‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 15 sur 53 · Fixées · texte numérisé non relu

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iaÉCIT D'UNE SŒUR. 137

les lettres qui lui avaient été adressées sur la route, et que nous arrivâmes jusqu'à Florence sans nous douter de ce qui avait eu lieu sur ces entrefaites et croyant toujours que nous allions retrouver mon père à Rome. Ce fut la princesse de Beauffremont qui, au moment où nous venions de descendre à Thôtel de FEurope, à Florence, nous apprit que M"** la duchesse de Berry s'y trouvait en ce moment, qu'elle y avait fait venir mon père quinze jours auparavant, que depuis dix jours il était parti chargé par elle d'une mission pour Prague, et qu'elle attendait maintenant son retour à Florence. Ma mère, en apprenant ces nouvelles inattendues, se décida donc à s'y arrêter pour l'attendre aussi.

Nous vîmes alors, plusieurs fois, madame la duchesse de Berry qui venait à cette époque de sortir de Blaye, et ce fut auprès d'elle que, pour la première fois, je vis mademoiselle de Feauveau, dont le costume étrange, les récits vendéens, la verve, l'éloquence, la passion pour le moyen âge italien, le grand talent, nous frappèrent beaucoup et charmèrent agréablement ce temps d'attente.

J'écrivis à Alexandrine une lettre que je laissai pour elle à Florence, où je savais qu'elle devait arriver, comme à Milan, peu de jours après notre départ. J'y laissai aussi pour elle un bracelet auquel était suspendu un médaillon qui contenait une grosse boucle de mes cheveux, en lui disant t qu'elle y ajouterait ce qu'elle voudrait. » Elle y ajouta en effet plus tard, à Naples, une boucle des cheveux d'Albert, et elle se plaisait à les porter ainsi mêlés aux miens dont on ne pouvait pas les distinguer, sans s'en cacher, et sans pourtant qu'on pût y trouver à redire.

Dans cette même lettre je lui disais :

« Va, pour l'amour de moi, pendant ton séjour ici, dans l'église Santa-Maria Novella. C'est d'abord une

église curieuse et intéressante pour tout le monde. Mais toi, vas-y avec les autres, mais pas comme les autres, pense à Albert et à moi là, et prie : c'est son église favorite^. »

Mon père revint enfin. Ce n'est pas ici le lieu de parler de la mission qu'il venait de remplir. Tout ce que j'en veux dire, c'est qu'il réussit, et qu'il se sépara de madame la duchesse de Berry en recevant d'elle de vifs témoignages de satisfaction et de gratitude.

Le 20 septembre nous arrivâmes à Rome et le 21 Eugénie écrivit à Alexandrine :

« Sais-tu où nous avons été ce matin à six heures et demie avec ma mère ? A la Scala Santa, que nous avons montée à genoux pour toi I Nous avons bien prié. Que Dieu nous entende, amie chérie ! cela nous a fait plaisir de faire complètement un acte de pèlerins, j'ai fait ce que j'ai pu pour être aussi humble qu'eux. »

A ce passage, Alexandrine, après l'avoir copié, a joint ces mots :

(( Mon Dieu f quelles sœurs m'attendaient, et quelles prières se sont élevées pour moi à Rome ! les plus ferventes qui aient jamais été faites pour moi, les plus pures et les plus désintéressées de mon Albert (car il les faisait sans espoir de retour, et seulement pour obtenir que je devinsse catholique, offrant pour cela tout ce qu'il pouvait offrir), puis ces prières de sa mère et de ses sœurs, celles d'Olga au moment de sa première communion. . . Merci, mon Dieu I vous les avez exaucées ! Vous m'avez donnée à Albert et Albert m'a donnée à vous I »

Olga fit sa première communion le 23 septembre, et comme je trouve dans mon journal de ce temps-là un

1. C'était dans cette église qu'Albert avait fait, en 1832, de si ferventes prières et formé des résolutions si fidèlement tenues depuis.

récit détaillé de ce beau jour, je vais le transcrire ici, préférant toujours à mes souvenirs, même à ceux qui me sont le plus présents, tout ce qui, par moi ou par d'autres, a été écrit sous l'impression des faits et au moment même où ils se passaient :

« Rome, 23 septembre i833. Jour de la première communion d'Olga.

