Voir note 1, page 8S
RECIT D'UNE 8(ÇUR. 169
nello, chaque fois qu'il m'a revue depuis, m'a témoigné la reconnaissance qu'il croyait me devoir, et y enveloppait Albert avec moi. Et tout cela m'était doux.
« Le dimanche 9 mars, j'écrivis dans mon livre fermé à clef, que j'avais ouvert pour la dernière fois à Bocklet, après y avoir écrit ces mots : « Où le rouvrirai-je? Oh ! si j'osais dire à Naplesi »
« A Naplesî à Naples! mon Dieu! N'y a-t-il pas de l'ingratitude à moi à n'avoir pas rouvert ce livre depuis près de huit mois, à n'y avoir pas dit encore que mes vœux étaient comblés? Mon Dieu! Je suis heureuse! je l'ai été délicieusement, j'espère que je puis croire que je le serai encore; et cependant il y a en moi un tel mélange! quelquefois je m'imagine que je l'aime trop, et j'en suis humiliée; quelquefois je trouve que je ne l'aime pas assez, que je ne sais pas aimer. Je ne suis pas contente de moi, et souvent je ne le suis pas des autres. Je trouve souvent que je ne vaux rien, et cependant j'en veux aux autres de ne pas assez bien me traiter. Oh! si je me sentais plus digne d'être heureuse, je crois que je le serais. Au moins, ô mon Dieu! fais que je ne cause le malheur de personne, je t'en prie au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ! Je vais donc me marier dans quelques semaines. Mon Dieu! tu exauceras ma prière, n'est-ce pas? de me faire mourir avant de causer de la peine à Albert ! Oh ! que ne suis-je digne de lui !
« J'ai si peur de lui déplaire que je ne sais ce que je ferais pour être ce que je voudrais être pour lui, et pourtant je me néglige. Je pense encore quelquefois que rien ne me suffit, pas même son amour, qui est tout pour moi. Et pourtant je ne suis pas assez bonne pour que le ciel me sufflse. Au moins faudra-t-il que je change extrêmement pour cela. Je suis si singulière ! soupçonneuse, iîère, et faible, et irritable, et apathique tout à la fois.
no RÉCIT D'UNE SŒUR.
Oh! comment serai-je plus tard? déplairai-je ou serai-je malheureuse?
« Mon Dieu, je te remercie de tout ce que tu as fait pour moi. Je n'ai pas de ferveur, mais ne permets pas que je sois ingrate ni envers toi ni envers ceux qui m'ont fait du bien. Récompense-les tous, mais surtout ma mère, et accorde-moi le bonheur éternel et temporel de tous ceux que je chéris. Mon Dieu! au nom de ton fils Jésus- Christ, fais qu'il ne m' arrive rien contre ta volonté, et je te fais la même prière pour ceux que j'aime ! »
« Un des soirs suivants (je crois, mardi le 18), j'écrivais à Albert le billet suivant :
« Ami chéri, pourquoi êtes-vous parti? Mon frère s'en est allé tout de suite après vous, et mon cœur saigne au point que je suis obligée de vous l'écrire. Nous aurions pu passer une heure et demie ensemble. mon Dieu! mon Dieu I j'espère qu'il ne me punira pas de tant souffrir d'une chose au fond si importante , puisque nous devons passer ensemble tous les jours de la vie^. Je suis trop exigeante; mais quelle soirée! et je tremble que ce ne soit la même chose demain. Tâchons que non. Oh! mon ami, je sens bien que je vous aime ! et comme il m'est doux de sentir aussi qu'il m'est permis de vous le dire!... Vons allez prier peut-être dans ce moment. Oh! dites-moi que Dieu a voulu tout ce qui nous arrive, qu'il a voulu que nous passions notre vie ensemble !
a A demain, que Dieu soit toujours avec vous! »
« Il a aussi gardé toujours ce billet dans le petit portefeuille dont j'ai parlé, et c'est devant son cercueil que je l'ai retrouvé et relu deux ans plus tard...
