Le 10 février était l'alllliver^^aire de la mort d'Olga
n'oubliera pas celle qui la pleure avec un cœur si déchiré : elle t'obtiendra les consolations dont ta pauvre âme a tant besoin. Je veux te dire que tu peux du moins te calmer sur ce point, qui t'avait semblé si incompréhensible pour elle, sur ce désir de vivre qu'elle avait manifesté au début de sa maladie : cela n'a duré que peu de jours, — et, depuis plus de dix jours, elle ne pensait plus qu'au désir de mourir, elle en avait pour ainsi dire la passion. Tout lui paraissait trop long, elle s'informait sans cesse du temps que cela pouvait durer, et quand on lui répondait que cela pouvait se prolonger de quelques jours encore, elle disait avec regret : « Ce ne sera pas encore aujourd'hui que je verrai Dieu. » Une fois elle dit : « Qu'on dise à Pauline que c'est si doux de mourir. » Puis une autre fois, en s' adressant à moi : (( Et vous, ma mère, n'êtes-vous pas bien pressée aussi de voir Dieu? » Et moi, lâche que je suis, je fus saisie de frayeur, pensant qu'elle allait peut-être m'attirer à sa suite, comme elle avait voulu me faire entrer avec elle au catéchuménat, puis faire comme elle ses retraites, puis venir avec elle ici... Je lui répondis que j'étais trop peu courageuse pour appeler ainsi la mort et que je me bornais à me remettre entre les mains de Dieu pour tout ce qu'il lui plairait d'ordonner de moi.
« A présent je retourne près d'elle, prier si je le puis. Demain on fait un service à l'Abbaye-au-Bois, puis tes frères et Adrien la mènent à Boury. Oli! quelle douleur de plus dans ce triste lieu !
(( Elle laisse tout ce qu'elle peut laisser à deux œuvres de charité. Je te serre dans mes bras, ma pauvre enfant, d
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DE MA MERE
« Paris, 15 février I8i8:
« Cette chère enfant, tu le sais déjà, avait demandé à être enterrée comme les pauvres. Pour lui obéir, il n'y avait donc pas de tentures, et tout avait été préparé le plus simplement possible. Mais l'église était bien remplie pourtant, car l'intérêt qu'elle inspirait était général et les regrets sont universels. Vn sortant de l'église, le cher cercueil fut placé dans la voiture qui devait le conduire à Boury, accompagné de tes frères et d'Adrien, qui ont eu la douceur de la suivre jusque-là. Quant à moi, je demeurai dans l'église et n'en sortis que lorsque tout le monde fut dispersé.
« Ils arrivèrent à Boury, oîi la nouvelle de sa maladie n'avait été annoncée en chaire que le dimanche d'avant. Ce fut un saisissement et une douleur générale, lorsqu'on apprit que cette sainte si vénérée allait revenir ainsi. Tout le pays se trouva réuni à l'arrivée et pour le service du lendemain. — Elle passa la nuit dans la chapelle du château, puis tout eut lieu le lendemain avec le plus profond sentiment de douleur et de respect. La Confrérie ne voulut jamais souffrir qu'on vînt l'aider à porter le cercueil, et ils ne la quittèrent qu'après l'avoir déposée près de son Albert. — Les voilà donc réunis, et cette place vide est remplie !