« Samedi soir, nous étions seules dans l'église de la Trinité-du-Mont; Olga passa devant nous pour aller recevoir l'absolution. Elle avait un voile noir sur la tête. En sortant du confessionnal, on lui en mit un blanc, elle repassa devant nous, salua profondément l'autel et alla se mettre à genoux loin de l'endroit où nous étions. Olga a été heureuse et privilégiée d'être à Rome le jour de sa première communion. Mais jamais les grâces de Dieu ne sont tombées sur une âme plus digne de les recevoir. La religion a développé son intelligence et son imagination, et s'est emparée de l'une et de l'autre. Elle comprend les choses du ciel mieux que tout; du reste, elle est plus enfant qu'une autre pour son âge : c'est bien là, je crois, ce que Dieu aime.

(( Nous assistâmes à la bénédiction, puis une religieuse vint nous chercher pour aller embrasser notre chère petite sœur. Nous sortînres par ce beau cloître tout éclairé par une lune brillante. Nous trouvâmes Olga heureuse et calme comme un ange. Ensuite nous rentrâmes, et maman, Eugénie et moi, nous nous mîmes à arranger dans une corbeille la blanche toilette d'Olga pour le lendemain, son voile, sa robe de mousseline, sa couronne de roses blanches. Oh I tout cela était doux! c'étaient des préparatifs pour un jour si parfaitement beau ! Les anges, que notre Olga aime et prie tant, pouvaient la regarder

avec complaisance s'embellir, car c'était bien pour Dieu, et lui seul était empreint sur son visage lorsqu'elle parut ainsi vêtue le lendemain matin. Elle avait Tair de n'être jolie que parce qu'elle était bonne.

« Elle devait être confirmée avant la messe, ainsi qu'Albertine^ et, comme j'étais sa marraine, j'étais à genoux à côté d'elle tout le temps, ce qui me faisait grand plaisir. C'était le cardinal Lambruschini qui officiait. Je ne crois pas que personne au monde eût pu voir sans attendrissement le spectacle de cette matinée, et, pour moi, je vous demande, mon Dieu ! d'être fidèle aux résolutions que j'ai prises au pied de cet autel et de me souvenir toujours de cette allocution touchante, et du moment où Olga marcha ensuite vers la table sainte et où nous la suivîmes. L'union douce et complète qui régnait entre nous tous, l'action de grâces si calme et silencieuse qui suivit, et enfin le moment où Olga se jeta dans nos bras en sortant de l'église, si sereine et si gaie, tandis que nous étions presque aussi joyeux et aussi paisibles qu'elle, tout cela ne peut s'oublier jamais.

« A trois heures, nous retournâmes à l'église, où Olga renouvela les vœux de son baptême la main sur l'Évangile, et ensuite à la chapelle de la Vierge, où elle prononça un acte de consécration d'une voix distincte, calme et fervente.

N A cinq heures et demie eut lieu le salut, magnifique, solennel, avec des chants ravissants et tout cet appareil si propre à élever la faiblesse de nos sentimeAts au-dessus d'eux-mêmes. Quel bonheur que celui de pouvoir éprouver dans une église le dernier degré de transport et d'enthousiasme dont Tâme soit capable ici-bas! On peut bien

1 . Celle-là recevait la confirmation, mais ne faisait pas sa première communion ce jour-là.

défier le monde, quand on est catholique, de vous rien montrer qui égale ce que la religion vous fait voir, ou de vous faire éprouver rien qui surpasse ce qu'elle vous fait sentir.

« Oh! j'ai bien remercié Dieu de m* avoir fait naître dans son Église.

« Ce fut la fin de cette belle journée.

a Le lendemain, à sept heures et demie, nous entendîmes une messe d'actions de grâces; puis, à deux heures, je retournai seule dans l'église, et au pied de l'autel de la sainte Vierge, je fis une bonne prière, la meilleure peut-être des trois jours, parce que j'étais plus calme...

