Femme de chambre de la princesse Lapoukhyn
je mourais d'envie de continuer, on continua. Nous voyageâmes pendant douze heures de nuit. Je n'avais pas encore le bonheur, mais n'était-ce pas ravissant de penser que chaque pas en avant m'en rapprochait? Il y avait pour moi un charme singulier jusque dans l'obscurité; il me semblait être plus seule avec mes heureuses pensées! Enfin le jour parut, puis Mola di Gaeta dans toute sa séduisante beauté... Mola di Gaeta, que baigne la mer de Naples, et d'où l'on voit distinctement Ischia et le Vésuve!... Mola di Gaeta, déjà si beau et tout parfumé des orangers qui remplissent ses jardins, et où, quelques années auparavant (en 1829), je m'étais mise à genoux dans une allée d'orangers au-dessus de la mer, en regardant le ciel et la mer avec extase, et j'avais joint les mains avec la plus grande ferveur, en demandant à Dieu de me faire revoir Naples, et de m'accorder en ce monde un peu de bonheur!
« Cette fois-ci nous y avons déjeuné, attendant horriblement les chevaux; nous avons même cru un moment qu'il faudrait y passer la nuit; mais lorsqu'on annonça les chevaux!... lorsqu'ils vinrent enfin!...
et Mon Dieu! il n'y a plus maintenant d'endroit de la terre vers lequel je désire m'élancer! Il n'y a plus un seul moment de cette vie terrestre qui puisse me faire jouir autant que ce moment où je n'avais pourtant pas encore revu Mbert, ce moment d'impatience si vive que, lorsque le bonheur l'eut suivi, je m'en souvenais comme d'une souffrance!
« Au commencement de la nuit nous arrivâmes à Capoue, puis nous fûmes encore horriblement malmenés après cela jusqu'à Averse. Enfin, enfin nous entrâmes dans Naples! mais au pas. A Ghiaja, on raccommodait le pavé, et je fus tout étonnée de cette persistance de retard qui fit encore, au dernier moment, tourner la
RÉCIT D'UNE SŒUR. 1â5
voiture où j'étais, dans le vico freddo^ ce qui me fit enfm arriver la dernière (moi la seule transport^^e de joie d'arriver!) à la maison où nous allions demeurer. En passant devant celle d*à côté, j'avais agité mon mouchoir, pensant que les uns ou les autres étaient à leur fenêtre. Je ne pensais pas qu'ils étaient déjà chez nous. J'étais hors de moi ! Entrée sous la porte cochère, la p^Rmi^re personne que je vis, ce fut Eugénie, qui ouvrait la portière et. baissait le marchepied. Je m'y jetai, je levai les yeux, je vis sur l'escalier Albert, vraiment Albert t Je le voyais vivre (ce fut, je crois, ma première pensée, car Civita-Vecchia m'était toujours présent). 11 se tenait calme et cela me rendit calme aussi. Je vis Pauline, Fernand, tous!... Oh! quelle délicieuse montée d'escalier! On goûte dans ces moments-là, on goûte avec folie, mais enfin on goûte, même sur terre, la ceriitude du bonheur, je dirai presque son immortalité, car on ne croit plus à sa fin! Pauvres mortels!... Mais, Père adoré, si votre paradis est une durée continuelle d'une par^eille ivresse, alors il est bien beau!
« M°*® de la Ferronnays était en haut, M. de la FeiTonnays vint ensuite. Je trouvais Albert mieux que ioi-sque je l'avais quitté. Je ne sentais que de la joie. Noiie appartement était charmant; j'avais une jolie chauibr-e au bout de la maison, touchant à celle des la Ferronnays j je pouvais leur parler de mon balcon quand ils étaient sur le leur.
« Le lendemain, quel doux réveil fut le mien ï J*éprouvais un bonheur céleste que j'avais cru ne devoir jainais atteindre. Avant d'être habillée, je vis Pauline et Eugénie entrer commme autrefois; plus tard, au salon, mon Albert. Ce fut ce jour-là que je fis connaissance avrîc Emma et avec Charles, et aue j'embrassai le petit Alircd pour la première fois.
« Nos parents commencèrent peu de jours après à discuter entre eux la possibilité de nous marier. Cela m'effrayait parce que cela donnait lieu à de pénibles discussions, et puis j'aimais mieux qu'on nous laissât jouir en paix du bonheur de nous revoir.
