‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 20 sur 53 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Celui qui n'a p&a 6i>iia'«rt, que sait-il?

Si cette histoire était un roman, ou bien si elle élaît consacrée au seul souvenir des jours heureux, elle serait bien près d'être achevée, et il y aurait peu de pages à ajouter à celles qui précèdent. Mais ceux dont *îlie contient la vie ne sont point des personnages imHgiaaires. Ce sont des chrétiens qui furent trouvés dignes de souffrir, et dont le bonheur terrestre ne demeure un souvenir béni que, parce qu'après avoir été accepté avec actions de grâces, il fut rendu sans murmure. Aussi, Thisloire continue, et Ton pourrait même dire qu'elle commence maintenant, tant l'importance de ce qui suit Vemnorle sur celle de ce qui précède.

Le temps des épreuves n'était pas encore venu toutefois, lorsque, peu de jours après le mariage d'Albert cl d'Alexandrine, nous les rejoignîmes dans la charmante maison où ils nous avaient précédés à Castelbmare. Cet été même fut peut-être le plus heureux clc nt^tre vïe; mais, sans le savoir, nous étions parvenus au poiat culminant du bonheur, et c'était pour la dernière fois en cemonde,que nous nous trouvions tow5 réunis ensemble,

198 EÉOIT D'UNB SŒUR.

Un escalier couvert d'un berceau de vigne et de roses conduisait de la route à cette jolie maison, dont le rezde-chaussée, occupé par Albert et Alexandrine, s'ouvrait par de grandes fenêtres sur le jardin. Charles et Emma habitèrent le premier étage ; mes parents, Femand, mes sœurs et moi, le second, et à chaque étage se trouvaient des terrasses communiquant les unes avec les autres par des escaliers extérieurs. Outre les repas que nous faisions en commun et les lectures qui nous réunissaient, nous étions sans cesse en communication les uns avec les autres par ces terrasses, et toujours charmés de tous les prétextes pour nous retrouver, car jamais, je le crois, frères, sœurs, beaux-frères et belles-sœurs n'ont été plus joyeusement, plus cordialement unis.

Ce fut pendant le courant de cet été qu'eut lieu mon mariage, et cet événement ne préoccupa guère moins que moi-même la chère tribu d'amis dont j'étais entourée. Les jours qui suivirent celui où il fut irrévocablement décidé furent très-paisibles et très-heureux, et il y en a un, entre autres, dont le souvenir me revient comme de l'un des plus beaux et des plus calmes de cette heureuse époque.

J'ai dit qu'Albert et Alexandrine occupaient le rez-dechaussée, dont les fenêtres s'ouvraient sur le jardin, où Ton descendait par quelques marches. Le soir dont je me souviens, leur salon était rempli de lumières, de fleurs et de musique. Eugénie chantait, et nous, assis en dehors sur les marches du perron, nous écoutions son incomparable voix, tout en causant, en respirant la bonne odeur des roses et des orangers, et en regardant une vue à nulle autre pareille, éclairée par la lune et les étoiles, éclairée aussi par le feu qui jaillissait cette année-là du Vésuve et dont un large ruisseau, débordant du haut du volcan, descendait vers la plaine dans la direction d'Ottagano.

Ah ! nous étions tous parfaitement heureux dans ce moment-là. Le bonheur d'Albert et d'Alexandrinenous semblait un présage et ^une garantie du nôtre . le nôtre complétait le leur. La tendresse dévouée d'Eugénie, plus épanouie que jamais, la rendait gaie comme un oiseau, brillante comme un rayon de soleil, et Fernand contribuait avec elle à égayer des jours que leur importance même aurait pu rendre sérieux. Jja soirée s'achevait ordinairement chez Charles et Emma (dont la tendre et cordiale sympathie ne laissait rien non plus à désirer). Us étaient en possession de la plus spacieuse de nos terrasses, et c'était là que nous nous réunissions tous et que nous restions souvent ensemble jusque bien avant dans la nuit, — ces nuits d'Italie dont on ne se lasse pas de jouir et qui sont, en été, encore plus belles que le jour ! Jamais la tendresse de nos parents n'avait été plus complètement satisfaite, jamais peut-être ils n'avaient joui avec un plus grand repos du bonheur de nous voir tous réunis autour d'eux. Nous étions, hélas! au sommet, mais il faut convenir que ce sommet était doré, et que, si jamais, on a pu dire d'un bonheur qu'il était trop grand, trop complet pour pouvoir durer, on a pu le dire du nôtre alors M

