ALBERT A OLGA
n I Castellamare, fer jnillet iS33>
« Olga chérie , je t'embrasse de la part de mon pt'^re qui ne peut t' écrire aujourd'hui, car le temps lui jn inique encore. G'est toujours un plaisir pour moi quiind il me charge de prendre sa place, parce que cela ni!' tbrcci à faire ce qui m'est agréable, mais ce que la panasse pourrait parfois me faire remettre. Je te dirai en premier lieu que tes gentilles lettres n'ont qu'un iWaul, c'est celui d'être trop rares. En second lieu, je t'annoncerai que tu es tante d'un beau garçon , et que Charles est le plus heureux du monde. Son fils, qui va s'appeler Alfred, le comble de joie.
« Et toi, tous les jours te rapprochent de celni de ta première communion. G'est le plus beau moment de la
vie, et il ne m'est jamais sorti du cœur. J'étais bien bon alors, et je suis sûr que mes prières furent exaucées ; aussi je te prie de ne pas m'oublier dans les tiennes.
« Jo fis ma première communion à Paris, à Saint- Siilp΀(\ Nous étions très-nombreux, le ciel était beau et sembluil nous regarder avec amour. Nous entrâmes dans réglise après une procession que nous avions faite au dehors; l'orgue accompagnait notre marche. Au moment de la communion, on se levait et on allait à Tautel deux à deux, puis on retournait à; sa place le cœur plein de bonheui'. La messe finie, chacun alla se jeter dans les bras de ses parents , puis on se retira. Chère amie , tu auras éo plus le bonheur de te trouver à Rome pour ce beau joiH'. Ce sera toujours un délicieux souvenir pour toi. Prie* bien pour nous tous. Demande à Dieu de nous rendre aussi bons et aussi heureux que nous Tétions ce jour-la. Prie pour notre bon père, notre mère chérie, et, si tu y penses, je te demande une petite prière pour moi qui l'aime de toute mon âme. Adieu. Je t'embrasse ainsi que ma bonne Albertine. Rends-la bien sage et bien bonne.
« Ton frère qui te chérit, « Albert, jd
« Pru; aussi beaucoup pour A..., pas ma sœur. Tu me comprends. »
ALBERT A PAULINE
« Gastellamare, 19 jnillet 1833.
«. Mîi chèvre amie, j'ai reçu ta trop délicieuse lettre, et ji\ dirai tout bas que je me suis attendri. Si j'avais eu quelque chose à donner à la vanité, elle a certes pu être
flattée ; mais d'autres sentiments remplissaient mon cœur. J'ai sayouré avec délices le bonhEin- d'être aimé comme je le suis des miens ; et puis j'en ai ressenti de Tétonnement, car, sans modestie, je me trouve indigne de tout intérêt. N'importe, garde, je t'en prie, tes illusions, car je trouve cela fort doux.
« Je regrette de ne pas être avec vous. J*ai tant de tranquillité, tant de gaieté, tant d'espoir î Je remercie Dieu de cet état. Oh ! mes amies I preneî de ce calme, que la mauvaise route ne vous effraye pas \ Ne voyez devant vous qu'un bel avenir 1
« J'ai bien souffert, chère Pauline, en lisant la seconde partie de ta lettre. Ma pauvre amie! la voilà donc encore en proie à ses agitations. A propos de quoi la tourmenter maintenant? Sa mère ne lui a-t-elle pas dit un jour : « qu'elle comprenait qu'on changeât de religion pour son mari? » Était-ce donc qu'elle pensait à se l'aire grecque? Non. Mais voilà bien comme sont ceuît qui ne voient dans la religion qu'une opinion. En opinion, vos antécédents et une foule de considérations inférieures peuvent et doivent même vous enchaîner ; mais en religion, on ne doit compte de ses actions et de ses sentiments qu'à Dieu, et Dieu ne permet [pas qu'oi) résiste à sa conscience, voix dont il se sert pour nous avertir de nos erreurs aussi bien que de nos fautes. Pauvre amie I tandis que je suis si tranquille, elle est en proie à de violentes agitations. Voilà le pis, car du reste j'ai confiance. Dieu veille sur elle, et si elle ne souffrait pas, 'je rirais aussi de cela. Dis-lui de ne se tourmenter de rien, de mettre fin à ses craintes, scrupules, remords et autres petites misères, c'est du temps perdu. Dieu ne veut pas qu'on se tourmente. Le trouble est araîdu maL Ayons du calme, mes amis, n'ayons que cela. Quand tu lui écrira dis-lui que je l'aime absolument comme
no REGIT D'UNE SŒUR.