« Après ma prière dans l'église, j'allai dans le jardin, où je rencontrai la bonne et douce mère Olympe avec laquelle j'eus une bonne et longue conversation, en marchant dans la partie élevée du jardin d'où Ton découvre une si admirable vue; le soleil se couchait derrière Saint-Pierre; le ciel était brillant, brûlant, sans nuages; tout était bien beau, et nous parlions de ce qui fait regardr le ciel avec tant de plaisir!

« Enfin j'ai joui et senti beaucoup de bonnes choses. Le soir, nous sommes revenues, cette fois, pour emmener mes sœurs, qui, tout en étant bien aises de revenir avec nous, faisaient des adieux fort longs, fort tristes et fort tendres au cher couvent où elles venaient de passer trois heureux mois, et dont Olga, en particulier, remportait un ineffable souvenir. Le clair de lune le plus pur et le plus brillant éclairait le cloître. Je l'ai traversé pour aller revoir une dernière fois l'église. Il y faisait tout à fait sombre. J'y ai fait encore une prière, puis j'ai été dire adieu à plusieurs personnes que j'aimais et que je regrettais dans le couvent. Enfin, nous sommes sorties, et quand la porte s'est refermée sur nous, il m'a semblé que nous nous retrouvions H ans un monde effrayant,

agité, tandis que la paix, la joie et tout ce qu'il y a de doux ici-bas restait derrière ces murs.

« Je crois que rien n'égale la grâce que Dieu fait à coux auxquels il accorde une véritable vocation relit!;ieuse. C'est le bonheur sur terre pour obtenir le bonhf^ur au ciel. »

C'est ainsi que se termine ce passage de mon journal en ^833, non pas que j'eusse la moindre vocation de ni(^ faire religieuse; mais alors, comme toujours, il me semblait que les créatures les plus heureuses et les plus satisfaites de ce monde devaient évidemment être eelies auxquelles Dieu inspirait l'heureuse volonté de vivre pour lui seul, et l'heureuse faculté de n'aimer que lui.

Peu de jours après la première communion d'Olga, nous repartîmes pour Naples, où nous eûmes le bonlir'ur de retrouver Albert, et de le retrouver si bien portîmt que jamais sa santé ne nous avait paru si affermie. Nous allions habiter le même appartement que l'année précédente, mais cette année, c'était Charles qui (avec Emma et leur fils nouveau-né, Alfred) occupait l'étage qui avait été celui de M™® d'Alopeus; et celle-ci, qui avait besoin d'une plus grande maison, puisqu'elle revenait mariée, avait loué celle qui était contiguë à la liùtre, de sorte que tout s'arrangea encore cette fois de In manière la plus favorable à nos désirs, car nous allions nous retrouver, pour l'hiver, presque aussi près d Alexandrine que si nous avions habité sous le même toit. Nous espérions la précéder d'aussi peu à Naples que nous l'avions fait à Milan et à Florence; mais il n'en fut pas tout h fait ainsi, et nous devions acheter ce bonheur par quelques inquiétudes et quelques tristcsâfs encore, comme on va le voir.

ALEXANDRINS A PAULINE ET A EUGÉNIE, c Florence, jendi 10 octobre.

« Chères amies, les fameux papiers sont arrivés, ei le mariage de maman se fera de dimanche en huit, le 20 octobre. Priez bien pour elle. Je suis toute folle et si pressée que je ne puis malheureusement rien vous dire de plus. Comprenez si vous pouvez. Dieu merci, maman et le prince sont très-satisfaits. Oh ! que Dieu rende ce mariage heureux!