Le nuage qui devait sitôt l'obscurcir projetait cependant déjà, son ombre; déjà, six semaines auparavant, nous avions eu un jour d'alarme pour Albert; mais l'inquiétude, ce ver rongeur du bonheur, respectait encore le nôtre, et, quoique effrayés un instant, nous avions vite repris la sécurité de l'inexpérience. Ce ne fut que beaucoup plus tard, et lorsque Alexandrine fut parvenue au terme de son épreuve, que, remontant d'angoisse en

1. C'est pendant cet été, et au mUieu même de toute cette gaieté, qu^EugCnie me disait souvent : « Oh ! ma chère, que la vie est jolie ! Que sera alors le cie'. ? la mort vaut donc mieux que tout cela ? »

angoisse jusqu'à la première inquiétude qui avait tooublé sa sérénité, elle en arrivait à ce jour où, pour la première fois, elle avait vu Albert porter vivement son mouchoir à ses lèvres et le retirer taché de sang. Et ce jour... c^ était le dixième après celui de son mariage!

Dix jours sans trouble, sans inquiétude, sans nuage; dix jours de possession pleine et entière d^. tout le bonheur imaginé sur terre : voilà ce qui a été accordé aune vie, heureuse néanmoins et privilégiée; car y en a-t-il beaucoup qui obtiennent ici-bas, même pour un seul instant, la parfaite réalisation de toutes leurs espérances, la complète satisfaction de tous leurs désirs? Et, pour Alexandrine, il en fut ainsi; elle posséda un instant tûut ce qu'elle avait rêvé. Non-seulement elle trouva dans son mari toutes les qualités qu'elle avait le plus désirées et le plus désespéré de rencontrer réunies; non-seulement elle lui inspira et elle éprouva pour lui un sentiment qui dépassait tout ce qu'elle avait imaginé de plus vif et de plus profond; mais, sous d'autres points encore, moins essentiels, quoique importants dans l'ensemble du bonheur, elle fut servie au gré de ses souhaits. N'ayant jamais eu de sœurs, ayant toujours vécu loin de ses frères et seule avec ses parents, et ayant beaucoup souffert de cet isolement, elle avait mis au nombre de ses désirs celui d'appartenir à une famille nombreuse et unie. La nôtre lui avait inspiré de l'attrait dès notre première rencontre (longtemps avant qu'elle connût Albert); et,, depuis cette époque, l'amitié qu'elle avait pour moi s'était étendue à Eugénie et à mes frères. Elle avait aussi appris à aimer et à admirer mon père, à chérir et à vénérer ma mère, et il est certain qu'être leur fille et notre sœur ajoutait pour elle au bonheur d'être la femme d'Albert. Ensuite il appartenait au pays qu'elle avait toujours aimé de préférence, et devenir Française en se mariant, était au

RÉCIT D'UNE SŒCR. 301

nombre des choses souhaitées par elle. Enfui le nom qu'il portait lui était agréable à prendre. On peut donc dire que le sort qui fut le sien fut celui qu'elle f^o lût créé à plaisir, s'il lui eût été donné d'avance d'anaiigLT sa vie à son gré. Quant à la richesse, qu'elle ne poss^^da pas, elle ne l'avait jamais désirée, et elle prouva plus tard que ce mépris de la fortune, assez commun i;hez les jeunes filles, mais fort suspect tant qu'il demeuie k Tt^tal de rêve — et de rêve formé au milieu de toutes les nms de la vie — que ce mépris, dis-je, était chez elle st-rieux et sincère. Quoique sortant d'une maison où n'^gnïuent toute la magnificence et toute la profusion habituellc^s dans celles des Russes, elle ne se démentit pas un seul instant depuis le jour de son mariage jusqu'^ celui de sa mort, et, à force d'ordre et d'économie, elle sut toujours rendre plus que sufiisant leur modeste revenu, conserver, au milieu de la plus grande simplicité, l'élégauct^ el le bon goût, et rester magnifique dans sa générosité. Plus tard sans doute, elle renonça à tout, mais ce lut à la charité, et non pas à la nécessité, qu'elle sacrifia ontîn tout le bien-être que sa sage économie lui avait toujours permis de conserver.