(( Le même jour m'était venue la réponse de M. de
1. Plus lard, Alexandrine écrit à la marge : t Oh ! la vie f qu'estce que « tous les jours de la vie? »
RÉCIT D'UNE SŒUR. Hl
Montalembert à mon billet, dans laquelle il me parlait de l'attachement vif et profond qu'Albert lui avait inspiré dès le premier jour où il l'avait vu, et il me disait que mon affection était la récompense que Dieu avait réservée h « ce cœur si plein d'amour et de dévouement pour ses semblables, ce cœur le plus tendre et le plus sûr qu'il eût jamais rencontré jusqu'ici sur la terre. » <c Doux éloge et bien mérité de mon Albert! »
Ce fut dans ce même temps, et au milieu de tant d'autres préoccupations personnelles, qu'Albert écrivit la lettre suivante à un jeune Anglais avec lequel il s'était un peu lié à Rome l'année précédente. Elle est trop intéressante pour n'être pas citée ici.
ALBERT A M. A. S. 0
« Mon cher ami, je ne croyais pas, quand nous avons abordé un sujet aussi grave, que nous en viendrions à l'approfondir. Je vous avais parlé de ma religion comme étant parfaitement en harmonie avec les sentiments que fait naître une belle nature. Voilà, si je ne me trompe, d'où nous sommes partis; mais enfin, puisque nous en sommes venus à un sujet plus intime, je suis heureux d'en causer avec vous. J'ai peu lu la Bible, comme je vous l'ai dit, mais je vous exposerai de mon mieux les prédilections pour ma foi. Je regarde comme une bonté infinie de Dieu de nous avoir donné une croyance qui ne nous expose pas à errer en matière de dogme. S'il était vrai que nous eussions tous la mission et le droit de déterminer nous-mêmes notre foi, et de ne nous en rapporter qu'à nos propres lumières pour cela, dites-
moi, mon cher ami, quelle est la conviction qui serait la même chez deux individus? La croyance de chacun ne se trouverait-elle pas subordonnée à son plus ou moins de capacité, à la bonté plus ou moins grande de son cœur? Quel chaos ce serait! Ne voyez-vous pas, d'une part, à quel point l'imagination pourrait nous entraîner, et, de l'autre côté, à quelle distance en arrière resterait l'homme sans capacité et sans éducation? Où serait la justice, si les lumières et les recherches pouvaient seules nous montrer la vérité?
« Dieu, dans sa bonté, nous a, au lieu de cela , donné un flambeau pour nous préserver de l'erreur. L'Église est la forme visible de la foi. Elle est la base de laquelle nous devons nous élancer vers le ciel par notre amélioration constante; tandis que si nous passions notre vie à chercher le point de départ, la mort nous surprendrait sans que nous eussions commencé l'œuvre principale.
« Vous ne pouvez comprendre notre confession; je ne vous parlerai pas du bonheur qu'elle procure : il faut y avoir foi et l'avoir goûté pour en sentir tout le prix. Mais, mon cher ami, parce que, comme vous le dites, chacun 3ait qu'il doit être bon, pensez-vous qu'il soit inutile de se l'entendre répéter et que nos réflexions suffisent? Il y a dans la parole humaine une vie, un à-propos, qu'on chercherait en vain dans les livres et dans ses propres pensées. Cet homme, dont la vie est une lutte perpétuelle contre ses passions, est initié, par sa propre expérience, à toutes nos misères et à toutes nos souffrances. Il sait où est le mal et comment en triompher; il nous réveille de notre apathie, nous console dans notre affliction, nous rend de l'espérance et de la confiance dans notre abattement. Ce ne sera pas une excuse devant Dieu, me ditesvous, que mes erreurs m'aient été inculquées par un prêtre; mais voilà justement ce dont nous sommes à
RECIT D'UNE SŒUR. I7;t
l'abri. Le prêtre ne peut ni se tromper, ni nous trouiiKM', car la doctrine qu'il nous enseigne n'est pas la siciine. 11 nous transmet celle dont est dépositaire l'Églisr. vn hiquelle nous n'avons tous qu'une seule et même ^bi ir^t ne formons qu'un seul et même corps.