avant, peut-être même un peu plus, je ne sais. Je ne lui écris pas, car je n'aimerais pas que mes lettres fussent décachetées avant de lui parvenir. Adieu. Je f aime de tout mon cœur ainsi que ma chère Eugénie. Quand tu écriras à ma pauvre amie, tâche de faire renaître la paix dans son cœur. Qu'elle ne. s'agite pas, mais qu'elle ait confiance t »
Pendant que la douce confiance d'Albert remplissait son cœur de sérénité, et que, de notre côté, en France, nous passions très-bien notre temps, la pauvre Alexandrine faisait en efl'et un voyage fort agité en Allemagne. La mère, bonne, douce, compatissante, avait subi ellemême, pendant qu'elle était à Naples, le charme du sentiment d'Albert pour sa fille ; elle l'aimait, elle s'était attendrie mille fois sur son amour, et on peut dire qu'elle n'avait rien fait pour y mettre obstacle, dans le temps où cela eût encore été possible , sans les rendre malheureux l'un et l'autre. Mais, une fois loin de l'Italie, séparée de nous, rapprochée des siens, transportée dans une atmosphère toute différente de celle dans laquelle nous vivions tous depuis un an , elle ressentit l'effet de ces nouvelles influences, et sembla, pendant quelque temps, ne plus voir que les côtés désavantageux et inquiétants de l'union qu'elle avait déjà presque sanctionnée, et elle exprima plus d'une fois à cet égard des regrets qui étaient une vraie torture pour Alexandrine. Ces regrets avaient pour objet tantôt l'âge, tantôt la santé d'Albert, puis son manque de fortune et de carrière, son pays même que l'empereur de Russie avait en déplaisance dans ce temps-là, ce qui, malgré ses anciennes bontés pour mon père , rendait son consentement fort improb2d)le,— et Alexandrine, étant l'une des demoi selleiî d'honneur de l'impératrice, ne pouvait se marier
sans le demander. Les amis que Ton rencontrait semblaient tous frappés de ces objections, aucun d'eux ne prenant en considération des sentiments que Ton supposait fragiles et passagers, comme le sont souvent ceux du même genre. A toutes ces raisons venait se joindre celle de la religion, qui semblait préoccuper M°*® d'Alopeus en Allemagne beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait en Italie. Sur ce point, les conversations les plus pénibles avaient heu entre Alexandrine et sa mère, appuyée sur celui-ci plus encore que sur tous les autres, par les parents et amis dont elle se trouvait entourée. Parmi eux et prête à seconder toutes les objections était !*"• Catiche de B..., déjà nommée dans cette histoire, qui était excellente et dévouée à Alexandrine et à sa mère (avec lesquelles elle demeurait presque toujours), mais une de ces personnes quiwi'estiment, en ce monde, que les choses positives et ne font cas que de ce qui a une valeur matérielle. Or, jugé à ce point de vue, notre Albert lui semblait peu digne du bonheur auquel il aspirait, et Catiche exaspérait Alexandrine en ayant l'air de trouver qu'elle lui faisait un grand honneur en l'épousant. Un jour qu'elle se lamentait au souvenir des généraux, ambassadeurs, princes russes ou allemands, auxquels, en pensée, elle avait destiné la main d' Alexandrine , elle s'écria : « Hélas 1 Sacha M toi qui faisais ma gloire! » Cette exclamation avait fait rire Alexandrine qui nous l'avait écrit. Nous lui avions répondu que nous espérions que la bonne Catiche lui pardonnerait de ne pas faire sa gloire, si Albert parvenait à faire son bonheur ! Eugénie lui écrivait aussi dans le même temps : .