Le léger accident dont j'ai parlé, et qui n'avait pas eu de suites d'abord, fut bientôt suivi d'autres soutïninces qui firent juger que l'air de Castellamare ne conviTiait pas à Albert, et on lui conseilla d'aller passeï- quelque temps à Sorrento. C'était déjà une séparation qui troublait beaucoup notre bonne vie de famille : aussi fut-ce avec un vif chagrin que, le 27 juillet au soir, fious le^ conduisîmes à la marine de Castellamare, où ils devaienl s'embarquer. La magnifique route qui mène acUielk^nent de Castellamare à Sorrento n'existait pas emxue alors; il fallait, si l'on y allait par terre, faire laroiU'^ h cheval ou II âne; la voie de mer était la plus habiLnelle et la

moins fatigante. Mais ce soir-là, le temps était orageux, le ciel couvert, et lorsque nous vîmes leur petite barque s'éloigner du rivage sur une mer sombre et agitée, cela nous parut si triste, qu'Eugénie se mit à fondre en larmes. C'était exagéré, puisque nous devions les revoii le surlendemain. Mais si cette tristesse était un pressentiment, il fut justifié, car cette séparation était le prélude de toutes celles qui allaient suivre, et, ce jour-là, finissait pour eux, à peu près sans retour, cette vie de famille tant désirée par elle avec lui, tant appréciée par tous les deux!

Quelques heures plus tard, nous reçûmes d'Alexandrine le billet suivant, qui nous fut apporté par leur batelier :

A MES SGEURS.

« Sorrento, villa Cetari, londi soir.

« Mes sœurs, toutes trois, Pauline, Eugénie, Emma, si je ne vous aimais pas comme je vous aime, je ne vous écrirais pas, car je suis « Knocked up ». Imaginez que j'ai eu le mal de mer, moi! Mais le ravissement où je suis de ce logement et un thé exquis m'ont ranimée au point de pouvoir écrire quelques lignes. Vous n'imaginez point à quel point nous sommes logés « a mio genio. » Avez-vous eu un peu peur pour nous? Cela avait l'air aventureux certainement, mais j'ai été trop malade pour jouir le moins du monde du romanesque de la position. J'espère que le batelier vous aura remis l'assurance (tracée par Albert à la lueur des éclairs) que nous étions arrivés sains et saufs. Il faut une heure et un quart jusqu'à la marine de Cassano, et de là jusqu'à notre villa Cesari, une demi-heure au moins. Demain j'attends Alexandre, puis après-demain ma petite Eugénie et son père; des revoirs tous les jours, cela est fort doux. J'en ai déjà la

smania^ malgré les délices de ce lieu... Ma petite Eugénie, rends-moi le service de te bien informer demain s'il y a des lettres de maman pour moi. Ce manque de nouvelles empoisonne mon bonheur. Que Dieu vous bénisse tous! A revoir tous bientôt. Ne donnez pas notre vraie adresse aux ennuyeux. Je crois que nous sommes fort cachés et difficiles à découvrir,, ce qui est assez heureux. N'est-ce pas que nous vous manquons plus que vous ne le pensiez? Ah! ah! » « Votre Alex. »

On voit qu'elle n'avait pas éprouvé la même triste

. impression que nous, ce jour-là. Mais lorsque, plus tard,

elle inséra ce billet dans son histoire, elle y ajouta ces

mots : « Je n'ai peut-être jamais rien écrit depuis avec

autant de gaieté de cœur. »

Nous allâmes tous les voir deux jours après. Nous les trouvâmes en effet très-bien établis, et, pendant leur séjour à Sorrento, Eugénie, Fernand ou moi, et quelquefois tous ensemble, nous allions avec mon père et ma mère leur faire des visites plus ou moins longues, de sorte que cette séparation n'en était réellement pas une, et que ce mois s'écoula rapidement. Mais pendant sa durée, Albert fut plusieurs fois malade; une fois encore il eut un crachement de sang , et les médecins déclarèrent qu'au lieu de rester avec nous pendant l'hiver, il fallait qu'il prît le parti de quitter Naples et d'aller s'établir à Pise. Tout cela était déjà bien attristant, mais dans ce moment-là, nous étions, pour ainsi dire, si imprégnés de bonheur, que l'inquiétude ne parvenait pas à pénétrer dans nos esprits et à nous troubler sérieusement. Pendant ce séjour à Sorrento, le journal d'Alexandrine continue à être gai, ainsi que les lettres d'Albert. Et cependant cette gaieté est mêlée parfois de douloureuses lueur» qu'on ne peut appeler des pressentiments, car la

menace du malheur n'était déjà que trop évidente, et quand la crainte s'en faisait sentir, ce n'était alors que la réalité même qui saisissait la pauvre Alexandrine, en dépit de ses efforts pour croire à la durée de son bonheur. C'était cette terreur et cette mélancolie involontaires qui lui causaient, à l'aspect d'un convoi, l'impression qu'elle décrit ainsi :

