‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 9 sur 53 · Eugénie · texte numérisé non relu

Eugénie

blanche et gentille Emma et tutti quanti. Aimez-moi tous autant que je vous aime. Vous aurez beaucoup à faire.

« Voilà mon pauvre malade qui, d'une voix qui ne ressemble guère à celle de M"*®..., me dit de t' embrasser de toute son âme, ainsi que ses sœurs. Il te demande pardon de ne t' avoir pas accompagnée : tu peux lui faire grâce, il ne Ta pas fait exprès. Fernand, qui crève de santé, veut aussi que, de sa part, on baise et on embrasse tout le monde. Adieu, je vais manger un morceau, puis me mettre à la fenêtre pour humer un peu d*air frais; puis je reviendrai auprès d'Albert, et s'il continue à être tranquille comme dans ce moment, je te promets de me coucher, de dormir, et, si je le puis, de rêver à toi et à des temps plus heureux. Adieu. »

DE MON PÈRE A MA MÈRE

I Civita-Veochia, le 12 mai 1838.

^ Albert est bien. La convalescence est commencée. Elle sera un peu lente, mais il n'y a plus ni maladie, ni fièvre... On ne lui permettra cependant de se lever que dans quelques jours. Il a été si terriblement éprouvé qu'on ne peut trop multiplier les précautions. Je les pousserai, s'il le faut, jusqu'à l'exagération. Fernand est excellent et plein de tendresse pour son frère, ils font du bien à voir ensemble. Si je puis trouver le moyen d'envoyer notre cher Albert à Ems, je le ferai, non-seulement comme chose salutaire à sa santé, mais aussi pour lui donner une vive satisfaction et pour prévenir l'effet des idées noires auxquelles il se livre loin d'elle... Je sais les commentaires que cela fera faire, mais qu'iraporte ! Il est bien difficile au point où, de part et d'autre, on a laissé venir les choses, qu'elles ne se terminent

pas au gré de leurs désirs mutuels. Il faut en prendre son parti. Ils seront pauvres sans doute, mais ils connaîtront quelques jours de véritable bonheur. Je n'ai ni le courage, ni la volonté d'y mettre opposition, et je pense que tu ne leur seras pas plus cruelle que moi. Tu peux être bien sûre que, tant qu'Alex, sera libre, tu n'obtiendras pas d'Albert qu'il se marie, et réciproquement. Faut-il les condamner à sécher l'un loin de l'autre et à passer leur vie à se regretter? Je ne le pense pas. Je suis donc décidé, si j'en ai la possibilité et que tu n'y mettes pas d'opposition, à donner à notre bon Albert le moyen d'aller se rétablir aux eaux d'Ems *.

« Je n'ai reçu que ce matin la lettre que vous m'écriviez de Livourne. Pauvres amies, vous étiez sans inquiétude sur notre Albert, vous parliez devons l'envoyer. La mort était alors bien près de lui et parlait d'un autre voyage. Il a bien fallu disputer et lutter avec elle pour obtenir qu'elle nous le laissât. Nous le retenons, ce cher et bon enfant, et j'espère bien maintenant que c'est lui qui nous embarquera pour l'autre monde. Les médecins disent, et je pense comme eux, que cette épouvantable crise, à vingt et un ans, va refaire sa santé, et que, s'il veut se soigner, il se portera supérieurement bien e^ pour longtemps. Il le voudra, car il nous aime et il a pu voir comme nous l'aimons. Pauvre garçon I comme il te ferait pitié si tu pouvais le voir en cet instant, si long, si faible, si pâle ; et c'est cette pâleur qui fait ma joie, car elle annonce sa guérison : il n'était pas pâle il y a trois jours 1 Gomme je verrai longtemps ce visage cramoisi et ces yeux allumés 1 Oh I mon Dieu I je vous re-

1. Ce projet fut malheureusement abandooDê. Les médecins jugèrent la guérison d^ Albert assez complète, après cette terrible maladie, pour que les eaux d'Ems ne lui fussent plus nécessaires.