« Je ne puis pas tout à fait me passer sous silence, malgré la gravité des circonstances pour d'autres que pour moi. La lettre de ma mère à votre père me donne bien des anxiétés de plus^. Serez-vous affligées, désappointées de son contenu? Aurez-vous envie de reculer? Au nom du ciel, sœurs chéries, rassurez-moi, si vous pouvez. Calculez si vous pouvez encore me répondre ici avant le 20. Nous ne quitterons décidément pas Florence auparavant. Ayez pitié de mes angoisses; ditesmoi tout; si vous saviez quel poids sur le cœur! Ici on m'a trouvée changée, maigrie, pâlie depuis cinq mois. Attendez-vous à me trouver bien enlaidie : cela me désole,

(( J'ai eu, il y a quelques jours, les idées les plus noires; un remède de Sauvan m'a fait du bien. Quand

1 . Cette lettre apprenait à mon père que la comtessjB d*Alopeus avait échoué dans des arrangements qu'elle avait espéré pouvoir faire pour faciliter le mariage d'Alexandrine.

M. de Montalembert, qui voyageait alors en Allemagne, vit par hasard cette lettre affichée au bureau de poste de Francfort, parmi les lettres ne pouvant être expédiées faute d'affranchissement. L'adresse le frappa, et, avec un secret instinct qu'elle contenait quelque chose d'intéressant pour Albert, il prit sur lui de l'affranchir et de la taire arriver ainsi à sa destination.

je pourrai vous parler, vous verrez que mes plaintes ne sont pas exagérées. Mon Dieu! mon Dieu! ai-je tort? suis-je coupable? Il n'y aurait que la voix de Dieu même qui pût changer mon cœur pour vous. Adieu, mes amies! Nous reverrons-nous? Oh! on ne peut pas aimer de vraies sœurs plus que Je ne vous aime. Ne montrez pas cette lettre à Albert, elle est trop triste, trop agitée. Ne vous inquiétez pas, mais aimez-moi toujours bien. A revoir, avec Taide de Dieu. »

Alexandrine continue, dans son journal :

« Le soir de ce jour, Catiche et moi étant à la fenêtre de notre salon, vis-à-vis de cette église de San-Gaëtano qui m*avait frappée tristement à notre premier passage à Florence, elle me dit, à ma grande surprise, qu'elle aimerait entrer un moment dans cette église. J'en avais plus envie qu'elle, et nous nous y glissâmes en cachette. Catiche voulait, je crois, y prier pour le mariage de maman, dont le dernier obstacle venait d'être levé par l'arrivée des papiers de Russie; moi, j'y joignais une seconde intention. L'heure était des plus lugubres, l'église très-sombre. Quand nos yeux se furent un peu accoutumés à l'obscurité, nous vîmes un cercueil : cela m'affligea. La pensée occupée, comme l'était la mienne, du mariage de ma mère et de celui que je désirais pour moi-même, je me demandais pour laquelle de nous deux cela était un présage. Il me fut pourtant doux de prier Ik pendant quelques instants, et à genoux (car devant Catiche je ne me gênais pas), et je vis avec plaisir qu'elle aussi s'était mise h cenoux. »

RÉCIT D'UNE SŒUR. t45

ALBERT AU COMTE DE MONTALEMBERT

• Naples, 10 octobre 1833.

« Mon cher ami, voilà une lettre pour Rio, il doit être auprès de toi; dans le cas contraire, fais-la-lui parvenir. Je n'entrerai pas dans le détail de nos torts respectifs, j'attendrai notre première réunion pour cette explication, si toutefois elle est nécessaire; on s'entend toujours moins bien par lettre. Une expression mal employée suffit pour donner une autre forme à notre pensée. En ce moment, ne pensons qu'à notre amitié, que rien ne doit altérer. Nous sommes dans un temps où chacun se range sous sa bannière, et n'oublions pas que, tous trois, nous avons la même. Si l'accord et l'union manquent à ceux qui se rencontrent au pied de la croix, que sera-ce des hommes qui n'ont pas ce lien d'amour?

« 16 octobre.

« Cher ami, j'avais commencé cette lettre il y a huit jours. Ne m'accuse pas de paresse, car depuis ce temps j'ai eu plus que jamais besoin de décrire. Que n es-tu ici! J'approche du terme où je vais sortir d'incertitudCc Maintenant je voudrais en éloigner le moment; car, mon ami, deux années de bonheur sans mélange vont peut-être être couronnées par toute une vie de souf-^ frances! Mon père a reçu, il y a trois jours, une lettre de M"'® d'Alopeus\

(Il lui en raconte le contenu.)