a Vous êtes effrayé, me dites-vous, de l'imnÈriiM» inconvénient du célibat des prêtres : d'abord, ceci list un simple point de discipline; mais je voudrais vous montrer combien cette institution renferme de sagesse r-l de beauté. « Tous les hommes qui ont voulu toucher par Iii pensée aux choses élevées, soit en religion, soii en philosophie, se sont abstenus en quelque sorte de tonl contact humain. Les premiers chrétiens avaient eeile vertu en si haute estime, qu'ils pensaient qii aucunû autre ne pouvait germer ni atteindre son plus haut degré de perfection dans une âme d'où celle-là était alisente. Ne me demandez pas comment cela est possibh' : \Hmv le comprendre, il faut admettre que, lorsque le sanctuaire est préparé, Dieu ne dédaigne pas d'y descendre; et qu'il y ait de gi^andes jouissances dans cet l'tLit lorsque cette vertu est dans toute sa plénitude; (ju(^ Dieu accorde à ceux qui se livrent ainsi à son influence absolue, des joies ineffables qui les dédommagent nniplement des misérables joies de ce monde : c'est ee qiu' leis visions du désert, les hautes inspirations des €:L\urnes>, les extases des saintes cellules ne permettent [jas de contester. Les révélations authentiques ne nKUjqneiit pas aux défiances les plus prononcées, et certes îl n'est pas miraculeux qu'une âme dès longtemps sépari^t! des besoins et des espérances de cette chair pesante parvienne enfin à cette exaltation sublime qui s'appelle folie dans le monde et suprême sagesse dans réternitê* L., n
1 . Des guniemeU qui se trouvent dans le brouillon de ^eWi: [«Urfif
(T Mon cher ami, je suis loin d'avoir épuisé tout ce qu'il y a à dire sur un pareil sujet; je regrette d'en avoir parlé si imparfaitement, et je voudrais de tout mon cœur que vous pussiez rencontrer quelqu'un qui fût plus en état que moi de continuer une conversation aussi intéressante. 9
a A VOUS de cœur,
« Albert. »
JOURNAL D'ALBERT
Commencé le 21 mars 1834. — (Extraits.) — Naples.
(( Je me décide à écrire un journal. Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier ? Je ne sais, sinon que j'ai pensé que l'obligation de noter chaque jour de sa vie force peutêtre à la mieux employer.
« Lu Byron; levé tard; écrit quelques lignes à Montalembert; traduit Moore, et depuis deux heures, ma vie s'est passée comme à l'ordinaire dans un bonheur uniforme; beaucoup pensé et parlé de notre voyage à Jérusalem. Certes, je n'y crois pas; que ne donnerais-je pas cependant pour le faire, avec elle bien entendu !
« Naples, 22 mars.
« Levé tard; mal dormi ; lu de l'anglais avec miss Mac-Garthy; sorti à cheval; accès de joie sur le bord de la mer; au galop. Je voudrais souvent me plonger dans la mer pour être au milieu de quelque chose d'immense. C'est peut-être ce qui fait que f aime tant à être seul.
qu'Albert avait conservé, indiquent peut-être que ce beau passage est une citation, mais je ne sais d'où elle est tirée.
« En rentrant, ma visite accoutumée. Salons du monde où Ton perd le plus de temps. On ne m'y verrait pas souvent si, par bonheur pour eux, ils n'avaient pas au milieu d'eux un ange qui remplit tout le vide qu'ils y creusent! *** est un drôle d'homme; je l'aime; il m'intéresse, il est malheureux, sa vie est manquée; mais je ne sais ce qui lui eût convenu. Une longue habitude d'indépendance rend insupportables toutes chaînes, quelque douces qu'elles soient. Je bénis le ciel de ra'avoir lié de bonne heure.
t 23 mari.
a Levé de bonne heure; lu; trouvé le portrait d'une femme, par Moore, qui ressemble, suivant moi, beaucoup à ma Pauline.
c( Reprenons mon journal. Je suis allé à la messe : bonne; à deux heures chez Alex. Pauvre amie! Je l'ai trouvée triste. Elle s'inquiète de l'idée qu'il eût mieux valu pour moi que cela ne fût pas, et moi, à charge de revanche. Pourtant, après tout, je pense bien vraiment que c'est pour notre bonheur à tous les deux, que nous nous sommes rencontrés, et que Dieu nous a bénis : je parle ici bien froidement, car je me tais sur tout le bienêtre intime de mon âme. Notre amour est en Dieu et béni par lui. J'ai la plus entière foi dans l'accomplissement de mon rêve. Seigneur! que votre amour se répande sur nous comme une sainte rosée*.