mercie! car aujourd'hui je ne me sens qu'heureux! Toi qui es bien avec le ciel, remercie-le de s'être laissé désarmer, demande-lui de frapper sur moi, mais d'épargner nos pauvres enfants. Les lettres de nos deux petites m'ont fait pleurer. J'aime à leur entendre dire que je leur suis nécessaire, et cependant cela me fait grande peine. Depuis longtemps elles devraient avoir un autre appui, une autre protection. Embrasse-les mille fois pour moi. Je tâcherai de leur écrire quand j'en aurai le temps. Leurs lettres me font un bien immense, mais je n'ose pas leur en demander; ne leur en parle pas, laisse l'idée leur en venir tout naturellement. Adieu, amie bienaimée. Embrasse encore tout le monde et tâchez de m'aimer. »

DE MON PÈRE A MA MÂRB

« CiTita-Veechîa, 14 mai 1838»

« J'arrive de Rome, ma bonne amie. J'ai été y passer vingt-quatre heures. C'est la meilleure preuve que je puisse te donner du bon état dans lequel se trouve notre Albert. Sa convalescence est en bon train, et les médecins sont étonnés eux-mêmes de la promptitude avec laquelle il se rétablit. Pendant mon absence, je l'avais confié aux soins de Femand, beaucoup plus sévère geôlier que moi, et qui observe la consigne avec une exactitude encore plus grande, mais qui est bon, excellent et touchant à voir auprès de son frère, qu'il amuse, qu'il fait rire et qu'il dorlote ensuite comme pourrait le faire une nourrice. Il a fait établir son lit à côté de celui d'Albert,, et cette nuit, quand je suis arrivé, je les ai trouvés dormant et ronflant tous les deux, et presque dans les bras l'un de l'autre.

« En partant de Gênes, vous aurez eu toute la journée

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SOUS les yeux un tableau enchanteur. Toute cette rivière de Gênes et les montagnes qui la dominent sont admirables; tout est si vert, si vif, si brillant! Le lendemain au réveil vous aurez eu les côtes arides, incultes et dépeuplées de la Provence, vilaine couleur grise, formes de montagnes plates et sans grâce; le contraste est îin* mense et attristant, et Ton a besoin de réflexion et de se rappeler: A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère^ pour ne pas se laisser saisir l'esprit par la tristcj^se eu abordant aux rivages de France.

« D'ici à quatre mois, les jours de courrier vont être les seuls qui m'aideront à supporter les autres. Le grand intérêt du moment n'est, pour moi, ni ceci, ni cela: c'est ta correspondance.

« Ce que Charles a fait^, il ne l'a bien certainement fait que par amour pour moi, et lu peux être sûre que sa conduite est en opposition avec sa conviction et ses sentiments. Cela me tourmente à mon tour et me donne presque des remords, car **♦ et tant d'autres ont beau dire, ce n'est ni un mal ni un tort de servir son pays, et c'est, selon moi, un crime de lui faire la guerre, ou de travailler h la rendre inévitable. Pauvre Charles î qu'aije à lui donner en retour du sacrifice qu'il m'a fait? — îVienI Cette idée est triste. Embrasse-le bien pour moi, fit dis-lui, de ma part, de ne pas se laisser aller au découragement.

« A présent que je suis rassuré sur Albert, je commence à m'effrayer de ce qu'il va m'en coûteï. Mais quand je pense aux terreurs que j'ai eues, je remercie le ciel, je le bénis, je trouve qu'il m'en tient quitte à Don marché, et je ne songe pas à disputer pour le prix. Il en résultera que mon petit trésor de Naples ne me

t . 11 B*agit de mon frère Charles, qui venait de quitter l^armf-e.

lOG RÉCIT D'UNE SŒUR.

ooîiduira pas aussi loin que je Fespérais et sera épuisé mi mois plus tôt que je ne Tavais calculé. Dieu y pourvoira! Embrasse bien mes chères petites que j'adore. »

Il est inutile de dire ce que ces lettres de mon bon père firent successivement éprouver à ma mère et à nous. Nos impressions sont faciles à deviner, et, au lieu de m'y arrêter, j'en reviens à Thistoire d'Alexandrine, où se trruivcî le récit de ce que furent, pour elle, ces jours de la maladie d'Albert.

HISTOIRE D'ALEXANDRINE

(Suite.)