« Le dimanche 17 novembre, je fus encore assez souffrante, et ce jour-là, M. Sauvan m' ayant demandé d'une façon un peu inquisitive si mon indisposition n'avait pas une cause morale, me fit fondre en larmes. Je ne répondis certainement pas autre chose que, oui. Mes larmes, il est vrai, en disaient beaucoup; mais il résulta de cela un commérage qui parvint jusqu'à M. de la Ferronnays, et il parla à Pauline de la manière désespérée dont j'avais roulé la tête sur mon oreiller en parlant à M. Sauvan (j'étais debout lorsqu'il m'avait parlé, et point du tout au lit). Je fus bien aise de pouvoir dire à Pauline (qui trouvait que cela ne me ressemblait pas) le peu qui avait donné lieu à ce commérage qui blessait ma fierté. Je voulais bien qu'on me sût affligée et inquiète tant qu'il resterait incertain si Albert et moi nous passerions notre vie ensemble; mais ce désespoir, cette passion qu'on me prêtait, me déplaisaient.
« Dans la soirée du même jour, étant mélancoliquement étendue sur un canapé, je vis entrer Eugénie. Je me souviendrai toujours de ce doux moment de ma vie. Le crépuscule commençait; Eugénie s'approcha de moi, me regarda avec pitié parce que j'étais encore souffrante, mais ne répondit rien aux plaintes que je lui fis sur ce que notre bonheur ne semblait pas s'arranger. Enfin, elle me dit : Tu ne sais donc pas ? Oh I ce mot, je l'entends encore résonner à mon oreille! Alors elle me conta ce qu'elle savait; puis Pauline vint, et ce fut elle qui m'apprit que je pouvais regarder Albert comme mon futur mari. »
ALBERT AU COMTE DE MONTALEMBKRT
« Naplos, 10 décembre \¥i^Z,
d Voyons, mon ami, si je parviendrai enfin k le tracer ce peu de mots. Depuis quinze jours j'essaye en vain de l'écrire, je ne puis jamais terminer une lettre. Apprends, pour me comprendre, que Pâques est fixé pour le terme de notre épreuve. Cher ami! je te laisse à deviner tout le bonheur qui inonde mon cœur. Je ne puis t'en parler. Cette lettre ne sera qu'une sorte de billet de faire part. Je sais que tu me comprendras, et que tu n'attribueras pas mon silence à un manque de confiance. J'ai un besoin de te voir que je ne puis te rendre. Quels sont tes nouveaux projets? Ne te ramèneront-ils pas auprès de moi pour assister au plus beau jour de ma vie? J'ai besoin de savoir ce qui se passe en toi, où tu en es. Qim je voudrais répandre sur toi une partie de mon bonheur! moi si peu digne de tant de bénédictions, et de cotte vie de joie et d'amour commencée il y a deux ans, et qui ne finira plus t
« Cette lettre n'aura pas de suite, car je suis dans un état de distraction incroyable. Mais voici nos projets :j€ me marie après Pâques, et nous partons le jour même pour Francfort, où nous quittons ma belle-mère pour nous établir à Montigny. Ma famille viendra nous y rejoindre à peu près à la même époque. Je te paille de ceci comme d'une chose toute simple, tandis qni- jt^ ne me sens pas vivre. Ne te fâche pas de l'incohérence de cette lettre, je t'écrirai mieux une autre fois. J'ai un besoin de te parler que je ne puis rendre.
« Cher ami, prie pour nous, et remercie le ciel avec nous. Je ne puis me retracer ma vie passée sans t'y associer; tu as été constamment mêlé à mon bonheur, et c'est près de toi qu'il a commencé.
« Que deviendrons-nous? Sommes-nous destinés à nous retrouver, et à passer encore comme autrefois des heures célestes? Parfois la peur me prend que l'agitation et le mouvement où tu as jusqu'à ce moment plongé ta vit ne puissent se rencontrer avec le calme qui s'ouvre devant moi. Les deux routes que nous suivons sont si diffêieïilesî et pourtant j'ai besoin de toi. L'étoile que )*ai suivie près de toi m'éclairera toute ma vie; ton nom, ton souvenir y sont éternellement gravés. Cher ami, je VainiR plus qu'un frère. Adieu, écris-moi. Alexandrine me dit tous les jours de la rappeler à ton souvenir. Songe que ton amitié doit à l'avenir se réunir sur elle et sur moi. Si tu écris à M. de Lamennais, demande-lui une prière pour moi. »
ÀI'BERT AU COMTE DB MONTALEMBERT
« Naplei, le 20 décembre 1833.