1. Alexandrine a ajouté à côté de ce passage : « mon Dieu I ces prières de mon Albert ont été jusqu'à vous. Ce sont de ces prières qui percent les nues et arrivent jusqu'à votre trône. Ce jour- là, j'avais été à une confirmation protestante, et ce fut. je crois, au retour que, dans une conversation que mon frère (arrivé depuis peu) entama sur la religion, je refusai de promettre à ma mère de ne pas devenir catholique, et, le soir sans doute, je parlai à Albert d'une
176 UEClï D'ONE SŒUR.
« Samedi 24 mars.
flf Levé de bonne heure; chez M^ Porta; je ne mérite jvis tant de miséricorde : absous; entendu la messe; ivntré; déjeuné. Je voudrais suivre exactement une espèce de régime, non pour ma santé, mais parce que je crois rt'la favorable à l'intelligence. Monté à cheval; écrit un pcîu à Montalembert; mon amitié pour lui semble s'accroître tous les jours. Chez Alex, en bonne disposition; iMuis avons peu causé; elle a été s'habiller pour aller diner chez le comte Stackelberg : jolie toilette; elle était cil armante. Le soir, resté un peu dans le salon d'Emma; je m'y suis plu; pourtant il me semble que j'ai entièreujnnt perdu l'usage du monde, car tout ce qui y res- ^i inble m'étonne, je ne m'y sens pas athome. J'aime tant iiia solitude de chaque soir! Chers entretiens! qui peut vnus être comparé?
Lu princesse rentrée, j'y ai été ; parlé de choses et d'autres; dispute avec *** : quel esprit de contradiction! H serait sûrement de mon avis s'il causait avec un autre qui fût de mon opinion, car je suis sûr qu'au fond il jiensait comme moi. A onze heures. Dieu merci, toiis [>:irtis; heure ravissante ! si vite passée! Oh! je l'aime un delà de toute expression ! plus qu'elle ne le croit elleuii^me ! Quelle peine j'ai à la quitter! C'est toujours un dr^chirement^.
« Promené sur le bord de la mer, clair de lune, mer î*ij;itée, vent : j'aime ce temps; rentré; écrit ce journal; continué ma lettre à Montalembert; couché à une heure; je n'ai pas fini ma lettre, mais j'ai sommeil; bonsoir.
infini ère qui lui fit écrire ces mots : « J'ai la foi la plus entière dans raucamplissement de mon rêve. ï>
1 . Alexatidrine met en marge : c( Oii I mon Dieu , oui ; celle munt absence était toujours un déchirement. C'est (|ue le cœur est iiji^atïabïe de bonheur ! 11 lu lui faut éternel et parfait ! »
RÉCIT D'UNE SŒUR. t11
• Le 26 mars.
« Levé à huit heures, persuadé que j'avais une foule de choses à faire; erreur, je n'avais rien. Entendu la messe; reçu du curé l'attestation de la publication de nos bancs; c'est fait, est-ce croyable? La vie est singulière; quand je pense comme je suis indigne de mon bonheur, j'en suis effrayé. Pâques est dans quelques jours, point disposé ou mal. Mon Dieu! pardon, ayez pitié de moi, de nous.
« Sorti à cheval, promenade délicieuse : jamais je ne me sens plus content, plus libre que seul à cheval; à neuf heures chez ma belle-mère. Commencement de soirée, comme à l'ordinaire, ennuyeux; nous ne sommes restés seuls qu'à onze heures.
« Il est minuit; je vais me coucher. mon Dieu! ayez pitié de nous, et remplissez notre vie de ferveur et d'amour !
« Naplesy le 27 mars, jeodi saint.
« Levé de bonne heure; entendu l'office; revenu à midi ; il était près d'une heure quand nous avons déjeuné.
« A deux heures chez Alex; nous étions dans une mauvaise disposition : elle a pleuré, pauvre ange! de belles grosses larmes! Que je l'aimais ainsi !