« Après avoir voyagé toute la nuit, nous arrivâmes niricredi soir, le 1«' mai, à Rome, par cette délicieuse porte de Saint-Jean-de-Latran. Rome aussi était devenue pour moi une autre ville depuis que j'aimais Albert, mon pieux Albert, et il y eut du plaisir pour moi, quoiqm sans lui, à entrer dans cette sainte ville qu'il aimait tiiîU et où son amour pour moi avait commencé. Nous descendîmes chez Serny. De nos fenêtres je vis sur-lechamp celles de notre ancienne maison, la Casa Margherîtaf Je vis l'Académie de France illuminée. Oh 1 tous ces lieux avaient été magiquement transformés pour moi depuis que je ne les avais vus, et ce qui était survenu drpULs avait donné du prix à ce qui n'en avait pas auparavant à mes yeux.

« Le lendemain, 2 mai, je revis les M... En me retrouvant chez eux, j'eus une sensation d'étonnement de tout ce qui arrive dans la vie. J'étais si changée depuis le dernier jour où je les avais vus dans cette mêmi3 chambre ! Je fus bien aise de m' entendre dire par M... que j'étais rajeunie et que mon teint était plus beau, EUe me parla aussi d'Albert. Mais cela m'embarrassa. J'ai* mais mieux en parler à Malte, car il avait été téuioin de tout, et son bon cœur nous comprenait bien.

c( Cette nuit de jeudi au vendredi (2 au 3 mai), je fis un rêve si sinistre que, dès que je fus levée, j'allai m' asseoir sur le lit de maman pour le lui raconter. Le voici, je m'en souviens et d'une manière très-distincte. Je m'étais vue avec Albert et maman au-dessus d'un enfoncement de terrain qui contenait un grande nombre de croix placées sur des tombes. Albert m'avait dit : Au^ riez-vous bien le courage de marcher au milieu de toutes ces croix? Je m'en sentais une étrange frayeur, mais je me disais intérieurement : Puisqu'il me le demande^ oui. Alors je pris la main de maman et la fis descendre et faire avec moi un tour au milieu de ces tombes; de là je levai les yeux sur Albert qui était resté en haut, et je me sentais contente d'avoir eu la force de faire ce qui, dans mon rêve, m'avait inspiré tant de répugnance avant qu'Albert me l'eût proposé.

« Je disais à maman : C'est un mauvais rêve, c'est un mauvais signe. Et je crois que cela nous fit parler de hi santé d'Albert. Elle me dit que, lors même qii il n'y aurait d'autre obstacle entre Albert et moi qu(! cotte santé peu rassurante, il faudrait y penser. Mais jamais je ne voulus admettre que cela en fût un.

« Le jour même, je fus avec M... à la délicieuse villa Pamfili. Quels souvenirs pour moi, mais dans ce moment-là, encore remplis d'espérance I

« Quelques heures plus tard, après le dîner (chez les M..0 je remarquai que le comte Maurice Putbus n'était plus dans la chambre. On nous dit qu'on Tavait appelé deliors. Je le vois rentrer, parler h maman, et maman s'eiïrayer beaucoup. Je cherche à écouter ce qui se dit, et je vois que c'est quelque chose que Ton ne veut pas mii dire. Je saisis ou crois saisir les mots de <r vaisseau français. » Ohl mon Dieu, l'idée d'un naufrage me vint, je crois. Heureusement ma mère se leva et partit avec moi, ne voulant rien me dire devant le monde. Mais en voiture, elle m'avoua qu'Albert était resté malade h Givila-Vecchia, et que son père était venu à Rome chercher un médecin. Je crois que, dans ce premier moment, je respirai, car je m'étais imaginé quelque chose de pire encore. Mais peu après, combien j'eus de terreur que ma mère ne m'eût pas tout dit ! Je savais que M. de la Feï Tonnays était dans la même auberge que nous, je brûlais de le voir, mais, par une suite de confusions, la soirée se passa sans que nous pussions y parvenir. Désespérée quand je fus seule, j'écrivis à Pauline les lignes suivantes, sans avoir l'intention de les lui envoyer, mais parce que je n'avais personne à qui dire cela :