<t Cber et malheureux ami, ta lettre de Francfort vient de m' arriver; j'en suis tout bouleversé. Et mamtenant, que ne donnerais-je pas pour être avec toi î Je ne sais si je présume trop de mes forces en pensant que je te serais de ressource, et que je pourrais apporter quelque adoucissement à toutes tes peines. Je voudrais te parler de la première partie de ta lettre; mais la seconde me
1. Albert venait d'apprendre la résistance de M. de Lamennais à l'arnU du Saint-Siège. L'influence qu'il avait exercée jusqu'alors sur H. du Muntalembert (si jeune et si naturellement subjugué par son £èïiw) cfiusa à Albert une inquiétude si vive en ce moment, qu'elle damlnii tu ut et sembla lui faire oublier son propre bonheur. On verra queU conseils lui inspirèrent, en cette circonstance, sa foi et sa tendresse pour son ami, qui était alors en Allemagne, d'où M. de Lamennais le rappelait avec insistance à Paris. 11 revenait de ce pËlerinagQ à Marbourg, où il avait découvert sainte Elisabeth, le jour mOuie de sa fête, le 19 novembre 1833.
poursuit comme un rêve affreux. Ami chéri, au nom du ciel, ne retourne pas en France en ce moment. Sonde l'abîme où tu te précipites, et songe qu'une fois parti, le retour te sera peut-être impossible.il n'y eut qu'une voix pour admirer Fabbé de Lamennais lors de sa soumission. Quelques mauvais esprits voulurent douter de la bonne foi de cet acte; mais on méprisa leurs doutes, et la sainte autorité de l'Église triompha de nouveau par ce fait. Les paroles que vous avez jetées dans le monde sont peutêtre envoyées du ciel, mais tout vous porte à croire que c'est assez. Si elles sont vraiment nées de Dieu, elles fructifieront et brilleront un jour de tout l'éclat de la vérité. Nous ne sommes peut-être pas encore mûrs pour recevoir les bienfaits qu'elles doivent nous assurer. Frémissons à la vue des malheurs que trop de zèle pourrait enfanter. Tremblons d'horreur à la vue d'un schisme et serrons-nous au pied de la croix, base de l'Église, non pour la saper, mais pour la chérir et la défendre. De grâce, mon ami, force-toi à ne pas te rendre aux mstances de M. de Lamennais. Que Dieu t'accompagne et te sauve! Tiens-toi à l'écart et mets à exécution ton projet de voyager pendant un an ou deux. Je donnerais tout, te dis-je, pour être près de toi; ta solitude m'effraye, je suis à me creuser la tête pour trouver le moyen d'aller te rejoindre; mais que de difficultés! Si tu as reçu ma dernière lettre, tu sais le bonheur qui m'attend au printemps, mais je jure que je le retarderai volontiers pour voler près de toi, pauvre ami! Mais comment faire? La princesse part au mois d'avril. Si elle emmenait sa fille, je ne sais ce qui adviendrait; ce bonheur dont je doute toujours, bien que toutes les diflicultés soient aplanies, serait peut-être perdu sans retour! Je m'en vais en parler avec mon père, et je te dirai sûrement par le courrier prochain ce que je pourrai faire. Avec quelle impa-
tience je vais attendre tes lettres! Si j'apprends ton départ pour Paris, je ne sais ce qui m'arriveral Au nom de notre amitié, de tout ce qui te chérit, de Dieu, notre lien indissoluble, que le devoir l'emporte sur toutes les considérations qu'on pourra t'opposerî Tous les miens, qui t'aiment comme un des leurs, tremblent de te voir dans une telle alternative. Mon père me parle de toi avec une sollicitude paternelle, et moi, mon ami chéri, je ne puis te dire dans quelle angoisse ta lettre m'a jeté. Je serai plus calme lundi, et je t'écrirai, j'espère plus longuement. D'ici là, je veux voir s'il me sera décidément possible de te rejoindre. Adieu, mon cher bon ami. Oh! je ne t'ai jamais tant aimé. Mes sœurs et Alexandrine te disent tout ce que peut inspirer la plus vive amitié. Je ne puis t'^exprimer leur effroi à la pensée de te voir aller à Paris,
« Ton ami pour la vie. »
HISTOIRE D'ALEXANDRINE
(Suite.)