« On ne sait si on rêve ou si on veille. C'est une destruction de tout ce qui s'était un peu reconstruit dans la vie. C'est du moins ce que j'éprouve en ce moment; il faut que je te revoie, et que je te serre dans mes bras pour me sentir encore un peu vivante, pauvre chèro enfant, toi ma seule vie en ce monde, mais dont la douleur me brise le cœur. »
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Pendant ces mêmes jours de douleur, je reçus la lettre suivante, où se retrouve, pour la dernière fois, la chère image d'Alexandrine, telle qu'elle apparut sur son lit de mort à l'ami associé, plus qu'un autre, au bonheur troublé de sa jeunesse, ainsi qu'au bonheur serein et divin de la fin de sa vie^ :
« Je sors d'une crise qui m'a fait toucher de très-près à une fièvre cérébrale, et cette maladie m'a empêché d'assister aux dernières luttes de celle que nous ne reverrons plus ici-bas. Mais je l'ai encore vue vivante sur ce lit où elle a expiré, et jamais, s'il plaît à Dieu, je n'oublierai la délicieuse placidité de son regard, ni cette empreinte visible de la bénédiction divine qui était répandue sur toute sa personne. Dimanche encore, dernier jour où je l'ai vue, nous avons parlé de vous. Ce charme tendre et poétique qui la distinguait dans tous ses élans de piété ou d'affection se retrouvait encore tout entier dans chacune de ses paroles, dans chacune de ses idées, toujours si gracieuses, si harmonieuses, si propres à faire voir la religion sous son plus beau et plus doux côté. Et puis ce brûlant amour de l'Église, si rare de nos jours, même chez les plus pieux, si propre à nous enflammer, à nous servir de modèle! Ah! puissions-nous être dignes
1. Quoique le comte de Putbus ait été nommé moins souvent dans cette dernière période de la vie d'Alexandrinu que dans la premitre, jamais son amitié pour lui n'avait subi le moindre changement. Il passait rarement une année sans venir la voir soit à Boury soil à Paris, et elle l'attendait encore pendant celle qu'elle venait de commencer et ne devait pas voir finir.
Ce fidèle ami de sa jeunesse et de son bonheur qui, par son âge, semblait être si peu destiné à lui survivre, eut cette douleur (la l)lns grande de sa vie) et ne mourut lui-même que dix ans après, le 9 .février 1858, le jour anniversaire de la mon d'Alexandrine.
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du grand exemple que Dieu nous a donné sous une forme si attrayante et si chère!
(( Vous voilà donc restée seule de tout ce groupe si uni et si aimant, que tout le monde admirait et enviait, et qui était, à mon avis, l'idéal du bonheur et de l'union chrétienne ici-bas. Personne ne s'est plus identifié que moi à toutes les croyances, à toutes les allégations qui se personnifiaient en vous trois. Aussi le coup qui perce votre cœur a retenti jusqu'au fond du mien. L'existence d'Âlexandrine était le dernier lien qui me rattachait aux agitations et aux souvenirs de ma jeunesse et de ma vie en Italie, avant le début de ma carrière publique. Comment pourrai-je oublier jamais ce qu'elle a été, ainsi qu'Albert, pour moi, pendant l'hiver que j'ai passé avec eux à Pise? Gardons-la donc bien, cette vieille amitié, car nous avons passé l'âge oîi l'on se refait des affections pour remplacer celles que la mort ou d'autres causes nous enlèvent!... Elle est heureuse maintenant, à jamais heureuse ! je crois qu'on peut en avoir la douce et consolante certitude.
« Votre vieil et fidèle ami, Momal. »
Et maintenant aura-t-on le courage de faire avec moi un dernier pas? Pourra-t-on, sans fatigue, me suivre jusqu'au bout de cette année douloureuse et sacrée; — douloureuse par tout ce qu'elle a enlevé à ma vie, sacrée par tout ce qu'elle y a laissé de saints et ineffaçables souvenirs ?
On le sait déjà : l'année 18Zj8, marquée à son début
par la mort d'Alexandrine, le fut avant sa fin par celle de ma mère; et ces deux douleurs, si rapprochées, se confondent dans mon cœur comme deux larges blessures voisines l'une de l'autre, qui ne font qu'une seule, immense et profonde blessure !
Mais, avant d'y toucher, avant d'achever rapidement le récit contenu dans ces dernières pages, j'ai besoin de dire ici d'abord : Que Dieu soit béni de tout! — béni des joies que j'ai goûtées! — béni des larmes que j"ai versées ! — béni même de ce dessein de sa providence, si rigoureux lorsqu'il s'accomplit, qui voulut que ce bienheureux cortège d'âmes chéries fût fermé par celle laquelle, entre toutes, doivent se rapporter les grâces qui, dans ce récit, ont été mêlées aux épreuves, les bénédictions qui les ont accompagnées et les consolations qui les ont adoucies ! Ah ! sans doute, on ne peut pénétrer des mystères connus de Dieu seul; mais toutefois, s'il fallait dire quelle est la prière qui a tout obtenu, lequel de nous, parmi ceux qui restent ou parmi ceux qui nous ont quittés, ne dirait sans hésiter que c'est la prière sortie du cœur pur et tendre, humble et fervent, du cœur incomparable de notre mère! Et tandis qu'avec une profonde conviction je rends à cette sainte mémoire ce pieux et dernier hommage, il me semble entendre la voix de ceux qui ne sont plus m' approuver et me dire que la première joie de la réunion éternelle a été, pour ma mère, celle de les entendre tous la bénir de leur félicité!