« Pauline, je suffoque I je n'ai personne à qui parler de mes atroces angoisses, je t'écris. Dieu ! que n'es-tu là t et figure-toi que dans ce moment d'inquiétude si poignante, maman vient de me dire qu'il faudrait peut- Otre, par conscience, ne pas me laisser épouser un homme d'une santé si menaçante ! Quand ce sont précisi'inent les chagrins qui lui font du mal et le bonheur qui le remet !

tt Oh ! mon Dieu, ne prends pas ma vie, puisque ce isLTiiil faire son malheur, mais du reste fais-moi, à moi seule, et non aux autres, souffrir tout ce que tu voudras d'alïreux physiquement et moralement; mais rends-le

encore heureux pour longtemps, sur cette terre, au nom de Notre-Seigneur.

c( Paulme, je ne sais comment empêcher ma Lête de s'égarer. Que Dieu vienne à mon secours et ne me punisse pas de Taimer ainsi ! »

a Chaque fois que ma mère me représentait combien je souffrirais de voir mon mari malade, et que ce serait encore plus cruel alors, je m'écriais: «Oh non! si du moins j'étais sa femme, si du moins je pouvais le soi^ gner, cela me serait plus doux! » Et ces paroles venaient tellement du plus profond de mon cœur, qu'elles firent comprendre à ma mère combien j'aimais Albei't et lui firent prendre la ferme résolution de tout faire pouf conclure notre mariage ; — elle nous Ta dit de}] mis. D'im autre côté, le père d'Albert vit aussi dans celle maladie combien son fils m'aimait; il vit aussi mes angoissas, et dès lorscrut davantage à la force et à la profondeur de notre affection. De part et d'autre nous nous sommes donc sauvent dit que nous devions notre bonheur, notre mai'iage à cette maladie. Hélas! cela est vrai; mais elle eut aussi d'autres suites plus tardives; elle fit à la santé d'Albert un mal que nous ne comprîmes que longtemps après,

« Le même jour je reçus, par leur père, des nouvelles de Pauline et d'Eugénie, et, en même temps, mon petit livre de pensées que j'avais laissé à Albert, qm, déjà haletant de fièvre, avait dit à Eugénie : « Prend.^ dans le vaisseau le petit livre d'Alex..., au-dessus de mon lit, ainsi que le coussin qu'elle m'a fait. Prends-bien garde, a Eugénie donna ce livre à son père, qui les conduisait à bord, croyant qu'il serait remis sur-le-champ à Albert. Mais lorsque M. de la Ferronnays, après avoir eml>arque sa femme et ses filles, remonta k l'auberge où était resté Albert, il le trouva à la mort. Et c'est ainsi (]ue. de la fenêtre, ce pauvre père jeta un dernier n^gard sur

le bateau qui s'éloignait et auquel il aurait voulu pouvoir crier : « Albert se meurt ! Revenez t »

f( 1.M vue de mon petit livre me remplit d'un étonnement sinistre. Il avait dû le garder pendant tout le temps dc! notre absence, et il m'était déjà rendu ! Albert devait ne pas avoir sa tête I

a L'abbé Martin nous fit une visite. Maman lui apprit la maladie d'Albert, et il en eut un chagrin qui me le fit aimer encore plus que je ne le faisais déjà sans le connaître. Si j'avais pu lui dire quelques mots seule, je crois que je lui aurais sur-le-champ ouvert mon cœur sur mes deux amours pour Albert et pour la religion catholique. Ne les savait-il pas tous deux ? Il ne vit que mes ycuK remplis de larmes, que je cherchais encore moins h lui cacher qu'à un autre. Mon amour et ma douleur ont, à cet époque, comme changé mon caractère. J'acquis tout d'un coup une fermeté, un courage que je n'avais eus contre les oppositions et les opinions du monde, et en même temps un calme étrange. Je me sentais sûre de moi-même, sûre d'Albert, sûre de la bonté de notre amour I

« Quand M. de la Ferronnays repartit pour Civita-Yecchia, emmenant le médecin du prince Lapoukhyn, M* Sauvan, maman et moi nous l'accompagnâmes jusque sur l'escalier. Quels adieux I Albert serait-il vivant quand nous nous reverrions ? Ne sachant comment lui exprimer mes sentimeKs, je lui baisai la main. A cinq heures, le même jour, je fus à la Trinité-du-Mont avec maman voir Olga et Albertine. Que de souvenirs là aussi t Olga nous reçut en pleurant. Maman tâcha de la rassurer un peu sur Albert, tandis que moi, prenant à part une des religieuses, je lui remis deux piastres pour les pauvres en lui demandant des prières pour le frère des deux petites.