« Oh I Alexandrine, aime mon père chéri et avoue qu'il est doux d'avoir pour ami et pour confident des senti-
1, Diminutif d* Alexandrine, en russe.
128 RÉCIT D'UNB SŒUR.
ments même romanesques de sa jeunesse un père qui les comprend et les protège. Il me semble que je l'aime plus que jamais. Dis-moi aussi qu'il estbon et que tu Taimes, et livre-toi à des idées consolantes et douces, l'avenir sera beau, tu verras. »
Catiche était peu versée en controverse, mais elle saisissait à merveille tous les inconvénients matériels qu'aurait pour Alexandrine un changement de religion; elle appuyait sans cesse sur l'extrême mécontentement qu'en aurait l'empereur, lui représentait toutes les manières dont ce mécontentement pourrait se manifester, et s'étonnait qu'elle fût assez infatuée pour songer à ajouter ce grief à celui d'épouser un Français. Ces raisonnements faisaient, comme on peut le croire, assez peu d'impression sur Alexandrine; mais un obstacle plus fort et plus puissant que tous les arguments plaidait auprès d'elle la même cause. Cet obstacle était l'opposition de sa mère et la terreur que lui causait la pensée de l'affliger. Devant celui-là, elle s'arrêta si longtemps, qu'elle lui sacrifia le bonheur qui eût complété son union avec Albert ici-bas, et qu'elle ne goûta l'intime douceur de communier avec lui qu'une seule, première, dernière, suprême fois.
Peut-être fut-ce la mystérieuse volonté de Dieu qu'il en arrivât ainsi ; peut-être aussi Alexandrine aurait-elle eu plus tôt le courage d'affliger sa mère et de réjouir le cœur de son mari, sans ses scrupules de droiture, quij plus que jamais, se manifestèrent au sujet de cette grande action et lui inspirèrent la volonté de tout examiner, de tout approfondir longuement, et aussi celle de résister à l'attrait que, dès son enfance, elle avait éprouvé pour le catholicisme, de peur qu'il ne fût le produit de son imagination ou le résultat de sa tendresse pour Albert, — motifs que, à bon droit, elle trouvait
insuffisants pour justifier un changement de religioti. A ces excellentes raisons se joignit, à son insu, je le crois, le désir de reculer l'heure où la conviction atteindrait chez elle ce degré au delà duquel une âme ne peut plus résister, et où il faudrait enfin se décider à affliger sa mère ou à déplaire à Dieu. Le fait est que ses recherches se prolongèrent bien au delà de ce qu'aurait pu faire prévoir et le goût naturel qu'elle avait pour le catholicisme, et le penchant qui la portait vers la religion d'Albert, et qu'elles amenèrent des délais que ne piu'ent comprendre plus tard ceux qui la connurent dans toute la joie, toute la ferveur et toute la consolation de la foi embrassée.
A l'époque de ces discussions de Berlin, elle était donc bien loin encore d'être catholique; mais promettre de ne jamais le devenir, c'est ce qu'il fut impossible à sa mère d'obtenir d'elle; et c'était d'ailleurs une promesse qu'en aucun temps de sa vie elle n'aurait voulu faire. Tontes ces discussions cependant étaient pour elle la source de mille peines, et elles lui rendirent les bons jours fort rares pendant ce voyage où son journal est rempli du récit de ses petites agitations, calmées seulement par la pensée du retour en Italie pour l'automne, époque qui devait encore un fois nous réunir tous.
