‹ Récit d'une soeurChapitre 75 sur 79 · M°"^ A. Tliayor · texte numérisé non relu

M°"^ A. Tliayor

Ji. 26

du lit où était sa maîtresse. Je saute à bas du mien et je cours près d'Alexandrine, où l'une des sœurs me dit qu'elle allait m' appeler, parce qu'il lui semblait qu'elle s'affaiblissait. La sœur Marie, survenant et la regardant, me dit qu'elle croit le moment bien proche! Quel saisissement, quoique si préparée! En nous voyant, Alexandrine nous dit : <( Est-ce que vous croyez que je suis plus mal? » La sœur lui dit oui. Un moment après, Alexandrine reprit : « Mais qu'est-ce qui vous fait donc croire que je vais mourir? je ne me sens pas plus mal qu'à V ordinaire. » La sœur répondit qu'elle s'affaiblissait; moi, je serrais sa main sans pouvoir parler. Elle était calme, sa parole était difficile, mais elle articulait trèsbien tout ce qu'elle voulait dire. Un moment elle crut que ce qu'on lui donnait pour humecter sa bouche allait la remonter et la faire vivre, et elle en témoigna de l'effroi; il fallut la rassurer, et Hortense lui dit d'être bien tranquille, que rien ne pourrait la rappeler à la vie ; que dans quelques instants elle allait voir Dieu, mais que c'était un petit soulagement qu'on lui proposait. Âlbertine , Adrien, Charles, Fernand, tous enfin, appelés à la hâte, étaient arrivés les uns après les autres. On dit les prières des agonisants, elle y répondit d'une voix très-claire et très-ferme, et toutes les courtes prières ou aspirations qu'on lui suggérait, elle les répétait. Un moment, elle eut une angoisse ' pénible, et comme une sorte de délire. Croyant n'avoir pas reçu les sacrements, demandant pourquoi on ne lui disait pas de prières, elle eut l'air effrayée de ne pas voir de prêtre près d'elle. Ce fut douloureux mais court, et comme une sorte d'épreuve dernière. La sœur Marie lui dit qu'elle n'avait rien à craindre, que Dieu était près d'elle, et qu'il fallait qu'elle mît toute sa confiance en Jésus-Christ. Elle se calma alors sur-le-champ

et dit : « Ah ! que vom m'avez fait de bien ! je retrouve la paix! » Puis deux prêtres arrivèrent en même temps que le P. de Montezon ^, qui lui donna la bénédiction, l'indulgence plénière, et continua à dire auprès d'elle des prières auxquelles elle s'unissait et répondait, répétant les noms de Jésus, Marie, Joseph, quand on les prononçait; et lorsqu'on la croyait sans connaissance , elle avançait encore les lèvres pour baiser le crucifix. Enfin elle cessa de respirer à huit heures et demie. Cher ange! elle était réunie pour toujours à son Albert, à tous nos chers saints, et nous ne pleurions plus que pour nous...

(( Je ne sais plus où j'en suis, ma chère fille, si je vis, si je veille. Ce que la vie va devenir, je ne le sais, mais je ne veux plus jamais m'en occuper, ni y penser: j^ songe à toi. Calme-toi, mon enfant bénie, dis-toi bien qu'elle est près de toi; elle le disait : « Je suis sûre que je serai près d'elle, que je vous verrai tous. » Elle avait désiré ce moment, et avant-hier elle s'affligeait en pensant que ce ne serait pas cette nuit-là qu'elle verrait Dieu ! Tout a été prédestiné dans sa vie, et c'est encore une de ces circonstances de notre histoire où il faut s'anéantir, adorer, et admirer. Chère enfant, elle priera tant pour toi! Elle me l'a répété plusieurs fois; et la lettre que je t'envoie, la lettre qu'elle t'a écrite peu d'heures avant sa mort, sera ta meilleure consolation. Tu sais qu'elle a aussi, en mourant, écrit à sa mère. Que Dieu la soutienne et toi-même! Tâchons de vivre dans lecie! avec eux! »

Cette dernière lettre d'Alexandrine , ma plus chère

i. On sait qu'à cette époque le P. de Ravignan était absent et dans un état de santi' presque désespéré. On sait aussi qu'il revint à la vie dès ((u' vlexandrine eut quitté ce monde.

consolation en effet, ainsi que ma plus précieuse relique, cette lettre qu'elle m'adressa la veille de sa mort, !a voici :

« Ma plus chère amie et sœur. Dieu, qui arrange tout pour le mieux, l'a aussi fait en ne te laissant pas revenir, j'en suis convaincue. Je t'ai désirée aussi vivement que possible ; mais qu'importe? nous ne sommes jamais séparées, et bientôt je serai là oii l'on comprend l'admirable unité qui nous lie tous en Dieu, et j'espère que je pourrai te regarder; mais prie beaucoup pour moi, quand je serai en purgatoire. Quelle pureté faut-il pour entrer au ciel! Cependant j'ai, par la grâce infinie de Dieu, une douce confiance en l'excès de ses miséricordes. Je t'aimerai encore davantage, là où tout est amour, et nous causerons, les autres chéris et moi. Mais, mon Dieu ! je ne parle pas de ce que ce sera de voir Dieu et la sainte Vierge, tous les anges, tous les saints, et d'être délivrée des peines si variées et si affreuses de cette vie de péché! Embrasse Auguste, que j'unis dans mon cœur avec toi. »

Après m'avoir écrit ces lignes, elle voulut écrire à sa mère, et ce fut à elle qu'elle consacra ses dernières forces.

