‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 19 sur 53 · Aujourd'hui évéque de Moulins · texte numérisé non relu

Aujourd'hui évéque de Moulins

JOURNAL D'ALBERT

(Suite.)

« Naples, dimanche 6 avril.

« Sorti à huit heures pour faire l'emplette d'un présent pour Catiche, commandé mes cartes et celles de ma femme : chose vraiment singulière d'en être arrivé là. Dîné chez le comte Stackelber; jusqu'à dix heures chez Emma, puis chez Alexandrine, point rentrées du spectacle. Revenues enfin, causé avec Putbus, tous partis. Rien ne peut être comparé à ma vie depuis deux ans, et maintenant mon bonheur est si grand et si complet! De tels liens sont indissolubles.

« Rentré à minuit, trouvé du monde chez Emma; après leur départ, bien causé avec elle.

« Me voici maintenant dans ma chambre, je n'ai point sommeil, mais je n'ai pas de feu, et le froid m'avertit que je serai mieux dans mon lit.

« J'aime à veiller dans ma chambre, j'en aime le silence, personne ne me voit, et si Alexandrine dort, personne ne pense à moi, ce qui me plaît quelquefois beaucoup.

(( Voilà un petit poëme de Campagna sur Btumdelmonte; je vais le finie, c'est joli, intéressant. Quelle importance avaient alors les scènes privées ! Maintenant la vie est plus commune; les nobles passions dorment ou elles sont mortes, l'égoïsme pénètre tout, chacun tire à soi. La société croulerait si nous n'étions à la veille d'une régénération qui se fait pressentir confusément. Nous sentons les secousses premières d'un prochain bouleversement, mais les esprits so prépaient, et je croirais

a&sez que l'ère nouvelle, trouvant le terrain préparé, prendra place sans commotion, sans secousse. Brevet de stabilité et de durée. La religion, je crois, est Fâme de notre avenir, dernière transformation de la société. Notre perfectibilité, ayant atteint le terme de son essor, nous rendra notre première destinée, l'éclat, le jour, la blancheur, le bonheur, le ciel.

•I Mardi, 8 avril.

(( Enfin acheté quelque chose pour Gatiche, c'est laid, mais je suis hors d'incertitude, ce qui est l'important. Commandé une casquette écossaise jolie qui m'ira bien; tanl mieux! je voudrais être beau.

a Perdu mon temps à peu près toute la journée, monté à cheval, détestable disposition. Fini Buondelmonte. Il meurt assassiné le jour de son mariage avec la femme qu il aime : mort peut-être enviable, avant qu'aucun nuage ne se soit glissé ^tre son ciel et lui!

I Jeudi, 10 avril.

a Dans huit jours, à cette heure-ci, je serai marié depuis onze heures!

n Soirée chez les Lapoukhyn, Alexandrine triste de V'iûéc de quitter sa mère. Elle a pleuré; cela passera, f espère. Si pourtant j'allais ne pas remplacer le vide que laissera le départ de sa mère : ou j'en mourrais, ou bien j'irais vivre avec elle en Russie, sorte de suicide mnral, intellectuel et peut-être physique. Je suis bête, foUj ou quelque chose de semblable. Je suis poursuivi diî pressentiment de rendre Alexandrine à peu p. es trèsmalheureuse. Je voudrais être moine. Mais non, je déraisonne; je vais plonger ma tête dans mon oreiller h m'y ensevelir, jusqu'à ce que je sois transformé en quelque ohose qui ait le sens commun.

c Naples, vendredi 11 avril.

« A la mairie. Puis chez M»' Porta; causé longtemps avec lui. Il veut racheter le couvent d'Amalfi; je conçois son désir, jamais site ne fut plus approprié à cet objet. Que peut offrir le monde auprès des jouissances si pleines et si pures de ces grandes vocations, auprès de cet amour immense qui va se perdre en Dieu, c'est-à-dire qui est inextinguible^?

« Samedi, 12 avril.

« A huit heures parti pour Castellamare pour y disposer notre logement, qui sera fort bien. Quels jours de bonheur s'ouvrent devant moi!

« Revenu à Naples. Dîner chez Temple^ d'une longueur à mourir.

« Après dîner chez la princesse, longue scène de mélodrame. Putbuspart, tout le monde le retient, il résiste, il est absurde, je Faime de tout mon cœur, et je désire sincèrement le voir regarder notre maison comme la sienne : il ne croit pas à l'intérêt des gens, ou n'y veut pas croire; encore une fois, absurde et injuste. Je voulais rester un peu seul avec Alexandrine, qui était tout en pleurs, mais il était minuit et demi. Us ne s'en allaient pas, je les ai devancés. »

1. Msr Porta était supérieur des capucins, et il cherchait à racheter le couvent de son ordre, transformé en auberge et situé à Amalû, dans ce site incomparable que connaissent tous les peintres et tous les Toyageurs qui ont visité cette côte.

2. Sir William Temple, frère de lord Palmeston, alors et longtemps après ministre d'Angleterre à Naples (de 1832 à 1858}.