Elle se plut à Boklet plus qu'ailleurs, durant ce voyage. « C'était, dit-elle, un lieu solitaire et ombragé, entouré de collines vertes et touffues; et, de ma fenêtre, je voyais, au delà d'une prairie charmante, la route par laquelle nous devions partir, la route qui, dans ma pensée, était celle de Naples. »
Ce fut dans ce lieu qu'elle écrivit les lignes suivantes:
€ Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Je ne sais \\\m dire que cela, je crois; mes idées se combattent loulcs^, et il y a des moments où je crois vraiment que je doulo
de ce que je crois le plus. J'ai bien souffert depuis que j lu quitté ces chers amis. D'abord ce départ, ces adieux; [ml% tout dç suite après, ces inexprimables angoisses à U<j me, à Florence; puis tout ce long voyage sans pouvoir avoir un mot de nouvelle de lui; puis, à Berlin, lout.es ces piqûres au cœur, et, après tout cela, Tid^^e <:\\m vraisemblablement je ne passerais pas Thiver avec lui.
ft Je sens avec bonheur cependant que mon amour n'a mbi aucune altération, et je puis dire, ô mon Dieu, que je suis prête à tout supporter, pourvu qu'Albert soit heureux; seulement je ne veux pas qu'il le soit aux dépens de ceux que je chéris. Si donc, ô mon Dieu, tu as décidé que nous ne pouvions pas être heureux tous les deux et ensemble, donne — à lui l'oubli, une heureuse inconstance, et un bonheur sans regrets et sans remords avec UîW autre, mais qu'elle soit digne de lui, ô mon Dieu! — et II moi, laisse-moi un peu de courage pour ne pas ennuyer les autres de ma mélancolie, et une entière rési- ^iKilion à ta volonté, mon Dieu, pour qu'en mourant je jjniâse espérer retrouver, un jour, au ciel ceux que je t^ioris ici-bas! Mon sort est dans la plus grande incertitude; la seule chose que je sache de ma vie, c'est que je ïi\'pouserai jamais qu'Albert. Lui, je ne puis non plus me figurer qu'il m'oublie, ou que du moins il en aime jamais une autre autant que moi. Il me semble que nos unies ont de quoi s'aimer et se comprendre pour la vie et pour l'éternité. Sans doute, mon Dieu, ce ne serait pas trnp d'avoir souffert toute la vie pour avoir toute l'étern\h} rtvec ceux qu'on chérit.
<f Je te rends grâces, ô mon Dieu, de ce que jamais It spuir d'une bienheureuse éternité ne s'éteint dans tjina cœur. Je te remercie aussi. Dieu de bonté, de faire tjuti 1 espoir ne me quitte jamais non plus tout à fait de
passer encore la plus grande partie de ma vie ^uy la terre avec Albert. Je t'en remercie, toi, ô moTï Dif^u ! parce que je veux que cet espoir vienne de toi. Tu le sais, je ne veux rien d'heureux qui ne vienne du ciel, et, SI je me trompe en croyant ce désir sincère, rends-le tel, ô mon Dieu ! tu peux tout. Mon Dieu, au nom de Notre- Seigneur, récompense ma mère de tout ce qu'elle a fait pour moi...
« Je ne rouvrirai ce livre que là où nous passerons l'hiver — je n'ose pas dire à ÎNaples. »
A Stuttgard, où elles allèrent ensuite, les pénibles discussions qui avaient déjà eu lieu ailleurs au sujet du mariage d'Alexandrine se renouvelèrent plus vives que jamais, et il paraît que les amis rencontrés là se récii aient, plus que sur autre chose, sur l'absence de carrière d Albert, qui diminuait encore grandement ses chances de fortune. On juge si Gatiche était de leur avis, et si toutes leurs réflexions étaient commentées et amplitiées par elle, lorsqu'elle se retrouvait seule avec Alexandrine. Celle-ci, fatiguée de contradictions, ennuyée, impalienlêe, soulagea sa mauvaise humeur par l'effusion suivante, qu'elle écrivit en voiture le jour de leur départ de Sluttgard:
« J'ai quelquefois une certaine curiosité de savoir s'il y aura des carrières au ciel; si les généraux, les ministres y seront plus considérés que ceux qui n'auront pas fait parler d'eux! Qu'est-ce que la gloire pour une dignité de la terre ? Que ne cherche-t-on plutôt à acquérir une dignité dans le ciel? Ne pense-t-on jarauis que celles-là sont incorruptibles? Carrière! ce moî m'est devenu insupportable! Contribuer à la défense de son pays quand il en a besoin, voilà qui est bien; mais jwur atteindre ce but éloigné, languir pendant nombre ri an-
nées dans des occupations à peu près mécaniques, qui ne servent qu'à perdre le temps que l'on pourrait donner à Dieu, qu'est-ce?
