était-ce point là le vrai soleil levant vers lequel elle se tournait avec tant d'amour? et l'allégresse dont elle parlait, n'était-ce point l'avant-goùt de la joie éternelle qui allait être son partage? Ah! sans doute, il en fut ainsi, on n'en peut douter. Mais à cette consolante pensée se mêle un vain désir : oh ! pourquoi l'âme chérie, parvenue à cette hauteur, n'a-t-elle pas pu briser ses liens sans effort et échapper à ce dernier combat, vers lequel il coûte maintenant à ma faiblesse de ramener ma pensée ? Un instant même, je l'avoue, j'avais songé à m'arrêter ici, j'avais songé à finir ce récit le jour de notre dernier adieu, et à laisser, dans la mémoire de ceux qui m'ont suivie, l'image rayonnante d'Alexandrine, telle que je viens de la dépeindre, telle