«... Je ne sais ce que j'éprouve; ma confiance en notre bonheur était si ferme, si grande, que je ne puis comprendre encore la portée du coup qui me frappe, et

1 La lettre affranchi!' à Francfort par M. de Montalcmbert.

i46 RECIT D'UNE SŒOR.

l'espérance est tellement enracinée dans mon cœur, que le désespoir ni même la crainte n'y peuvent pénétrer. Je ne ressens qu'un trouble fatigant, mes idées se pressent sans laisser de traces. Elle vivre en Russie ! Toi qui la connais, juge si elle pourrait le supporter. Dans huit jours, je l'aurai revue et nous pourrons mesurer l'abîme qui nous arrête et qui va bientôt nous séparer. Je n'ai pas encore bien songé à Tidée de m'éloigner. J'étouffe cette pensée. Il faudra pourtant me décider à partir. Je te rejoindrai en ce cas, mon ami. Dis-moi tous tes projets, ne les change pas pour moi. Un climat froid ne m'effraye pas. J'y souffrirai peut-être moins. L'étude m'apportera les distractions dont j'aurai besoin. Notre vie sera aussi calme que possible. Après un pareil coup, je ne pourrai pas trouver de meilleur soutien que toi. Ma pauvre amie trouvera dans mes sœurs le même appui. Ohl pourtant la fin d'un si beau jour est impossible ! Je te le dis tout bas, je ne crois pas qu'une telle fin soit celle que Dieu nous prépare; il veut seulement nous éprouver.

« Je suis fatigué, je ne sais que penser, ni à quoi m' arrêter. Je supporterais cet exil avec joie si j'y voyais une fin, ou du moins si je la savais entourée de cœurs amis. Mais seule! et en Russie! mon Dieu! gardez-la!

« Mon cher, ma tête se fend; cette lettre est devenue absurde, c'est égal; que se passera-t-il d'ici à ce qu'elle et parvienne? Je désirais tant de sortir d'incertitude! Maintenant, chaque jour qui commence m'effraye. Adieu, mon bon cher ami. Quelle joie ce sera du moins que celle de nous revoir! »

Tandis qu'Albert écrivait cette lettre à son ami, Alexandrinc, de son côté, écrivait dans son journal les trîstes lignes qui suivent :

« Florence, 7 octobre 1833.

f ... Mon âme se courbe sous un fardeau insupportable. Je ne puis prévoir comment tout va se débrouiller, s'éclaircir un peu, et comment jamais les langues piquantes parviendront à se taire! Je me sens dans un labyrinthe inquiétant. J'ai assez de force pour braver l'opinion du monde, pour agir dans un sens opposé à elle. Mais je n'ai pas celle de dédaigner tout ce que j'entends dire. Mon âme, mon sang s'empoisonnent de tout cela. Je viens de me demander s'il ne vaudrait pas mieux que je meure; car, souffrant ainsi de mille dards qui me percent le cœur, puis-je conserver la force de rendre Albert heureux? »

Et moi, à mon tour, vers cette même époque, j'adressais, de Naples, à Alexandrine une lettre où se trouve le passage suivant :

« Naples, 7 octobre 1833.

«... Albert et moi nous passons notre vie ensemble; jamais nous n'avons si bien causé, jamais je ne l'ai tant aimé. Dieu a tout fait pour moi en me le donnant pour frère. Nous parlons de son religieux, de son divin amour. Il me disait qu'en récapitulant les événements de sa vie, il était forcé d*y reconnaître une bonté de Dieu si rare à son égard que toute sa vie ne saurait la reconnaître. D'abord ce départ de Naples, il y a deux ans, sa retraite avec M . Rio, en Toscane, son repentir, ses remords, ses résolutions, cette époque enfin de purification et de progrès qui a précédé celle de son arrivé© à Rome, où l'attendait la récompense de Dieu; puis ces émotions, ces agitations, et, après cela, ce bonheur, leVomero, l'hiver dernier! enfin, ce calme, cette paix, qui lui feraient tout supporter maintenant! Il ne craint plus que tu sois jamais à un autre, et, du reste, il se livre et te livre à Dieu. Il a