tt Que l'on dise à une jeune personne : Ne vous ma- TÏQi pas avant d'avoir l'assurance (autant qu'on peut l'a voir de quelque chose sur terre) que la misère vous <5|)argnera, cela est raisonnable et prend sa source dans un^^ bonté prévoyante ; mais qu'un peu plus ou un peu moins d'argent excite la considération ou le dédain, voilà ce qui crie vengeance au ciel.
« Mademoiselle, quand vous aurez rencontré quelqu'un qui, vous le pensez, pourra vous plaire, avant de vous laisser trop charmer, ne vous informez pas s'il a do la religion et des principes : pourvu qu'il n'ait pas volé et qu'il n'ait commis aucun crime, cela suffit. N'ayez pas de prétentions trop élevées ou ridicules , mais informez-vous s'il a de quoi vous donner pour toute votre vie et au delà à vos enfants plus que le superflu lîsxessaire pour connaître toutes les aises de la vie. Si vous pouvez vous assurer de ce point, le plus essentiel do tous, alors épousez-le sans crainte, vous serez heureuse. Mais si, au contraire, celui que vous êtes disposée à aimer n'a que juste ce qu'il faut pour vivre, et que vous entendiez des tètes romanesques vous dire que la femme qu'il épousera sera digne d'envie, que la solidité de son caractère lui garantit des procédés toujours également bons, que ses principes religieux sont inébranlables, que ses goûts modestes ne l'entraîneront jamais dans de folles dépenses, etc., etc., n'écoutez pas des paroles si exaltées, si dénuées de raison et de connaissance du monde ^ ! »
1 , Alcxandrine a mis en marge à cet endroit : « Je n*ai fait que déhiytir là iii^ passage de la Bruyère que j'ai toujours beaucoup aimé. »
Alexandrine ajoute :
« Peu après avoir jeté ce fiel, je me retrouvai lout à fait heureuse — tout dissentiment ayant disparu ti3tre ma mère et moi — et en disposition de jouir de notm voyage et de la délicieuse pensée qui depuis Framfoïi ne me quittait plus, que chaque pas, même le plus pt:tit que nous faisions, me rapprochait d'Albert. »
ALBERT AU CQMTE DE MONTALEMBERT
« Gastellamare, 5 septembre 1833.