J90 RECIT D'UNE SCEUR,

HISTOIRE D'ALEXANDRINE

(Suite.)

— Maurice Putbus partit en effet cette nuit-là. Depuis quelques jours on m'avait trouvé un peu mélancolique. Je n'avais pas d'inquiétude sur mon bonheur, mon Albert m'était plus cher que tout le reste du monde; mais l'approche du plus grand changement dans la vie a quelque chose de solennel qui rend sérieux; puis ma séparation d'avec ma mère était devant moi, comme un fantôme. Celle même d'avec Putbus me faisait de la peine. Quitter des choses que j'aurais voulu garder en même temps que j'en obtenais de plus heureuses, tout cela me causait une vague mélancolie, mais qui était toujours dissipée par celui qui en était la cause première; puis ne venait-elle pas aussi de ce que, dans cette vie incertaine, lorsqu'on est bien heureux tout changement effraye?....

« J'étais si heureuse ainsi dans le salon de ma mère, puis dans ma petite chambrette, en pensant à ce qu'il m'avait dit^ à ce qu'il me dirait/ Cependant mon cœur avait besoin de lui faire, devant Dieu et les hommes, le serment d'un amour éternel.

« Albert dîna chez nous le 4 4 avec sa mère, ses sœurs, et M. Valette, notre ministre protestant, dont il dit ces mots dans son Journal :

« Il a bien l'air d'un réformé. Pourquoi se sont-ils séparés?... Pourquoi ont-ils morcelé et déchiré l'Église? L'imité est si belle! Pourquoi avoir divisé le cri d'amour de la terre vers le ciel qui ne devrait être qu'un ? »

« Le 16 avril (mercredi), — Albert me mena chez ses parents, et là, devant M^' Porta, je fis la promesse que

tous mes enfants seraient catholiques. Je me souviens que lorsqu'il fallut dire oui, M"® de la Ferronnays me regarda, comme craignant un peu que cela ne me fît de la peine, et me dit avec douceur : « Vous le voulez bien, n'est-ce pas? » Elle ignorait le plaisir que j'éprouvais à faire cette promesse, et qu'elle me remplissait d'une joie suave. Il est singulier qu'à aucun temps de .ma vie je n'aie désiré avoir des enfants protestants; je les aurais préférés grecs, mais toujours et avant tout catholiques.

« Ce fut un de ces jours-là, peut-être ce jour-là même, que, causant avec Pauline, je lui dis que trois morts ou une naissance me rendraient catholique moi-même à l'instant. Je voulais dire ma propre mort (car je sentais, dès lorSy que je n'aurais pas voulu mourir dans une autre foi) ou bien celle de ma mère, qui m'eût délivrée de la douleur de l'affliger, ou enfin celle de mon Albert. Je pensais aussi que si j'avais un jour un enfant, cela me donnerait le courage de braver le chagrin de ma mère.

« La plus douloureuse de toutes ces prévisions fut celle qui se réalisa.

« Le 16 avril, la veille de mon mariage, Albert dîna avec nous. Le soir, je fus quelque temps seule avec lui, et il me parla d'une manière qui me remplit d'amour et d'admiration pour lui; tout ce qu'il me dit, toute sa manière d'être me le fit chérir et vénérer à la fois comme un être plus angélique que le reste des hommes. Il m'avait souvent fait cette impression, mais jamais elle ne fut si vive que ce soir-là, la veille de notre mariage; aussi me fit-elle éprouver un bonheur plus que terrestre que la tristesse même de ma mère, lorsque j'allai ensuite l'embrasser dans son lit, ne put troubler.

(( Rentrée dans ma chambre, j'écrivis, dans mon livre fermé à clef, les lignes suivantes :

19i RÉCIT^D'ONE SŒUR.

« Mon Dieu! demain j'épouse Albert et je me sens indigne de lui à tous égards. Je m'en afflige et je te demande, au nom de ton fils N.-S. J.-C, de rompre ces liens par ma mort, si jamais ils pèsent à Albert de quelque manière que ce soif. Je te recommande tout autant le bonheur de ma pauvre mère. Mon Dieu! mon Dieu! Le bonheur de ma mère, d'Albert, de mes frères pour toujours au ciel, et encore, s'il est possible, sur la terre. Et pour moi, mon Dieu, éclaire-moi. Prends Albert et moi dans ton amour, accorde-moi la bénédiction de mon père qui est allé au ciel et qui m'a tant chérie en ce monde. Ah! mon Dieu! sois avec nous! Mon Dieu! fais qu'un jour pour tous il n'y ait qu'innocence et bonheur. »

« Puis j'arrangeai ce livre pour être porté à Pauline avec le billet suivant :

« Ma bonne Pauline, je te lègue ce livre, je Taime mieux, tu me le rapporteras là^bas. Il est minuit passé. Je me sens de la mélancolie à cause de maman; mais du reste, je jouis d'un calme délicieux, grâce à Albert, qui est un ange dont je suis indigne. J'espère que tu seras contente de cette disposition, elle me promet pour demain une tranquillité et même un bonheur étonnant. Oh! comment en remercier Dieu? Bonsoir, mes sœurs chéries, à demain; aimez^moi bien. Priez toutes deux pour maman.