fait des progrès de tout genre, et, avec ce caractère, cette vertu, il trouve moyen de plaire à ceux qui lui ressemblent le moins, parce qu'il est si bon et si naturel que tout le monde l'aime autant qu'on le respecte. Albert a moins de talent, moins d'instruction que son ami Charles de Montalembert, mais il a autant d'esprit, autant d'enthousiasme pour les belles choses, et plus de douceur dans les opinions, les expressions et les manières. En un mot, tel qu'il est, tu serais coupable de t' attrister des misérables paroles qui ne peuvent atteindre ni lui, ni toi. Chaque jour, du reste, son esprit se développe, et je suis sûre que, d'ici à bien peu d'années, tu seras fière de ce que diront de lui les indifférents, comme tu peux déjà l'être de ce que pensent de lui ses amis. Tu vis dans une grande agitation, ma chère Alex, mais cependant, au fond, tu dois avoir du calme. Pourvu que nous puissions nous revoir et causer! Enfin, Dieu fora tout, les plus grandes ainsi que les plus petites choses de notre vie ! »

Cette lettre, qui aurait pu peut-être consoler un peu Alexandrine, la trouva hors d'état de la lire; soit que l'état d'agitation dans lequel elle était depuis quelque Itjmps tînt à un commencement de maladie, soit que ce fût le contraire, elle tomba gravement malade. Le mariage de sa mère fut retardé, aussi bien que leur départ pour Naples. Les inquiétudes qu'elle causa furent extrêmes, et non moins grandes pour nous, qui les partagions de loin, que pour ceux qui l'entouraient. La veille du jour où Alexandrine tomba malade, elle écrivait, dans sou journal, que le prince Lapoukhyn avait donné un diner où se trouvait le comte Malte Putbus, qui traversait Florence, et qui avait pris congé d'elle ensuite « bien fraternellement en lui souhaitant, à elle et à sa mère, tout le bonheur imaginable. » Elle ne devait plus le revoir.

Alexandrine continue :

« Le lendemain de ce jour, l'agitation de mon âme était arrivée à son comble. Je dis à Catiche que, par moments, il me semblait que je devenais folle. Ce fut dans cet état que je répondis à lady D,.., qui m'avail écrit une lettre un peu blessante sur mon mariage, et je répondis d'une manière qui me mit toute la tête en feu. Immédiatement après, je dînai, m'efforçant de dissimuler ce que j'éprouvais : cela contribua, je le pense, à me rendre malade. Je ne pus reprendre mon journal que le 27 (le jour où je l'avais interrompu était le 45 octobre), et alors j'écrivis que,' dans cette journée du i5, j'éprouvais des souffrances d'âme épouvantables et un malaise de corps toujours croissant. Un dentiste m'avait fait mettre de l'opium sur une dent, sans me dire ce que c'était, et j'en avais trop mis. J'en avalais ainsi sans le savoir depuis quelques jours. Cela, joint à mes agitations morales, me causa une forte fièvre et des maux de tête affreux pendant sept jours que je restai dans mon lit, causant des inquiétudes horribles à ma pauvre mère, tourmentant et occupant de moi tous ceux qui m'entouraient; on me soigna, on me gâta de toutes les manières. De mon lit, je voyais cette sombre église de San-Gaetano, dont j'ai déjà tant parlé et qui m'inspirait toujours de la mélancolie. Mais ce qui m'attristait le plus, c'était la pensée que ma maladie retardait le moment de notre départ pour Naples. »

Alexandrine relevait de cette maladie lorsqu'elle reçut la lettre suivante, qui était ma réponse à celle où elle me parlait de toutes les difficultés survenues et m'apprenait que sa mère avait écrit à mon père une lettre décourageante. Par un hasard inexplicable, cette lettre ne lui parvint que près de quinze jours plus tard qu'elle n'aurait dû la recevoir.

tSO RECIT D'UNE SŒUR.

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