‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 10 sur 53 · ALBERT A OLGA · texte numérisé non relu

ALBERT A OLGA

(Elle avait alors an peu pins de 13 ans.)

« Castellamare, 5 juin 1833.

« Ma sœur chérie, mon père, étant trop occupé aujourd'hui, n'a pas le temps de t' écrire avant le départ de la poste, il me charge donc de t'embrasser. Juge si j'ai accepté avec plaisir, et en m' acquittant de sa commis^ sion, j'en fais autant pour mon propre compte. Cette...

c( Ne t'inquiète pas de ce mot placé là tout seul, j'avais commencé une phrase, mon père est venu me parler, j'ai oublié ce que je voulais te dire; c'est égal.

« Je vais d'abord te dire ce dont mon père m'a chargé. Tu verras arriver un de ces jours un M. Guillet ou Guillot. C'est toujours pour tes yeux*. Il les regardera, puis il écrira à mon père ce qu'il faut faire. Montre cette lettre à M"® de Corialis afin que cet individu puisse parvenir jusqu'à toi. Je crois que voilà tout. M'as-tu bien compris ?

« Maintenant je te dirai que nous sommes à Castellamare. Nous vivons en ermites, surtout mon père et moi, car Fernand court un peu davantage. Cependant il est

1. Olga avait depuis l^ftge de huit ans la vue faible; ses yeux causaient à mes parents, dès cette époque, une inquiétude qui ne se dissipa Jamais, et qui, si sa vie eût été plus longue, aurait pu être plus fatalement justifiée encore. Telle qu'elle fût, cette demi-infirmité servit à mûrir son âme, car, à chaque instant de sa vie, elle l*offrit à Dieu sans murmure, renouvelant son sacrifice chaque fois qu'une occasion quelconque le lui rendait plus sensible. Ces occasions étaient fréquentes, car jamais personne n'eut plus qu'elle le goût de l'étude, et ne posséda davantage les facultés qui font aimer les arts et jouir des beautés de la nature, et, sur tous ces points, ses sacrifices étaient perpétuels et journaliers. Je ne sais comment les oculistes expliquaient ce symptôme, mais c'était, pour ainsi dire, le soleil qui l'empêchait de voir. A une lumière douce et tempérée, dans une chambre, ou après le coucher du soleil, en plein air, elle voyait comme une autre ; mais dès que le Jour devenait brillant, «lie en était éblouie et cessait de voir distinctement. On ne peut imaginer à combien de privations cette imperfection de sa vue la soumettait. Tantôt c'était, dans une galerie de tableaux, un rayon de soleil tombant d'en haut et éclairant ce qui en valait le plus la peine, qui lui en dérobait complètement la vue ; tantôt c'était dans une promenade faite exprès pour aller voir un point de vue, qu'en arrivant au but et lorsque tous se récriaient, elle était comme frappée d'aveuglement, parce qu'une lumière brillante éclairait le paysage ; tantôt c'était à une cérémonie, tantôt à l'église où on la voyait souvent fermer son livre, sans tristesse, sans impatience, et se mettre à penser^ comme elle disait^ parce qu'elle ne pouvait plus lire. G'çst là sans doute ce qui contribua à rendre son âme si méditative, et à lui donner dès l'âge de seize ans une grande facilité à se recueillir et à élever son âme et son esprit plus haut qu'il n'est d'ordinaire de le faire à cet âge. Entre mille occasions où je fus frappée et touchée de sa douceur et de sa rési*

souvent avec nous, et quand nous sommes là tous trois ensemble, nous ne parlons que des absents. Ton tour revient souvent et ces conversations finissent toujours par cette phrase : « Quand donc irons-nous les chercher tous? Quel beau jour que celui-là ! se revoir ! s'embrasser I après quatre longs mois de séparation !

a Chère amie, n'oublie jamais dans tes prières ton vieux Albert: Le plus beau jour de ta vie approche et tes vœux seront bien accueillis là-haut. Prie pour nous tous. C'est toi en ce moment qui es notre protectrice. Dieu ne te refusera rien ! Ma lettre est bien courte, mais je ne puis écrire longtemps sans me fatiguer. Je t'écrirai souvent, mais réponds à notre bon père, tes lettres lui font tant de bien. A la fin mets un petit mot pour moi. Adieu. Je t'aime de tout mon cœur. Embrasse bien Albertine.

« Encore un peu de temps et nous nous reverrons et nous serons bien heureux.

« Ton frère qui t'embrasse, « Albert. »

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