€ Ne fallaît-îl pas qu Albert m'aimât d'un bien grand amour, pour qu'une pareille amitié, dont il ne me cachait rien, ne me rendît pas jalouse? Si cependant il m'avait quittée alors pour aller voir M. de Montalembert, cela m'eût affligée, mais non fait douter de lui. Il avait tant de dévouement dans l'âme, que son premier mouvement était de sacrifier son amour, parce qu'il lui donnait plus de bonheur personnel, et cette générosité me plaisait en lui; mais ce qui faisait q[ue, malgré le grand nombre de
RÉCIT D'UNE SŒUR. IGl
ceux qui aimaient Albert, chacun était toujours conlmt de son affection sans envier les autres, c'est qu'à tous cette âme si tendre donnait beaucoup, et qu'elle aurait toujours pu s'ouvrir à une nouvelle bonne affectitm s^ns nuire aux autres. mon cher doux ami! tu aimais déjà sur terre comme on aime au ciel, ton amour avait déjà quelque chose d'infini et d'immense! »
ALBERT AU COMTE DE MONTALEMBEHT
« 24 décembre 1S3^
« Mon cher ami, tu as dû recevoir une lettro que jn t'ai écrite immédiatement après la réception de la tirîniie: elle est sûrement bien confuse, bien incomplète , car tu m'avais jeté dans un trouble inexprimable. Que n ^luraii^je pas donné pour voler vers toi! Je crois mémo \r l'avoir à peu près promis. Depuis, j'ai vu que je lu rtiûii flatté d'un vain espoir. Je ne puis partir, et tout nu- portt^ à croire que le printemps ne nous réunira qu'un instant. J'éprouve alors sans cesse le vif regret d'avoir passi^ ces deux années loin de toi, puis le souvenir de tout mou bonheur vient effacer une pensée qui, bien que tros-vive, n'est plus que passagère. Cher ami, je ne crains pas de le faire cet aveu, car tu sais que tu occupes une des places chéries de mon cœur. Que ne puis-je te faire lîi-o daiis mes yeux ce que tes peines me font éprouver, et ;tdoîicîr l'amertume de ton âme par la plus vive sympathie t Cmu* ment ne souffrirais-je pas de ta douleur, moi dont If cœur est dans le ciel! Dieu a versé ses bénédictions ^m moi, si peu digne de sa bonté, et toi, mon ami, jusqu^ici ia douleur a été ion partage :
(( Oui, je tremble en songeant ii ta solitude; écris-moi vite A souvent, et dis-moi les projets de M. de Lamcn- 1- ^ ■ " M
nais. Je n'ose y arrêter ma pensée; tout le monde a les yeux sur lui : que va-t-il faire dans cette crise? Pourquoi te rappelle-t-il? Si Rome vous condamne, ami, ne vous soumettrez-vous pas? C'est impossible. Je n'ai pas compris, n'est-il pas vrai? Pourquoi cette idée me poursuit-elle comme un rêve? et d'où vient que je vois l'hérésie attentive prête à applaudir à cette nouvelle désertion? Incompatiblité de la liberté avec la religion, me dis-tu : c'est-à-dire, division d'une même âme. Est-ce possible? Oh! non, ce sont de vaines terreurs. Liberté veut dire la croix, et Dieu l'a plantée pour être le foyer du genre humain. Regarde les progrès toujours croissants de cette liberté depuis sa descente du ciel. Elle a grandi, grandi, mais sa marche est lente, parce qu'elle veut la foi dans tous les cœurs. Ne la croyons donc pas morte parce qu'elle n'avance pas au gré de nos désirs. Quoi! désespérerons-nous de l'avenir, quand jamais il n'a paru plus resplendissant? Si tout est fini, d'où vient donc cette sympathie immense entre tous les peuples? D'où vient ce besoin universel de vie, de religion? Non, mon ami, loin de nous les coupables terreurs! Que nos cœurs soient remplis de joiel Je vois le doigt de Dieu dans la halle que la cour de Rome vous impose. Laissez à ceux qui sont jeunes le temps de vous rejoindre, et vous reprendrez votre marche. Songez que le feu dont vous brûlez les éclaire à peine encore. Cher ami, mon entendement en politique est borné, et ce n'est qu'à toi que je fais part de mes espèces d'opinions ou plutôt de mes sentiments; car ce que je dis, c'est ce que je sens, voilà tout. A chacun sa vocation, la mienne est le calme et l'obscurité. Pourtant, dans ces courses lointaines de l'àme, ma vie change d'aspect et mon bonheur change de nature. Je me sens alors près de toi. Mon œij, fixé sur toi, cherche à te deviner, et il me semble que je suis
là pour te suivre dans ta course et te tendre les bras quand tu es fatigué!...