RÉCIT D'UNE SŒUR. lU

« Le prince Lapoukhyn demeurait dans la même auberge que nous. Sa chambre était près de la mienne, et, dans sa compassion, il me disait de ne pas craindre de le réveiller la nuit quand je serais trop inquiète. Je ne faisais pas cela, mais souvent, bien tard, au moment de me coucher, je lui parlais à travers la porte, rien que pour lui dire: «Qu'en pensez-vous ? — Il allait dt'jà un peu mieux; Sauvan lui fera du bien. » J'avais besoin d'entendre quelqu'un me dire : «Gela ira bien. » Quelles nuits je passais ainsi ! Oh I il est quelque chose de plus cruel que de voir mourir celui qu'on aime, c'est de penser qu'il meurt sans qu'on soit là. Quelquefois cMq idée trop naturelle me venait: « C'est peut-être fini dans ce moment même. » J'aimais cependant mieux ces heures d'angoisses, seule, à genoux devant ma fenêtre, que les heures d'empire sur moi-même devant les autres- Mais les étoiles me semblaient menaçantes. Leur lumière, qui m'avait toujours paru si bienfaisante, était devenue effrayante pour moi ; tout l'univers me paraissait terrible si Albert devait mourir ! Une seule fois depuis dans ma vie, une seule autre nuit encore, la lune a produit sur moi le même horrible effet que je décris ici.

« Je ne sais ce qu'en ce moment mon cœur ressentait, mais ma volonté et ma bouche disaient dans toutes inoa ardentes prières : « Mon Dieu I que ta volonté soit faite î » Une fois que je priais ainsi dans un de mes plus grands moments de crainte et de douleur, je fus soudainement remplie d'une joie extraordinaire. J'acquis la certitude de revoir Albert, et que nous serions heureux^ Les étoiles que je regardais n'étaient plus effrayantes, au contraire elles me parlaient de bonheur. Oh ! ce moment fut délicieux et indéfinissable. Je me souviens f^ue, pour ne pas le perdre, car je craignais de retomber dans

mes angoisses, je me couchai bien vite, voulant m'endormir là-dessus.

a Nous allâmes encore voir les sœurs d* Albert à la Trinité-du-Mont. C'était le moment de la journée que j'aimais le mieux. J'entendis de loin, ce jour-là, des chants à la sainte Vierge. En rentrant nous trouvâmes de meilleures nouvelles de Civita-Vecchia, et on nous dit que la princesse Zenéide Yolkonsky était venue nous voir pendant que nous étions dehors et nous avait attendues. Je me mis à regarder un papier sur lequel elle avait griffonné, comme on fait quand on ne fait rien, et j'y trouvai écrit de plusieurs manières : « La speranza non si deve mat abbandonare. a Cela me fit plaisir. La moindre chose me paraissait de bon ou de mauvais augure.

« Le lundi 6 mai. — Nous allâmes dîner à la vigne de la princesse Volkonsky, près de Saint-Jean-de-Latran. Oh! que je regardais tristement toute cette campagne de Rome, et pourtant j'espérais !

c( En rentrant le soir, nous trouvâmes M. Sauvan, qui nous apportait de meilleures nouvelles. Mais quelle maladie I II nous dit qu'Albert ne pourrait, au plus tôt, être transporté à Rome que dans huit jours. Cela faisait évanouir le petit espoir que je concevais de l'y voir arriver! J'écrivis le même soir à Pauline et à Eugénie, sans leur dire toute l'étendue des craintes que j'avais eues :