La dernière lettre que m'écrivit ma mère était datée du 15 février 1848. On peut juger si les événements qui la suivirent de si près augmentèrent son désir de venir se réfugier près de nous, dans la partie de l'Allemagne
OÙ nous nous trouvions alors, et que le flot révolutionnaire n'avait pas encore envahie. Elle arriva en effet avec ma jeune sœur à Bade au commencement de mars, dans l'intention arrêtée de s'y établir et de ne ])\us jamais se séparer de moi.
Dieu réalisa cette dernière espérance terrestre, mais il ne la réalisa que pour peu de jours! Qu'il soit éternellement loué et remercié, cependant, de me les avoir donnés, ces jours, et de m' avoir accordé, dans cette inexprimable douleur, la consolation tant de fois refusée dans les autres, et qui devait maintenant être si puissante et si douce!
Le 15 novembre suivant, après une maladie de quatre jours, ma mère fut appelée à rejoindre tous ceux qui l'avaient précédée dans cette bienheureuse patrie qu'Alexandrine, en mourant, s'étonnait de ne pas l'entendre appeler de ses vœux! On a lu ses paroles à ce sujet, on a entendu l'humble réponse de ma mère, rapportée par elle-même. On va voir si, en présence de la mort (qu'elle se disait a trop lâche pour désirer ») elle fut calme et sereine; on va voir si Dieu fut fidèle et miséricordieux.
Le jour de la Commémoration des morts, le 2 novembre, à six heures et demie du matin, je fus réveillée brusquement au milieu d'un triste rêve ; je me levai à la hâte, car il était tard pour la messe qui se disait à sept heures. Je courus à l'église, qui était naturellement tendue de noir à cause du jour où nous nous trouvions, mais j'en reçus une impression vive et funeste, à cause du rêve au milieu duquel j'avais été tirée de mon sommeil. Ce rêve, c'était que je voyais mourir ma mère. i:n sortant de l'église, je le lui racontai, avec un reste d'émotion mêlé à la joie que ce ne fût « qu'un rêve. »
Huit jours après, ma mère tomba subitement malade, mais si légèrement qu'il semblait déraisonnable de s'en
alarmer. Je m'inquiétais pourtant, mais tout le monde me rassurait: ma mère elle-même souffrait très-peu, et cela durait depuis quatre jours, lorsque, le Ik novembre, son état fut tout d'un coup déclaré par le médecin dangereux, et une heure après désespéré! Ce fut donc, pour elle, un appel imprévu et subit; pour nous, une épouvante et un saisissement sans nom. Mais Dieu n'abandonne jamais ses pauvres créatures. Oh! qu'on s'en persuade au moins, si l'effroi saisit à la vue de tant d'épreuves redoublées !
L'arrêt fut prononcé à sept heures du soir. Les heures qui suivirent jusqu'à cinq heures du matin sont retracées, avec fidélité, dans deux pages illisibles, écrites dans ces jours d'angoisse, et sous l'appréhension nerveuse que la douleur ne me fît perdre la mémoire, et n'effaçât de ma tête troublée les paroles précieuses et bénies que je venais d'entendre. Les voici :
« Lorsqu'elle sortait du bain et que je la tenais encore appuyée sur moi, elle me dit tout d'un coup, tandis que je pensais à la manière dont je pourrais lui dire ce que pensait le médecin : (( Mais je n'y vois plus du tout, je crois que je vais mourir, je crois que c'est la mort ! Mon Dieu! je vous donne mon cœur, mon âme, ma volonté, ma vie ! n Oh! Jésus! quelle singulière joie me causèrent, en ce terrible moment, ces calmes paroles!
« Je me suis mise à genoux et l'ai priée de me faire sa petite croix sur le fronts Elle me Ta faite, ainsi qu'à Albertine, et nous a dit : « Et pour tous les autres aussi ! » Puis elle a fait le même signe sur le front d'Auguste, passant ensuite doucement sa main sur sa tête. Je lui ai demandé de me pardonner toutes les occasions de ma vie où je lui avais l'ait de la peine. Après m'avoir répondu