«... J'avais laissé cette lettre sur ma table, et à mon retour, j'y ai trouvé ces mots de ma sœur Pauline. Tu trouveras aussi, ci-jointe, une lettre de mon Alexandrine. Elle m'a demandé tout de suite si elle ne pouvait pas t'adresser quelques lignes. Tu vois donc que tu as ici plus d'un ami. Quelle joie j'en ressens! Oh! de grâce, du courage, tu verras encore de beaux jours. Écris-moi souvent, car je ne puis plus supporter les intervalles que tu laisses entre tes lettres, maintenant que je te sais triste et malheureux. Mon père regrette aussi que tu ne te forces pas à te distraire. Il tremble que tu n'ailles à Paris, où tu ne serais peut-être pas maître de toi. Cher bon, aie pitié de tes amis; j'ai toujours foi dans le bonheur qui t'est dû, et je l'ai plus vive que jamais, malgré les nuages qui nous entourent. Conserve-moi ta douce amitié, dont je ne puis désormais me passer.
« Ton meilleur ami, « Albert. »
lettre d* alexandrine au comte de montalembert.
(GoDteoue dans la précédente.)
c( Cher monsieur de Montalembert, il faut que je vous dise moi-même tout l'intérêt que m'inspire votre situation. Je sais que vous n'en voudrez pas à Albert de m'avoir parlé de tout ce qui vous concerne. Je ne croirais pas h sa confiance en moi, s'il cherchait à me cacher la peine que lui causent vos chagrins^ il en est si malheureux, qu'il me semble que je dois vous prier, vous supplier de ne rien faire qui puisse augmenter les tourments auxquels vous êtes livré. Quelque singulier que cela
104 RÉGIT D'UNK SŒUR.
puisse VOUS paraître, je joins donc mes prières à celles qu'Albert vous a faites de rester bien tranquillement à Munich, et puis de venir nous voir en Italie. Je ne crois pas qu'il y ait de la présomption à croire que vous m'écouterez un peu, car je sais que vous avez eu la bonté de me dire que vous m'aimiez, parce que j'aime Albert. Je me répète souvent ces paroles de vous, parce que c'est la manière dont je préfère maintenant être aimée. Quoique le bonheur dont je jouis me suffise entièrement, je regarderai votre amitié comme un grand bonheur de plus dans ma vie, et, grâce à Albert, j'espère qu'il ne me sera pas tout à fait impossible de l'obtenir un jour. Dès aujourd'hui, j'ai pour vous les sentiments qu'une sœur pourrait avoir. Que ne puis-je faire quelque chose pour vous? Mais je vous en conjure, ne vous croyez jamais abandonné! Ne croyez jamais qu'il n'y a pas d'espoir pour vous! Dieu donne du bonheur à tous, et vous, bien plus qu'un autre, êtes fait pour en éprouver. J'espère qu'il écoutera nos prières pour vous : je dis nos prières parce que, moi aussi, je prierai pour vous. Vous ne me le défendez pas, n'est-ce pas? malgré votre sévérité pour nous autres, qui est le seul reproche que je puisse vous faire. Pardonnez-moi tout ce que je vous dis, et tâchez de comprendre toute l'amitié que j'ai pour vous, amitié bien inutile malheureusement, mais que j'espère pourtant que vous ne dédaignerez pas. Adieu; promettez-moi de venir dans quelques mois, et ne cessez jamais d'espérer en la bonté de Dieu. Je sens si bien qu'elle est inépuisable! « Alexandrine*. »
1. En réponse à ces leltrc-s, Albert en reçut une de M. de Montalemberl, datée de Munich, le 3 janvier 1834, où se trouve le passage suivant :
« J'avoue que j'ai été on ne peut plus surpris en lisant les réflexions que vous a inspifces à tous trois ma lettre de Francfort. Il
RÉCIT D'UNE SŒUH. 1G5
ALBERT AU COMTE DE MONTALEMBERT
« 25 janvier 1834.