« A quatre heures, je l'ai quittée pour aller à Ténèbres; visité les églises en y allant; j'aime cet usage d'interdire les voitures le jeudi et le vendredi saint; les troupes portent bas les armes, tout cela en signe de deuil : touchante et belle idée; il y a tant de poésie versée sur les usages méridionaux !
« Dîné à sept heures, à huit chez Alex, délicieux moment avec elle près de la cheminée dans la chambre du prince. Je me sens toujours plus fer^»le, plus riche
quand je suis seul avec elle : un tiers m'effarouche, une société m'anéantit.
ri Est-il possible? une heure moins vingt minutes; je 1 me couche; mon Dieu! bénissez-nous.
« Naples, 28 mars^ vendredi saint.
« A la chapelle du château, bel office; déjeuné après d'une heure; à deux heures chez la princesse. Alexandrine était à son église, elle est rentrée une heure après; au bout d'une demi-heure, je l'ai quittée pour aller aux Ténèbres; rentré à huit heures. Toujours du monde; un instant seulement nous avons été seuls, près de la table du thé. Alex m'a parlé de ne point aller à Mola, mais seulement à Castellamare. Je l'aime autant, peut-être mieux. Nous en reparlerons. Quels jours de bonheur s'ouvrent devant moi! Mon père était parti à près de minuit; je suis parti avec lui. Rentré; prié; couché à minuit passé,
c Samedi saint, 29 mars.
« Levé h huit heures; j'eusse désiré communier, quoique bien indigne; je suis allé chez M»' Porta, il officiait: ordination, touchante cérémonie. Quelle vie aans notre culte ! Comme il sait remuer et toucher l'âme ! Cette belle figure vénérable, cette piété patriarcale répandue sur ses traits, cette pureté et cette ferveur sur ceux des jeunes prêtres qui l'assistaient, un franciscain et un bénédictin, je crois. J'ai été heureusement inspiré d'y aller; mon cœur était froid, j'en ai rapporté de la ferveur, je me sens vivre; M^ Porta était trop fatigué pour m'entendre, il m'a remis à demain.
« Chez Emma, où Alexandrine est venue. Je l'ai reconduite chez elle et j'y suis resté jusqu'au dîner. Le soir j'y suis retourné, nous avons parlé de la dévotion à
la sainte Vierge sur la protection de laquelle elle a des doutes. J'en suis affligé, je voudrais la convaincre. Mon Dieu! donnez-lui la foi, la simplicité du cœur! Rentré, j'ai cherché dans mes livres les passages qui se rapportent à cette dévotion, j'en ai trouvé un que je vais copier pour moi, et traduire pour elle.
« A 9 heures, retourné chez elle; bonne soirée. Je suis parti de bonne heure. Ange! mon Dieu! veillez sur elle. Rentré, j'ai trouvé encore du monde chez Emma; à minuit et demi retiré ; resté au coin du feu à penser et à lire. »
Ce même soir, Alexandrine écrivit dans son livre fermé à clef :
a Je vais communier demain et mon cœur est si sec! Je suis comme si je ne sentais rien, même pour les affections terrestres, et pour les choses célestes je n'ai aucune ferveur et bien peu de foi. Cependant mon cœur ne se refuse pas à croire... mon Dieu; soutiens-moi à chaque pas, afin que, dans cet état, je ne commette pas . de péchés dont, dans un meilleur temps pour mon âme, j'aurais cru davantage me tenir éloignée. Mon Dieu, je te supplie, au nom de ton Fils, de me faire mourir à l'instant même plutôt que de communier indignement. Je te supplie de me faire mourir plutôt que de me laisser pécher directement contre toi, mon Dieu ! Quant h ceux qui communieront avec moi et qui, quoiqu'ils aient péché, ne se croient pas en danger, mon Dieu! j'ai l'assurance que tu ne trahiras pas leur confiance. Ton Fils t'a demandé de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font.
« Mon Dieu ! Dieu de compassion ! Dieu qui me fais peur et que pourtant j'aime k me figurer plein de douceur et do miséricorde infinie ! mon Père céleste, ne m'aban-
l«tJ RÉCIT D'UNE SŒUR.
donne pas dans ma sécheresse, rends-moi la foi, Tamour et l'espérance, et éclaire-moi sur tout ce que je dois croire. Enseigne-moi la véritable religion, je fen supplie au nom de Jésus-Christ^.