« Comme nous demeurions près d'une église, il passait assez souvent des morts sous notre fenêtre, et là ils ont la figure découverte et une fleur dans la bouche; j'en avais vu passer plus d'un sans effroi; maintenant (elle veut dire depuis qu'Albert avait été malade), quand j'entendais un convoi, j'allais encore le regarder, mais avec un tout autre sentiment, un sentiment vague, mais si terrible, que ma pensée n'osait le formuler, et je me souviens que j'éprouvais une superstitieuse satisfaction quand le mort qui passait était une femme, un vieillard, un petit enfant... Je craignais de voir passer un jeune homme. »

Ce fut pendant ce même mois que l'inquiétude et, ainsi qu'elle l'exprime elle-même, « la prose » que la maladie jette sur la vie et Tamour, lui firent exhaler un soupir vers f éternité, et pousser ce ori plaintif :

« Mon Dieu ! mon Dieu ! n'y a-t-îl donc vraiment que l'ombre du bonheur sur la terre ? Ge que Ton voit de loin peut-il seul paraître charmant ? et tout ce qu'on saisît doit-il perdre ses couleurs f N'y a-t-il donc de poésie véritable que dans l'amour de Dieu, et sommesnous donc si misérables que cela ne puisse nous suffire et qu'il nous reste toujours la soif d'idéaliser, de déifier même sur terre?... Oh! n'est-on pas souvent consumé du désir d'un pays où l'on est sûr de ce que Ton voit, où Ton est sûr d'aimer toujours, où l'on n'a pas de fausses craintes, où l'on peut, sans inquiétude^ chérir de tout son être un autre être égal à soi? Ge pays-là, si

nous Tatteignons, c'est le ciel; nous en mourons de désir, et pourtant, par faiblesse, par nonchalance, nous ne faisons rien pour y parvenir. »

La lettre suivante, qui ne porte pas de date, fut écrite par Albert pendant son séjour à Sorrento.

ALBERT A L'aBBÉ MARTIN DB NOIRLIEU.

« Sorrento.

« Que j'ai ressenti de joie à la vue de votre écriture t Je ne doutais pas de votre amitié pour moi, mais votre silence prolongé me faisait craindre quelque tort de ma part. Je ne savais pas votre adresse et déjà une ou deux lettres étaient restées sans réponse. Je suis au comble du bonheur. Ah! monsieur et si bon ami, que je vous ai regretté en cette circonstance, et que je voudrais vous avoir encore près de nous! Avec quelle joie je recueillerais vos paroles pour les verser ensuite dans un cœur que mon insuffisance ne saurait féconder seule î Alexandrine n'est pas femme à céder à un simple attrait, à une influence seulement de goût, et, quelque portée qu'elle soit vers nous, il lui faut pourtant une autre autorité que son cœur. Quel jour eussent répandu pLiimi nous vos saintes paroles 1 C'est toujours avec une vive émotion que je me reporte au temps de nos doux enuvtiens, dont malheureusement je profitai si peu alors ; car notre nature est ainsi faite qu'on jouit rarement d'un trésor que Ton possède, et ce n'est qu'après l'avoir perdu que Ton découvre toutes les richesses que Ton aurait pu recueillir. J'ai regretté bien souvent ce temps passé près de vous, et j'ai plus d'une fois senti tout le bien qu'il eût pu produire dans ma vie. Enfin je viens vous demander de suppléer un peu par correspondance à rimpossibilité de causer avec vous. Dieu sait quand se lèvera le jour où j'aurai le bonheur de regarder mon