« Je commence à ne plus douter de mon avenir, il m* apparaît brillant, éclatant, et je ne vois pas de nuage qui puisse ternir mon ciel. Pourtant, je sens une sorte de mélancolie à voir ma destinée nécessairement moins liée à la tienne. Parfois, mon cœur se serre à cette pensée, je la fuis, mais elle me poursuit, et j'ai été heureux de voir que tu la partageais. Oui, souvent je regrette notre chère communauté, et je ne triomphe de mon abattement qu'en espérant que ce changement ne te fera trou-
faut donc que je m'y sois bien mal exprimé, si j*ai pu tous laisse]soupçonner un moment que je ne suivrais pas absolument tout ce que vous me conseillez. Il me semble cependant que je t'annonçais bien expressément que j'allais à Munich, et que, si j'avais pensé un moment à aller à Paris, ce n'était que pour user de ma faible influence sur M. de Lamennais pour le détourner de toute idée de résistance. Toutes les exceUentes raisons que tu exprimes avec tant d'affection, tant de raison et cette véritable éloquence qui vient du cœur, je les ai toutes eues, et il n'y a pas un mot de tes lettres qui ne soit parfaitement d'accord avec tout ce que j'ai pensé et voulu depuis la lecture du fatal bref du 5 octobre. Il n'y a pas môme un mot que je n'aie dit et écrit à M. de Lamennais pour le déterminer à faire comme moi : à se retirer de l'arène, à se courber sous la main sévère de Dieu, et à attendre humblement et docilement l'accomplissement des volontés d'en haut. Mais, chose incroyable et que j'hésite à te 'raconter, M. de Lamennais s'est senti blessé de ces conseils, quoique j'y aie mis plus de tendresse, plus de sollicitude, plus d'abandon qu'envers aucun être vivant... Sa réponse ne me prouve que trop que ce dissentiment l'a affligé, et que son cœur n'est plus le même pour moi ! Je ne l'aurais jamais crii , et j'ai la conscience de ne l'avoir point mérité. Et cependant il a adopté le parti que je lui conseillais ; il a plus fait encore, car non-seulement il a renoncé à tous ses projets d'action politique, mais il a adhéré purement et simplement à l'encyclique, sans distinction aucune, s'engageant, selon la formule prescrite par le saint-père, à ne rien écrire ni approuver qui soit contraire ù cette encyclique. »
ver près de moi qu'un surcroît d'affection, et que mon amitié ne fera que grandir en s' unissant à celle que mon amie chérie ressent déjà pour toi. mon ami! notre foyer ne sera-t-il pas toujours le tien, et tout ce que Tamitié peut donner de bonheur et de calme, ne le trouveras-tu pas toujours dans nos cœurs?
« Je conçois que tu aies été surpris en lisant le principal contenu de nos trois lettres, car nous te connaissons assez pour ne pas douter de ta conduite dans une telle circonstance. Néanmoins, mon ami, j'ai eu peur, je l'avoue; je te voyais dans une si grande extrémité, tellement poussé à bout et dénué de toute consolation, que j'ai craint ton désespoir. Tu me disais bien que ta ferme intention était de fuir Paris et de te retirer pour l'hiver à Munich, mais tu me disais aussi que M. de Lamennais te redemandait avec instance, et, bien que je n'eusse jamais dû douter de ton âme, j'ai tout conçu et tout craint. Pardonne-moi, mon ami, ce qui ne fut qu'excès d'amitié...