« Chères amies.... Dieu veuille augmenter encore la joie que j'éprouve depuis hier au soir ! Ce matin j'avais un vague espoir de rester ici jusqu'à ce qu'Albert y vienne. Mais il paraît décidé que nous partons aprèsdemain. Enfin, c'est égal, pourvu qu'il soit bien portant ! Maintenant j'ai appris à supporter l'absence. Que la volonté de Dieu soit faite ! Je suis sûre que tout ce qu'il fait est bien fait. D'ailleurs je serais bien ingrate si, même malgré tout ce que j'ai souffert dans ma vie.

je ne trouvais pas que Dieu m'a rendu encore cent fois plus heureuse que je ne le méritais... oh ! bien plus de cent fois ! »

« Le même jour, Fernand entra tout d'un coup chez nous. Il venait de êNaples à cheval, et allait à Givita- Vecchia soigner son frère. Un peu plus tard, j'allai avec lui au couvent voir ses sœurs. En attendant qu'on nous les amenât, Fernand et moi nous entrâmes dans la jolie église où autrefois avec Albert j'avais entendu des chants si délicieux ! Oh ! il me fut consolant d'y prier dvec son frère pour lui, et d'y prier à genoux. Je souffrais, tant de ne pas oser le faire toujours î

« Quand Olga nous vit, elle regarda quelques instants Fernand étonnée, puis elle dit : « Ah I c'est toi I Je ne savais pa;s qui ce pouvait être. Je pensais à Charles et h Emma, car on nous avait dit : M. et J/"»« de la Ferronnays.i^ Ces mots nous firent sourire et me parurent aussi do bon augure.

« Après dîner, Fernand s'assit sur le canapé à côté de moi pour protéger un projet que je lui avais confié, qui était d'écrire à miss Mac-Garthy, c'est-à-dire à Albert, à qui Fernand devait remettre ma lettre dès qu'il serait en état de la lire.

« Voici mon billet où je n'osais pas lui dire toutes mes craintes. En l'écrivant, cette idée me traversa l'esprit : Est-ce qu'il pourra le lire? — idée que je n'osais pas achever :

« N'est-ce pas inutile de vous écrire? Ne savez-vous pas tout ce que je pourrais vous dire? Mais n'iinporte, mon écriture vous fera plaisir h voir et peut-être ce que je vais vous dire vous fera quelque bien. Ami chéri, — mais vous le savez d'avance, — je n'aime que vous, je crois n'avoir jamais aimé que vous et je n'aimerai que vous. Je puis bien supporter l'absence quand je ne vous I. s

sais pas malade; mais, pour l'amour de Dieu, faites tout ce que vous pourrez pour être bien portant 1 De grâce, pensez à m' épargner des inquiétudes si cruelles. Soignezvous comme vous voudriez me soigner. Si vous m'aimez, suivez tous les conseils que vous donnent ceux qui vous entourent; il vaut mieux être trop prudent que pas assez. Dieu soit mille fois béni de ce que vous êtes mieux! Demain soir, à Viterbe, Fernand nous enverra de vos nouvelles. J'espère, avec l'aide de Dieu, qu'elles seront bonnes. Savez-vous qu'on vous conseille les eaux d'Ems? Ne vous y opposez pas, bien au contraire, témoignez-en le désir; car Ems est à une journée de distance de Kissengen où nous allons, et alors il serait possible que nous nous revissions dans sept semaines d'ici. Jugez î mon Albert, cela ne serait-il pas heureux? Oh 1 oui. J'espère que Dieu nous aime. Je suis embarrassée de vous écrire ainsi devant tout le monde. Enfin, c'est égal, je veux vous dire, que si vous désiriez quelque chose qui dépende de moi, vous pouvez le regarder comme accordé, — pourvu que cela ne soit pas mal, cela va sans dire. Si cette assurance peut vous faire quelque plaisir, pensez-y toujours,

« Adieu, mon ami chéri. Prions Dieu, prions-le de nous regarder avec compassion, et promettons-lui d'être aussi bons que possible. A revoir, à revoir, avec l'aide de Dieu qui est si bon, qui fait toujours tout pour le mieux. « Ae... »

« J'ai retrouvé ce billet, ainsi qu'à peu près tous ceux que je lui ai écrits, dans un petit portefeuille qu'il a toujours porté sur lui, où se trouve son ruban de première communion, une prière que sa mère y a cousue et une relique de saint Alphonse de Liguori.