« mon Dieu! pardonne-moi tout et pardonne de même tout à ceux que je chéris, et fais que, pour moi, je ne garde pas la plus petite rancune contre qui que ce soït au monde. mon Dieu ! je suis si mauvaise! viens à mon secours, ne te retire pas de moi. Amer^ »
JOURNAL D'ALBERT. ' '
(Suite.)
« 21 mars 1834. londi.
« Sorti à cheval avec mon père à huit heures du matin; nous avons été aux Gamaldules, et nous y avons entendu la messe; c'était beau! Quelle vie se répand dans le cœur en priant ! Ces moines ont une belle destinée! Ce calme semble si imposant, si rempli de grandes pensées! Loin des villes et du monde, ils n'en soupçonuput pas le trouble, et vous voyez, à la sérénité de leurs visages, que le bonheur n'est que dans le bien, dont la source est en Dieu. Et cependant le monde, les sectes, rt'ïmemi tend toujours, mais en vain, à ternir l'éclat de la pureté de ces hommes-anges. Oh! que suis-je donc en comparaison de ces êtres qui ont fait du sacrifice le bonheur de leur vie, moi qui me sens triste à la moindre aiiliction ou contrariété, au moindre obstacle que ren-
1 . Âlexandrine a mis en marge à ce passage : « Jamais une pareil le prière n'a été prononcée en vain. »
contrent mes passions? J'admire la mortification ^ car rien n'est beau comme la pureté !
« Ce soir, j'ai causé avec Alexandre; je lui voudmis plus de foi. Dieu chérit les enfants pour leur simplicité, leur candeur, leur amour : la foi est belle comme le ciel. Oh! des paroles! des paroles!
I Mardi; 1er «Trîl,
<( Levé tard; leçon d'anglais. A 4 heures chez Alexandre. Causé d'arrangements. Le jour fixé pour notre iiju« riage est le 17. Nous partirons ce jour-là pour Gasleltiimare; au bout de trois ou quatre jours, ma betle-nirro viendra nous y voir; nous parcourrons ensemble les environs, puis Alexandrine et moi nous la reconduirons à Naples pour la mettre en voiture. Quel bonhouri Je me meurs de peur de n'y pas arriver; quelque événement ne viendra-t-il pas troubler toutes mes espérances f Dieu de bonté, bénissez-nous.
(( Ce soir, du monde chez la princesse, c'était ennuyeux; une demi-heure avec mon ange, demandi' un anneau où c'est pour la vie était gravé : elle nie Ta refusé, car notre amour ne doit pas avoir de fin, il vient du ciel et doit y retourner^ Rentré; écrit mon journal; lu Byron et Y Imitation ; couché à une heure et demie. J'ai sommeil, et mon dernier chapitre de ïlmùatt'on en a souffert.
« Mercredi, 2 avril,
« Sorti pour courir avec Ventignano; demain, les témoins se réunissent chez le comte Stackelberg, pour
1 . Alexandrine met en marge ces mots : « OIi ! je nie flAjiivit^ns bien de cette soirée : en regardant mes bagues, il eut envie de cislle-lii qui avait appartenu à mon père, et je la lut refusai en souriiuit ut en lui disant : o C'est trop court, la vie I »
182 RÉCIT D'UNE SŒDR.
attester le baptême d'Alexandrine. A quatre heures, chez ma belle-mère; bon moment avec Alexandrine , dîné chez eux; j'ai fait la sottise d'y rester jusqu'à la fin. La soirée n'en a pas fini, grâce aux***, qui m'ennuient >à mourir. Elles m'ont mis dans un tel état nerveux, que peu s'en est fallu que je n'aie fait une scène de désespoir. Vingt fois j'ai voulu partir; j'aurais mieux fait, car, après leur départ et celui de mon père, mon impatience étant à son comble, un tête-à-tête avec Alexandrine ne put calmer mon irritation, et je suis parti. C'est mal, et je consentirais à retarder mon mariage de deux jours pour ne l'avoir pas fait. Je suis sot. Je vais lire un peu de \ Imitation et des Confessions de saint Augustin, et puis je me coucherai; je voudrais être à demain et l'avoir revue.