ange comme irrévocablement des nôtres I En attendant^ j'ai la consolation de la voir chaque jour rechercher d'elle-même nos églises, s'y plaire et les aimer. Le dimanche, elle semble avoir rangé la messe au nombre de ses devoir^. Mais quand la conviction entière aura pénétré son cœur, il lui restera encore la répugnance d'abjurer la religion d'une mère qu'elle chérit et qui, jusqu'ici, s'est montrée tout à fait contraire à ce changement. Espérons en Dieu pour ceci. Nous lisons un livre qui a paru il y a quelque temps et que vous connaîtrez peut-être; il a pour titre : Voyage cFun gentilhomme irlandais à la recherche d'une religion, avec des notes de Thomas Moore. Il remonte aux premiers jours du christianisme et prouve, par tout ce qu'il cite, que le catholicisme en est la constitutiony si l'on peut parler ainsi, et que ce que nous croyons aujourd'hui, était la foi des apôtres. Il prouve que le jeûne, la transsubstantiation, la suprématie du pape, la messe, la tradition orale, le respect dû aux images, les prières pour les morts, le purgatoire, la confession, faisaient partie de la pratique et de la foi primitive. Il rappelle aussi l'institution du secret chez les premiers chrétiens, qui a sans doute dû prêter souvent à des interprétations fausses et donner contre nous, aux protestants, des armes qu'il est cependant facile de leur briser entre les mains.

(( J'espère que vous aurez reçu une lettre de ma sœur Pauline ; dans le cas contraire, je répéterai la nouvelle qu'elle vous annonçait : elle se marie, et nous en sommes tous heureux. Cependant, nous, zélés catholiques, n'épouser que des protestants, cela peut paraître suspect. Nous avons toutefois à remercier Dieu, s'il se sert de nous pour faire aimer l'Église et la religion. Il n'entre pas la moindre présomption dans cette espérance, car la part que nous prenons à ces conversions est bien in-

directe, et elles se seraient accomplies sans notre participation. Mon futur beau-frère est catholique dans le cœur, et son abjuration suivra de près l'acte qui assurera son bonheur. La seule crainte de fausses et calomnieuses interprétations est cause du retard. Je voudrais être aussi près du même bonheur; mais je crains ^ue ce beau jour ne soit encore bien reculé. Si vous eussiez passé cet hiver en Italie, quelle joie c'eût été pour mîi sœur et pour moi, que d'être bénis par vous! M^^Acton vous remplacera, il vient de Rome marier Pauline, qii*il a connue enfant... Nous avons ici en circulation Tou* vrage de M. l'abbé de Lamennais ^ Il a fait rumeur, comme vous devez le penser; mais, grâce à la mobililiî d'une société toute mondaine, trois jours ont sutlEi pont' faire tomber dans Foubli un ouvrage qui aagilo, en tant de lieux, les esprits au suprême degré. Bien qu'en partie la surprise de chacun fût la mienne, je souèVats de voir un tel homme jugé par de tels antagonistes. Quel mélange de tendresse et de fureur on trouve k chaque page! La poésie de cet ouvrage ne peut-elle couvrir un peu les tempêtes que soufflent son zèle et son ardente imagination? Je l'avoue aussi cependant, c'est avec une certaine joie que j'entends ces prédictions dune nouvelle société. L'égoïsme ne finira-t-il donc pas un jour dans le monde? et n'est-ce pas avec soif que nous devons désirer cette rosée qui humectera la dureté de nos cœurs? Otez le sang des pages de M. de Lamennais, et dites-moi si vous ne bénissez pas son espéranœ. £n même temps que ce livre, il en a paru un autre de Silvio Pellico, un frappant contraste avec lui par son angélique douceur. La vie de l'homme est tout entière dans ce peu de mots : Dei doveri degV uomini. Ce ciilme

t. Les Paroles d*un croyant^

renifilit Tâme du bien-être que Pellico semble éprouver; la surabondance de tendresse qui est en lui rejaillit sur vous, et vous purifie en vous donnant des larmes. Combien je voudrais, cher monsieur Tabbé, me procurer voire ouvrage ! Vous êtes aussi un de ces êtres qui, par la pureté et le calme de votre âme, nous transportez dans un monde meilleur. Je suis impatient de le lire, moi qui ai pour ainsi dire assisté à sa naissance. Adieu! pardon de mon bavardage; c'est que, voyez-vous, je n'ai plus de conversation au clair de la lune, dans une chambre au troisième étage sur une certaine place de Eome\ et que je n'entends plus cette voix qui, pendant quelques heures remplissait mon cœur de calme et de saints transports. »

