PAULINE A ALEXANDRINE
«... Je prierai pour ta mère le jour de son mariage et pour toi aussi, ma bien-aimée, que Dieu ne saurait abandonner, quelque épreuve qu'il faille encore supporter. L'affection que mon père et ma mère ont pour toi ressemble tellement à celle qu'ils ont pour nous, que je suis sûre qu'il n'y a nulle différence entre les inquiétudes et les réflexions que leur cause ton sort et celles auxquelles ils se livreraient pour le mien; et cette lettre de ta mère a été plutôt l'occasion que la cause de tout ce qu'ils ont exprimé à ce sujet. Nous avons passé une triste heure à causer de toutes ces choses prosaïques, positives et si odieusement indispensables. Mon père disait : « Pour ceux-là, on peut calculer à la rigueur sans rien accorder au luxe; ils sont si parfaitement raisonnables l'un et l'autre! » Eh bien! Alex, même ainsi, il pensait que vous auriez des difficultés que vous ne pouvez vous figurer, mais auxquelles doivent penser ceux dont la volonté vous y aurait exposés. Quant à Albert, tu sais ce qu'il éprouve et tu comprends ce que doit être pour lui la pensée de t'imposer de tels sacrifices. Mais, au lieu de ces réflexions désolantes, mon père, ma mère et nous tous, nous sentons une sorte de confiance, chez moi entière, dans l'avenir. Aussi jamais, même lorsque la raison parle le plus haut, mon père ne songe à autre chose qu'à attendre. C'est là le pire; la pensée de vous voir renoncer l'un à l'autre ne vient plus à personne, pas plus, je l'espère, à ta mère qu'à la nôtre! Oh! dismoi si je t'ai fait beaucoup de peine : j'écris en tremblant et presque en pleurant. De tout cela il résulte un
t . Toutes les lettres de moi citées dans ce volume sont extraitoi du manuscrit d^Alexandrine, où eUe les avait insérées.
découragement passager, mais, au fond du cœur, j'ai une espérance que rien ne peut détruire, et qui reprend le dessus presque tout de suite.
« Dieu viendra à notre secours, ma sœur chérie, sois-en bien sûre. Mais abandonne-toi à lui sans réserve; songe que, tant qu'on est sûr Tun de l'autre et que les chagrins sont indépendants de Taffection qu'on se porte, on n'est point, ou, du moins, pas tout à fait à plaindre. Albert le trouve aussi. Songe encore à tout ce que Dieu a déjà répandu d'amour, de poésie, de religion sur votre vie; elle en est illuminée pour toujours, et s'il veut vous faire acheter encore, par quelques épreuves, le bonheur de n'être plus séparés, mes amis chéris, ayez courage, mais surtout foi et confiance. Du reste, nous allons nous revoir et causer de cela et de tout. Oh ! que ce mois passe donc ! tenons-nous bien fermes, les yeux au ciel, et Dieu ne détournera pas les siens de dessus nous. Nos combats, nos agitations, nos peines, rien de tout cela n'est perdu, et sois sûre que nous serons sœurs un jour et que nous prierons ensemble dans les mêmes églises. En attendant, prions et aimons-nous ! )r
HISTOIRE D'ALEXANDRINE
(Suite.)
« J'ai quelquefois pensé que Dieu n'avait pas voulu que cette lettre de Pauline (qui, par un singulier hasard, était aussi restée à la poste) me parvint pendant ma maladie, qu'elle aurait probablement augmentée. Je ne pus m'empêcher de la montrer à ma mère, qui était fort curieuse de l'effet qu'avait i)roduit sa lettre; mais je
tremblais de Teffet sur elle de ces mots si doux : « Nous prierons ensemble dans les mêmes églises. » Elle les lut sans faire de réflexion : mais elle s'en souvint bien, et sut bien me les rappeler trois ans plus tard ! Avec Pauline aussi, je les relus, à Paris, au mois de juin 1836...
« Ce jour, où je reçus la lettre de Pauline, était le 29 octobre, veille de celui du mariage de ma mère; il m'avait été permis, pour la première fois, ce jour-là, de sortir en voiture ouverte. J'en fus émue de plaisir, et j'écrivis dans mon journal : « Il faut qu'il y ait quelquefois des interruptions aux plaisirs de la vie, pour en sentir tout le prix. Notre promenade à Poggio-Impériale m'a enchantée 1 »
« Quand on est jeune, quand on a encore du bonheur devant soi, il est très-doux; il y a un charme tout particulier à relever de maladie, la terre paraît rosée. Mon Dieu I quand on relèvera de la vie, qui n'est qu'une maladie, quand on se lèvera de ce lit du tombeau, quelle jeunesse se sentira-t-on alors! Et l'on verra devant soi, non un bonheur toujours incertain et fugitif, mais un bonheur sans fin et sans nuages! mon Dieu! donnezm'en la foi et puis l'accomplissement!
« Ma mère se maria le lendemain, 30 octobre, au prince Paul Lapoukhyn. Le mariage eut lieu d'abord à l'église grecque, puis à la chapelle protestante. Moi j'étais si faible encore, que je ne savais pas trop ce que je pensais. J'avais les lèvres pâles et tremblantes, et je pouvais à peine me tenir debout. Je me souviens que, pendant la cérémonie, je pensais qu'il n'y aurait plus sur terre ni noces, ni fêtes, ni fleurs pour moi, et, cependant, je trouvais que cela me convenait mieux qu'à ma mère. Mon état de faiblesse me rendait fort mélancolique. J'avoue, cependant, que j'éprouvai bientôt un vif sentiment de joie égoïste en voyant accomplie cette grande
chose pour laquelle nous étions restés à Florence, et que ma maladie avait retardée en y allongeant d'une mani&re contrariante notre séjour.
« Enfin, le 31 octobre (jeudi), nous quittâmes Florence. A Tarrivée des chevaux de poste, Caticheet maman se glissèrent dans Téglise de San-Gaetano, sans me le dire, parce qu'on avait peur que cela ne me fît mnl dy entrer. On me couvrit de fourrures, quoiqu'il fit chaud comme l'été en Allemagne, et Ton me mit dans la grande voiture avec Krûger^. J'étais toute remplie de joie d'eire enfin repartie, de refaire des pas vers lui... Oh! je désirais seulement le revoir, seulement qu'il ne pai'tît pas avant que j'arrivasse! et alors je m'embarrassais bien peu de tous les obstacles! il me semblait qu'ils devaient tous tomber!
« Le voyage me rendit des forces. Samedi, 2 novembre, jour des Morts, arrivés à Viterbe, ma mère y fut si souffrante que nous crûmes être obligés d'y rester: m^iis le médecin, trouvant de la difficulté à y faire faire l(^s remèdes nécessaires, conseilla de faire un effort pour aller jusqu'à Rome, où, en effet, nous arrivâmes le lendemain, 3 novembre. Vive joie en passant le Ponte-Mole, vive joie, pour moi, d'être à Borne/
« Ma mère y fut malade, et cela retarda notre départ ; puis je fus encore souffrante, et cela me donna de nouvelles craintes. Enfin, enfin, le samedi 9 novembre, j'eus le bonheur de me mettre en route pour Naples, oii nous devions arriver le lendemain; mais à Velletri il y eut encore des incertitudes qui m'agitèrent pour savoir si, h cause des brigands et de nos santés, nous ne ferions pas mieux d'y passer la nuit. Je ne sais ce que j'aurais bravé pour arriver enfin à ce but si souvent reculé; ou vit que