« Cher bon ami, merci de ta douce soUiciluJi^ un sujet de ma santé. Je ne fais nulle imprudence, ji.^ inu porte même à merveille. Dans ce moment, peu iiupoHt! d'ailleurs; car, quoique j'aie toujours beaucoup d'espoir, l'horizon s'obscurcit terriblement. Je ne sais ce quL^ cela annonce, mais , malgré moi , je n'ai plus la même confiance. Que la seule volonté de Dieu se fasse et (jLift tout bonheur soit pour elle. Quant à moi, dans la ruine de tout mon espoir, j'entrevois encore de grandes jouissances; un bonheur comme celui que j'ai déjà reçu prut bien suffire pour toute une vie, pourvu qu'il iii^ .soit pas troublé par la pensée de la peine de celle pour qui on donnerait plus que la vie. »
Il raconte les difficultés survenues, puis il contiium:
a Ces difficultés, Al. les a mandées à ma sœur, et sa lettre étant parvenue à mon père, je l'ai lue. Cher ami, si tu la lisais, tu comprendrais que tant d'amour puisse briser un cœur qui cesse d'espérer. Voici un des passages de cette lettre que je garde et que je te montn-iai quand nous nous reverrons :
« Il me semble que c'est Dieu lui-même qui me dit « d'espérer. Il me semble pouvoir être sûre i[u il
« approuve notre amour et que tôt ou tard il le bénira. a Mais, si ce ne devait être qu'au ciel I »
H Eh bien I le croirais-tu ? Je n'ai pas été transporté. iii l aime trop pour pouvoir éprouver de ces accès momf^nlanés. Mon amour est parvenu au plus haut degré et s'y maintient. Gela n'a été qu'un baume délicieux au moment où mon cœur en avait le plus besoin. J'en reiiir^rcie le ciel de tout mon cœur ; certes, voilà déjà bien du bonheur, et je sais que je ne mérite pas l'accoiii plissement de ce qui est déjà si miraculeusement coitimencé. Parfois cependant je me trouve à plaindre, car iL est dans la nature de toujours désirer; mais, cher ami, quand je pense à toi qui es tellement plus que moi digne de bonheur, je me tais et je reste confus. Oh ï mes amis, que je voudrais vous voir heureux ! Que je sois le seul sacrifié ! J'ai tant de souvenirs! cher ami, je crois que ce n'est pas une simple phrase que je profère là ; mais cependant, si je puis avoir une petite part du bonheur que je vous désire, je l'accepterai avec joie et reconnaissance.
u Adieu, je t'aime autant que possible. J'attends ma famille dans douze ou quinze jours, et Alexandrine dans trois semaines. Quelle perspective de jouissances ! J'irai pt^ut-étre chercher ma mère à Rome où ma petite sœur Oi^a fait sa première communion. »
ALEXANDRINE A PAULINE ET A EUGÉNIE
« Milan, 10 septembre 1833. Mardi.
«Mes chères amies I Dieu merci, je suis en Italie, j ai franchi ces Alpes formidables qui me séparaient de vous! Je s^ns combien je me suis rapprochée de vous tous, et î'aciore l'Italie plus que jamais.
u Nous sommes arrivées ici avant-hier soir. J'ai
demandé si vous aviez été dans cette même auboi |jfe, et^ à ma très-grande satisfaction, j'ai appris que oui, olque vous en étiez reparties depuis trois jours. Pauline, j es* père que tu ne vas plus me trouver exigeante eiiveï'ft le sort, puisque je me réjouis lorsque j'apprends (jue je vous ai manquées de trois jours ! Je pourrais reniplii quatre pages de ce que j'ai ressenti en apprenant que vous aviez été ici il y a si peu de temps, dans la nii^ine auberge où nous sommes logés maintenant, et je vais tâcher de vous expliquer ce qu'il y avait dlH.'ureLi?t espoir pour moi dans cette réponse affirmative à ma riuestion : « La comtesse de la Ferronnays, con due figiw, a-t-elle logé ici?» et qu'on a ajouté que il visconte avec so femme avait logé en face, n'ayant plus trouvé (h place dans cette maison.
« Mercredi il septembrË.
«Les marionnettes deFiano, auxquelles noits avons été, m'ont empêchée de continuer à vous écrire hier, et aujourd'hui je suis montée avec Catiche au haul de h cathédrale, si haut qu'on peut monter. J'en reviens à vous dire ce qu'il y avait de si heureux pour moi dans a l'intelligence^ » que vous aviez été ici. D'abord cela inapprenait que vous aviez passé heureusement le Siniplon, ensuite que vous étiez bien sûrement en Italie «.t que nous nous retrouvions dans le même pays; eniiii vous comprendrez que cela m'a donné un avant-goût de votre chère présence, moi qui depuis longtemps me sens ai^parée de vous, d'une année de temps et de distance, et que cela était infiniment doux pour moi d'apprendre que vous veniez de quitter l'endroit où j'arrivais. J'en ai ressenti la même joie et la même émotion que si j'avais vu