« Jendi, 4 avril.
« Levé à huit heures, couru chez Ventignano, puis chez le bijoutier; puis à trois heures grand train; réuni sept témoins, tous à peu près grands fonctionnaires, conseillers d'État, généraux, etc., tout cela, je crois, pour faire un faux ou à peu près touchant le baptême de ma fiancée^ Le maudit huissier a trouvé moyen de remplir quatre pages d'une affaire de six lignes. Remercié ces messieurs et mis en voiture le juge, voiture que j'ai payée... Fripon!
« Revenu chez Lapoukhyn; dîné; commencement de
I . Par une absurde formalité, on avait exigé que sept personnes vinssent afflrmer qu'AIcxandrine avait été baptisée. Ceci, je crois, devait suppléer à un papier qui manquait , et ce qui fait qu'Albert appelait cela un faux ou à peu près, c'était que, comme de juste, ces sopt personnes n'avaient point été présentes au baptême d'Alexandrine et affirmaient seulement qu'il avait eu lieu sur la parole de sa mère, qui, par conséquent, aurait dû suffire sans leur témoignage.
soirée stupide; restés seuls une demi-heure : bon moment. Cher ange! il lui faut me prendre tel que je suis, deux hommes distincts en moi; elle les aime tous deux, tant mieux ou tant pis, je ne sais; somme toute, je Tadore. Encore douze jours, que Dieu soit avec nous! »
LETTRE d'ALBERT A H. DE MONTALEMBERT.
« Naples, le 5 avril 1834.
(( Je suis en retard avec toi, mon cher ami; mais tu ne peux te figurer la distraction dans laquelle me jette mon mariage : c'est assez naturel. Mon bonheur est impossible à t'expliquer, et j'en suis tout troublé; pourtant, comme il faut que je fasse toujours un peu de noir, je me trouve souvent triste, et, outre que c'est absurde, c'est peut-être ingrat : enfin prends-moi tel que je suis. Je m'effraye donc de la responsabilité qui va peser sur moi lorsqu'il faudra conduire cet ange à travers les angoisses qui nous attendent peut-être dans la vie. Mon caractère m'épouvante, ma variabilité, mon peu d'expérience, et ce que je redoute encore plus que tout ceci, cher ami, c'est mon manque de valeur véritable. Je me sens de l'amour pour tout ce qui est beau, je redoute tout ce qui rapetisse et avilit; mais cette valeur due soit à l'instruction, soit au caractère ou à l'esprit, je ne l'ai point. Tu ne saurais croire combien cette pensée me poursuit et m'afflige. Je connais mon infériorité, et ma timidité naturelle diminue encore le peu que je puis avoir en partage; tes lettres seules, mon ami, me remontent un peu. Tu as le talent de me donner de moi-même une opinion que je n'ai pas. Si ce n'était toi, je croirais que c'est de la flatterie uniquement; etAlexandrine avait raison l'autre jour en me disant: «Je voudrais que ceux
qui ne vous connaissent pas pussent lire les lettres de vos amis. » Certes elles me font voir sous un jour bien favorable. — A ce sujet-là, tu me fais un bien grand plaisir par la manière dont tu parles de mon style. Cher ami, j'en ai été flatté, et cette impression agréable n'a point été effacée par ce que tu me dis sur le manque d'ordre dans mes idées. Je reconnais bien toute la vérité de cet amical conseil : ne crois pas que je pèche sans connaissance de cause, je ne suis que trop convaincu du trouble de mon imagination. Cela passera-t-il ? Oh! mon ami, cherche bien et reconnais la cause du mal, au lieu de te faire illusion sur mon compte, pleure avec moi de ma stérilité : je n'ai rien recueilli d'une éducation que de mauvais instituteurs, ma pauvre santé, et peutêtre plus que tout cela, mon manque de bonne volonté, rendirent nulle. C'est un état que tu ne connais pas, un état qui tue. Je voudrais tout réparer, et, malgré les distractions qui m'environnent et celles que j'ai devant moi, la liberté que me laisse mon manque de carrière me donne la faculté de combler un peu le vide que l'absence de savoir fait en moi. Mais, mon ami, savoir iravailler