« A 4 1 heures du matin, le 7 mai, Fernand partit pour

Civita-Vecchia ; il prit congé de moi comme le plus tendre des frères, et moi je me sentais tellement sa sœurt Il nous comprenait si bien, Albert et moi, et il allait le revoir dans quelques heures 1 Quand et comment devais-je le revoir? Je me demandais cela en le quittant. Quelle absence ! et personne à qui dire mes pensées I

« Pourtant j'éprouvai du soulagement à avoir revu Fernand, à le savoir retourné près d'Albert et aussi h avoir écrit à Albert.

« Le lendemain nous quittâmes Rome.

c( A Viterbe, oùnous couchâmes, j'entendis parler delà mort d'un jeune homme, dont le corps était exposé dans l'église voisine. Cela me fit mal. Je ne pouvais pas supporter d'entendre dire quelque chose qui me rappelait qu'Albert pouvait mourir. Voilà comme j'étais alors 1 Je croyais au ciel, mais je n'aimais que la terre.

« Le lendemain jeudi, 9 mai, on heurta à notre porte de bonne heure, et on nous remit des lettres. Oh ! Dieu merci! elles apportaient de bien meilleures nouvelles! »

La convalescence d'Albert fut rapide. Quinze jours après le départ d'Àlexandrine, il était lui-même à Rome presque entièrement rétabli et de là il écrivait à ma mère la lettre suivante :

ALBERT A SA HÈRE

I Rome, le 29 mai 1833.

« Enfin, ma mère chérie, on me permet de vous écrire deux mots. A peine si je puis croire à ce qui m'est arrivé! Vous à Dangu, et moi tout simplement à Rome!

ne RÉCIT D'UNE SŒUR.

Avouez que c'est au moins drôle. Ce qui est plus sérieux, c'est l'inquiétude que j'ai causée à mon bon père. On dit qu'une demi-heure de plus, et je ne vous revoyais jamais. Ma mère chérie, est-il possible? Quant à moi, je vous jure que je ne me suis douté de rien. A mesure que les minutes s'écoulaient, je les oubliais, et cette semaine où il paraît que je fus si mal a été pour moi un je ne sais quoi de singulier, où il me semble que je n'ai pas souffert. Je ne sais si j'oubliais la souffrance en même temps que je l'éprouvais, mais il est de fait que je ne me souviens de rien et que j'aurais passé dans l'autre monde absolument sans m'en douter. Heureusement Dieu a bien voulu retarder ce voyage; car, comme je ne m'attendais à rien, je n'avais pas fait de préparatifs. Il a voulu me montrer qu'à tout instant il fallait être prêt à s'embarquer. Je l'en remercie du fond de mon âme. En attendant la première fois, je vais passer tout bonnement l'été à Castellamare avec mon père mille fois chéri et mon bon Fernand, mourant d'impatience en vous attendant. Ne faites pas durer notre épreuve trop longtemps. Revenez tous, y compris Emma et notre bon Charles. Embrassez-les tous deux pour moi, et ditesleur que, quoique je ne sois pas fort pour écrire, ils n'ont pas bougé au fond de mon cœur.

« Adieu, ma mère chérie. Je vous aime plus que la vie. Gomment donc ne siiis-je pas avec vous et mes chères sœurs!

« Écrivez-moi quand vous pourrez et aimez-moi à chaque instant du jour. « Votre Albert. »

DE MON PÈRE A MA MÈRE

« Rome, 30 mai 1833*

« Cela te paraîtra ridicule, mais je ne t'écrirai vérita-

blement qu'un mot aujourd'hui parce que je n'ai pas le temps d'en écrire deux. Albert a très-bien supporté notre voyage de huit heures. Il n'a pas toussé une seule fois et ne se sentait nullement fatigué. Je lui ai permis de t'écrire une petite lettre. Je crois donc que tout va bien, très-bien. Il est impossible de voir une plus belle et plus rapide convalescence. Il s'agit maintenant d'éviter les imprudences, et c'est une affaire que d'y veiller. Voilà pourquoi je ne le quitte pas. J'espère qu'il continuera à être bon et soumis comme il l'a été jusqu'à présent. Il est impossible d'imaginer un être plus excellent.