« Oh ! mon cher Charles, relève-toi I Ne te laisse pas abattre I Remercions le ciel de t' avoir éclairé, s'il est vrai que tu marchais dans les ténèbres, et ne te reproche pas ce qui pour toi n'était qu'excès de zèle, fièvre d'amour du bien. De grâce, calme-toi. Malgré toute la joie que j'éprouvais en entendant parler de toi, en voyant cette gloire qui s'était attachée à ton nom, j'éprouve un bonheur indicible en te voyant décidé à te retirer de l'arène et à demeurer à l'écart. Je connais ton âme, je sais le feu qui t'anime, je sais que tu étais disposé à mépriser ce qui ressemblait à de la prudence, que tu aimais le danger; je voyais en même temps s'accroître chaque jour l'envie, et peut-être la haine; je ne puis te dire les craintes que j'avais pour toi, et j'aurais donné ma vie pour détourner les orages que tu semblais vou-
loir attirer sur ta tétei Quelle joie si, quittant enfin la cime de la montagne, toujours tourmentée par la tempête, tu viens te réfugier dans notre vallée de paix et d'amour! Viens. Bientôt tu sentiras la joie pénétrer ton pauvre cœur; j'ai le doux pressentiment que le moment approche où Dieu fera pleuvoir sur toi les preuves de sa bénédiction, le prix de ta constance et de ta foi. mon pauvre ami! que Dieu te bénisse donc! i
HISTOIRE D'ALEXANDRINE
(SuUe.)
(( Le l*"" janvier 1834, j'écrivis dans mon journal :
€ mon Dieu ! au nom de Notre-Seigneur, bénis cette année pour nous tous! »
« Et ce fut la veille ou ce jour-là même que je copiai ce passage :
« Aux légers plaisirs, les légères souffrances; aux grands bonheurs, les maux inouïs. » Quel arrêt ! S'il est vrai, ne devons-nous pas frissonner, nous qui sommes si heureux? Dans quel abîme allons-nous donc tomber?
« Le vendredi, 7 mars 1834^ j'entrai par hasard dans la chambre de ma mère à une heure où je n'y entrais pas ordinairement; elle achevait sa toilette, et je vis sur
1. Le 18 décembre précédent, en sortant d^un bal chez le comte de Stackelberg, nous avions appris qu'un vol considérable avait été commis chez M. et M'"'» de Marcellus, qui étaient aussi à ce bal. Argent et bijoux, presque tout avait été enlevé de chez eux, el tous les soupçons étaient tombés sur un serviteur napolitain, nommé Garminello, qui était à leur service, et qui fut sur-le-champ mis en prison malgré toutes ses protestations d'innocence.
ses genoux des bijoux d'un genre ancien, qu'aimait beaucoup le prince Lapoukhyn, auquel on en apportait sans cesse à acheter. Je me mis à les regarder avec nonchalance (car j'étais bien nonchalante dans ce temps-là) et je dis à ma mère, sans me douter de l'importance de ma remarque : « Voilà un petit bijou absolument semblable à celui que M"« de Marcellus portait sur son front au souper du jour de Pâques ^ » Ces mots la frappèrent à l'instant, et lui rappelèrent le vol qui avait été commis chez M"® de Marcellus, le 18 décembre. On doutait un peu de ma mémoire. Mais en regardant ce bijou avec plus d'attention, je protestai et soutins que c'était le même que j'avais vu sur le front de M"« de Marcellus : une petite châsse en émail, contenant deux figures, un roi et une reine couronnés. Cet ornement était assez remarquable pour qu'il ne fût pas très-probable d'en rencontrer un second absolument pareil. On l'envoya chez M"' de Marcellus, qui le reconnut sur-le-champ. Cette découverte mit sur les traces du véritable auteur de ce vol, et le pauvre Carminello, qui en avait été accusé à tort et avait été en prison depuis ce jour-là, fut déclaré innocent et rendu à la liberté. Il vint, le i5 mars, me remercier, car il me regardait comme sa libératrice. Il avait souffert de vraies tortures, il avait une plaie à la jambe, on l'avait pendu la tête en bas, battu, inondé d'eau froide, et, au milieu de tout cela, on lui répétait toujours : « Tu iras aux galères pour vingt-cinq ans. » L'autre, le vrai coupable, y est maintenant.
c( Cela m'avait semblé de bon augure, au moment de mon mariage, d'avoir été l'instrument dont Dieu avait daigné se servir pour sauver un innocent, car il n'y avait que moi qui eusse reconnu ce bijou. Le pauvre Carmi-