« AXEXANDRINE D'AlOPEUS. »

« Le dernier mot de mon journal, à la fin de cotte

époque de ma vie, fut :

« Mon Dieu! bénis-nous au nom de N.-S. »

« Et dans mon livre de copies, je voulus aussi que le

dernier passage transcrit fût pieux, et j'y avais écrit ce

dernier jour :

« Que chacun donne selon qu'il Fa résolu en son cœur, non à regret ni par contraite, car Dieu aime celui qui donne gaiement. » (II Cor., ix, 7.)

« Mais cependant combien j'étais loin de mener une vie chrétienne! Quelquefois je crains que ce ne soit pour me punir de mes fréquents oublis , de ma négligence à le remercier de mon bonheur, que Dieu me Taôté!

« Le matin de mon mariage, le 17 avril 4834, ce fut Catiche qui me réveilla à sept heures. Je lui demandai sur-le-champ quel temps il faisait. Il ne pleuvait pas, mais le temps était un peu couvert. J'attachais une importance superstitieuse à ce qu'il ne plût pas ce jour-là. Je me levai, j'allai chez ma mère, et je déjeunai avec elle, puis je revins m'habiller.

« Avant la fin de ma toilette, Pauline et Eugénie arrivèrent; elles étaient toutes les deux en bleu de ciel; ma mère avait une robe de cachemire blanc doublée de rouge* Ma robe, à moi, était en dentelle doublée de satin blanc, montante; mon voile était retenu par une couronne de, roses blanches et de myrte ^. Ma mère ne voulut pas me laisser mettre le collier de perles qu'elle m'avait donné, parce qu'elle disait que « les perles présageaient des larmes, Perlen deûten Thrœnen^ proverbe et superstition allemande; mais on me laissa porter une croix qu'Albert m'avait donnée. Croix belle, précieuse, toute en diamants; croix qui m'était bien plus chère, puisqu'elle me venait de lui, et aussi parce qu'elle était un signe de salut 1 Croix d'amour, donnée par l'amour, et qui, depuis, me parut bien significative!

« Pendant ce long temps de ma toilette, ma mère était

t. Le myrte est, en AHemaf^e, la parure dtts mariées; et la princesse Lapoukhyn y avait tenu pour sa fille, à cause de cela. * I. 43

fort agitée, moi heureuse et calme. Pauline conte encore des mots que je disais en m'habillant et qui la faisaient rire, parce qu'elle trouvait étonnant que je fusse aussi peu différente de moi-même dans un jour si mémorable. Albert arriva, j'étais prête, j'entrai dans la chambre d(i ma mère, et là, à genoux, je lui demandai sa bénédiction, et lui demandai aussi de me la donner pour mon père.

« On, m'a fait ensuite signer notre contrat, puis nous sommes tous partis pour le palais Acton (où devait se faire le mariage catholique). Dans ce moment- là, je rt^marquai un léger rayon de soleil qui me fit plaisir, mais il fut pâle et court.

« M«' Porta nous a bénis dans la chapelle. Il portait de braux ornements, et sa belle barbe blanche lui donnait l'uir le plus doux et le plus imposant. Je me mis à genoux près de mon Albert, je faisais ce qu'on me disait défaire. J'iHais complètement ignorante de tout ce que prescrivait la liturgie catholique; puis, comme dans toutes les glandes circonstances de la vie, j'étais étourdie et ne me i-endais pas bien compte de ce qui arrivait.

« Le mariage fait, tout le monde m'entoura et m'embiassa; puis nous partîmes pour la chapelle protestante, où M. Valette nous fit un très-beau discours qui, à la grande satisfaction de maman, attendrit les catholiques pi'ésents.

« En revenant à la maison, maman nous fit mettre, Albert et moi, dans le fond de la voiture, et se plaça sur W devant, et nous revînmes chez les parents d'Albert, où se donnait un grand déjeuner. Je fis ensuite, tellfeque j't'lais en robe de mariée, une visite à la comtesse Stackelbnrg, qui, par un mésentendu, n'avait pas été invitée. Puis je revins chez ma mère, et je rentrai dans la chambre que j'allais quitter pour toujours. Là, j'ôtai ma robe

RÉCIT D'DNB âŒUR. lôS

blanche, j'en mis une de soie grise et un chapf^au de paille doublé de rose, pour partir avec Albfirt pour Castellamare. Une fois prête, je me senlais bien émue et même triste en regardant autour de raoi toutes les personnes et tous les lieux que j'Hllais quitter. Je voulus aller regarder encore une fois toute^i les chambres. J'embrassai encore ma mère et les autres. Puis enfin je montai avec Albert dans notre calèche, et nous partîmes.. . Tous les deux nous croyions rêver ! ., . w

Page 1