« Pauvre chérie maman,

« Je ne suis pas mieux; mais j'espère que rien n'ébranle ta confiance en Dieu, que je connais ferme et qui te conduira à la vérité et à l'amour. Nous nous reverrons : nous ne serons jamais séparées; mais, pour cela, il faut

que tu donnes bien sincèrement toute ta chère volonté à Dieu, pour suivre la lumière qui n'est qu'une et pour t'aider à entrer dans cette route si heureuse (et dont, dans ce moment, j'apprécie infiniment plus tous les bonheurs). Je te supplie, comme je l'ai fait si souvent, de prier tous les jours la sainte Vierge, la mère de miséricorde, de te conduire. ïu sais combien je te chéris, je te vénère, et combien j'eusse souffert davantage de tes souffrances de ce moment, s'il n'y avait pas les bras de Dieu dans lesquels on peut tout abandonner. A revoir! j'en sens la douce assurance, et alors, sans plus de douleur aucune, et surtout avec le bonheur infini de ne plus offenser Dieu. J'unis toujours le bon prince à mes sentiments si vifs pour toi. »

Elle avait dicté ces deux lettres, mais à la fin de celle de sa mère, elle voulut, de sa main mourante, ajouter en allemand les trois mots suivants :

Liebe susse Mama!

( Chère douce maman. )

Ce fut là le dernier acte de sa vie et sa dernière pensée pour la terre 1

406 RÉCIT D'UNE aŒUR

L'histoire racontée par Alexancîrine elle-même, jusqu'au jour qui transforma sa vie, est maintenant parvenue à son terme! J'avais osé dire, en commençant, que c'était à la dernière partie de cette vie « courte et pleine, » et non à l'autre, u que l'on pouvait appliquer le mot de bonheur. » J'avais affirmé que, si l'on voulait bien poursuivre ce récit jusqu'au bout, on y verrait l'amour humain se transformer et être surpassé dans le même cœur par l'amour de Dieu. J'avais dit enfin que tout, dans cette vie, serait sanctifié par la foi, purifié par la douleur, béni par la résignation, l'humilité et l'espérance. En avais-je trop dit?

En repassant encore une fois, le cœur ému et les yeux pleins de larmes, sur ces traces si chères et tant de fois parcourues, rien, je l'avoue, ne m'a semblé démentir ces assertions ou devoir les faire attribuer à la seule tendresse du souvenir. Non, ce que je ressens, d'autres le ressentiront; ce qui touche si profondément mon cœur, d'autres en seront touchés ; et ces trésors si chers, si précieux, si sacrés pour nxoi, je ne les aurai pas divul- £,^ués en vain ! Cette haute et profonde espérance m'a encouragée au début. Elle m'a accompagnée à travers toutes les difficultés, toutes les émotions, toutes les répugnances de ce long travail, et elle s'est affermie en le

terminant. Dieu l'a mise dans mon cœur ! Dieu la réalisera!

Qu'ai-je donc à ajouter encore? Ceux qui viennent de voir mourir la dernière des sœurs bien-aimées auxquelles ce récit est consacré, vont peut-être se le demander. Mais quand finit un beau jour, n'aiment-ils pas à en considérer les douces et dernières lueurs? Quand s'évanouit un son harmonieux, n'aiment-ils pas à en écouter jusqu'au dernier écho? Et les morts bienheureuses ne laissent-elles pas ainsi après elles de douces lueurs à contempler, de doux sons à recueillir?

Autant que moi, ils aimeront donc, je le crois, à contempler encore l'image disparue d'Alexandrine, à écouter encore le son à peine évanoui de sa voix, et surtout à accompagner sa chère dépouille jusqu'au lieu de repos qu'elle s'était préparé depuis si longtemps près d'Albert.— Près d'Albert dont l'amour avait été son premier lien avec le ciel et qui avait aimé, plus que sa vie, Tàme chérie unie maintenant pour toujours à la sienne dans l'éternelle béatitude de l'amour parfait!

DE MA MÈRE

« Paris, 10 février.

« Ma pauvre enfant, tu es aujourd'hui à la messe pour notre 0]ga\ et ce n'est que demain que tu apprendras notre nouvelle douleur, dont je sens si bien toute l'étendue pour moi, mais dont je souffre encore plus pour toi. Ta chère pensée m'est toujours présente, enfant chérie, mais je sens que ta pauvre vieille mère ne peut rien pour cicatriser une telle plaie. Dieu seul le peut, et cette amie si chère, au milieu de son bonheur présent,

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