«... Cet extraordinaire m'écrase. Mais Dieu sait que cela n'a pas été une fantaisie, et puisqu'il le sait, il m'aidera, je l'espère, à sortir du trou où je ne suis que par sa volonté. Les petites vont en perfection et sont gentilles. Adieu; je t'écrirai une vraie lettre aprèsdemain. Adieu, amie chérie, mille fois chérie. »

ALBERT A M. DE MONTALEMBERT

I Rome, 30 mai 1833»

«Eh bien, mon cher bon ami, l'homme propose et Dieu dispose. Je croyais bien à cette époque être près de toi, et avoir déjà passé de bons jours ensemble. Au lieu de cela, je suis à Rome pour quelques jours, et de là je m'en vais passer l'été à Gastellamare avec mon père et Fernand. J'ai tout simplement manqué partir pour l'autre monde. Un quart d'heure plus tard et c'en était fait d'Albert. Dieu a bien voulu en disposer autrement; tant mieux! Mais quand nous reverrons-nous? Cher ami! écrivons-nous souvent, car je crois que notre amitié est destinée à souffrir une longue épreuve. Je ne reçois plus de lettres de toi, c'est maL Voilà un mois que je n'ai

pu t'écrirc. On ne me le permet que depuis quelques jours.

(( La nouvelle que M. de Bunsen m'a donnée est-elle vraie? Ce cher Rio épouse-t-il vraiment une Anglaise aimable et riche? Que je le voudrais! et que Dieu le rende aussi heureux que je le désire 1 Dis-moi bien si la nouvelle est vraie.

« Cher ami, et toi, que deviens-tu? Si tu pouvais n'être pas seul à ce point, prendre aussi sur toi, et dompter ton imagination qui te fait souvent voir les choses autrement qu'elles ne sont et désirer des améliorations impossibles! Quand je te parle d'exagération, ne va pas croire que je traite ainsi tous les sentiments de ton cœur; non, tu me comprends, je te parle de cette politique qui te tue. Moi, je l'avoue franchement, je n'ai point d'opinion arrêtée; car je ne vois de tranquillité et de bonheur parfait d'aucun côté. Nous sommes clans un temps de transition; tant pis pour nous, car nous sommes lom d'avoir bu tout le calice. Ce qui me rassure, c'est que la base de tout bonheur, la religion, ne peut périr, et dans ces temps d'épreuve, elle seule semble devoir triompher de tous ses ennemis. Quant au reste, mon cher, j'ai pitié de l'acharnement avec lequel les partis se déchirent et s'accablent d'injures et de malédictions. A quoi servent ces cris, ces pitoyables intrigues ? La révolution dans laquelle nous sommes se fera et se fera seule : quant à moi, il ne me reste qu'un parti à prendre, mais je te l'avoue, je vois aussi l'horizon trèssombre de ce côté Une dynastie renversée trois fois me semble avoir fait son temps. Cependant je ne reconnais le droit que là. Mais un enfant élevé hors de France, dans des idées probablement toutes contraires à son siècle, pourra-t-il nous amener le bonheur? j'en doute un peu. Pourtant patience; nous ne voyons pas l'avenir.

Peut-être ce dernier reste d'un principe d'ordre est-il destiné à nous tirer de l'anarchie où nous sommes maintenant. En attendant la religion prospère, et, si nous avons une nouvelle restauration, fasse le ciel que notre clergé ne s'associe point au pouvoir, contre lequel le peuple est toujours en méfiance, et avec lequel il le confond, les trouvant réunis. Que nos prêtres abandonnent la scène politique... N'ont-ils pas une mission bien plus élevée ?

« J'ai peut-être dit bien des folies ; je m'attends à être sévèrement jugé par toi. N'importe, j'attends; que Dieu me conduise. Ce dont je suis sûr, c'est que ma conscience seule me guidera. Donc alors, advienne que pourra !

« Adieu, écris-moi à Naples. Parle-moi de Rio. Nous avons tous les deux de grands torts d'amitié, mais qu'il soit sûr que mon cœur n'a pas changé. Toi, je t'aime plus que jamais. Dis-moi tes projets pour l'hiver.

« Albert. »

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