est déjà la moitié de la besogne, et c'est ce que je ne sais pas faire. Je voudrais tout entreprendre, bon moyen pour ne rien faire ; une habitude de rêverie, que je reconnais être pernicieuse, m'a rendu d'une distraction déplorable : somme totale, j'ai soif et je ne sais point boire. Je t'ai déjà mandé ce qui avait rendu pendant quelque temps mon mariage douteux, et ce qui m'avait fait craindre que mes espérances ne fussent tout d'un coup déçues. Mais le ciel en a voulu autrement, et toutes les diflîcultés ont été aplanies. C'est à ma bellemère que je devrai tout mon bonheur, car tout dépendait d'elle. Le prince Lapoukhyn est excellent pour Alexandrine. Mon beau-frère est celui qui me chérit le moins,
ce qui ne Tempêche pas d'être très-bien; il a de Tinstruction, de nobles sentiments, l'âme bien placée; mais un esprit frondeur et contradictoire empêche de jouir de ses bonnes qualités. Elle a un autre frère plus doux, dit-on, et bon garçon, que je ne, connais pas. Un individu dont je ne t'ai jamais parlé, et que tu connais de vue, c'est le comte Putbus; tu peux te le rappeler à Rome. Eh bien ! mon ami, cet excellent homme n'avait d'autre intérieur que celui d'Alexandrine et de sa mère : depuis vingt ans il les suivait partout, elles étaient son unique famille. Lors du mariage de madame d'Alopeus à Florence, il tomba dans un violent accès de tristesse, et, pendant la cérémonie nuptiale, de grosses larmes remplissaient les yeux de cet homme si froid et si blasé. Il soutint pourtant bravement cette épreuve et il vint ici après elles. Je ne sais trop distinguer la nature du sentiment qu'il éprouve pour Alexandrine. Si, comme je le pense bien, ce n'est que de l'amitié, elle est si forte que, voyant un autre que lui posséder la partie la plus chère de ses affections, l'épreuve devient trop difficile à supporter. Il nous quitte dans quelques jours, il est impossible de lui persuader de rester. A chaque instant je vois une larme dans ses yeux; il essaye de me le cacher, mais cela prouve combien l'enveloppe de froideur dont il se revêt est loin d'être la vérité. Au bout du compte je ne doute pas qu'il ne nous revienne dans quelque temps. Il tâche de nous persuader de faire une course en Egypte, où il nous accompagnerait. Ce serait un beau rêve; tu ferais partie de la caravane. Qu'en penses-tu?
« Je voulais commencer par répondre à ce que tu me dis de M. de Lamennais. Parle-lui de moi, je t'en supplie, raconte-lui notre histoire, demande-lui d'attirer sur nous, par ses prières, les bénédictions, du ciel : si je
ne craignais pas de l'importuner, je le ferais moi-même. Demande-lui de me conserver un peu de sa bienveillance, et qu'il me permette de conserver cette admiration que chacun éprouve pour lui, et cet attachement que, bien que tacitement, j'ai le droit, par ses bontés, de toujours éprouver. Rappelle-moi aussi au souvenir de M. Lacordaire. Le séjour de Rome est à jamais gravé dans mon cœur.
H Tu me parles de Montigny; Montigny est vendu *, el tu ne saurais croire la peine que j'en ressens; car, si 1 on manque de point de réunion dans son pays, maintL^riant que la politique a tout dispersé, on court le risque d'être condamné à errer sans fin en pays étranger. Que de châteaux en Espagne n'avais-je pas faits I car, cher ami, après s'être bien nourri d'impressions sous ce beau cïv\ d'Italie, la félicité n'est pas complète, si on ne peut }>!is venir les savourer at home. J'avoue que je sens bien souvent le mal du pays.
« Albert. »
« Parle-moi de Rio et longuement de toi. cher amif nï^i foi dans ma confiance en ton bonheur.
({ P. S. A Rome, Pierre de Brézé* a dit l'autre jour sa piinnière messe, à l'édification générale. »
1. Mon père vendit à cette époque cette terre au duc de Laval- Mou Luiorency; c'est son petit-fils, le comte de Levis-Mirepoix, qui 1a possède aujourd'hui.