Ils revinrent à Castellamare un peu avant que le mois se fût écoulé, et le passage suivant se trouve dans le journal d'Eugénie le 19 août: « J'ai dîné chez ladyMary Paget", h Boccapiano (c'était la villa la plus voisine de la nôtre qu'habitait cette année-là le marquis d'Anglesey et sa famille, avec laquelle nous étions liés). Après le dîneis nous avons regardé, de la terrasse, Albert et AleKandrine, Pauline et Auguste, qui se promenaient dans le jardin; — causé agréablement avec ïady Mary sur les mariages anglais et les mariages français. Les quatre» reviennent deux à deux, s' arrêtant tous les cinq pas comme des vieux, pour se parler plus à leur aise. » Aîexaiidirine, après avoir cité ce passage du journal d'Eugénie, ajoute : « Oh I je me souviens bien de cette promenade il quatre. Je fus longtemps assise ce jour-là

1 . Pataxzo Panfili, sur la place Navone, où l*abbé Martin de Noirlieu avait habile en 1831.

3 Jïlariée, en 1838, à lord Sandwich, et, eUe aussi, enleyée Jeuno et réglée L têt] à sa famille et à ses enfants.

devant la plus belle vue du monde, avec Albert, qui était obligé de se reposer souvent. Lçs deux autres devaient se marier dans huit jours. Nous étions tous les quatre heureux et bien ensemble, et nous faisions des projets que troublait pour moi seule, je crois, un peu d'inquiétude pour l'avenir. » Elle raconte ensuite que, deux jours après, elle impatienta Albert en n'ayant pas Tair de s'intéresser h un livre qu'il lisait, parce qu'elle était tout occupée à essayer la robe qu'elle comptait mettre le jour de mon mariage, et elle s'était placée, ainsi en robe rose, au balcon, afin que mes deux autres frères, qui étaient sur la terrasse d'en bas, pussent donner leur avis sur cette toilette projetée. Elle revint pourtant bien vite à Albert et se mit à lire avec lui, ne voulant pas qu'il pût la croire indifférente à ce qui l'intéressait.

Le livre qui le préoccupait tant, ce jour-là, était de Victor Hugo; il se nommait Claude Gueux ^ et le passage qu'il lisait était celui-ci :

« Donnez, donnez au peuple qui travaille, au peuple qui souffre, au peuple pour lequel ce monde-ci devient mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui, il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d*espérance. Quoi que vous fassiez, le sort de la grande foule, de la multitude, de la majorité, sera toujours rela- ' tivement pauvre, malheureux et triste. A elle le dur travail, les fardeaux à pousser, les fardeaux à porter. Examinez cette balance : toutes les jouissances dans le plateau du riche, toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont-elles pas inégales? La balance ne doit-elle pas nécessairement pencher et l'État avec elle? Et maintenant, dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, jetez la certitude d'un avenir céleste, jetez l'aspiration au bonheur éternel, jetez le paradis, contre-poids magnifique, vous rétablissez l'équilibre. La I U

part du pauvre est aussi riche que celle du riche. C'est ce que Jésus savait. »

Victor Hugo pensait bien, le jour où il écrivait ces lignes, et de telles pensées trouvaient facilement de Técho dans Tâme généreuse d'Albert.

Je me mariai le 28 août, et mes parents retournèrent à Gastellamare quelques heures après notre départ pour Rome, qui eut lieu le même jour. Ma pauvre Eugénie éprouva, en rentrant dans la chambre que nous avions longtemps occupée ensemble, une douleur si vive, qu'elle ressembla presque h celle que je connus plus tard, en me retrouvant dans les lieux qu'elle avait habités, mais où je ne devais jamais la revoir. Elle m'écrivit sur-lechamp, et cette lettre est la première de la correspondance qui commença ce jour-là entre nous, et que mes fréquentes absences rendirent ensuite si considérable. La voici ; ainsi que toutes les autres, je l'ai conservée et elle doit prendre sa place dans ces Mémoires; mais j'avoue que, s'il y a un moment où le travail que j'ai entrepris me semble au-dessus de mes forces, c'est lorsque j'approche de ce souvenir trop cher, trop tendre, lorsqu'il me faut toucher cette corde toujours trop douloureuse. J'ai connu d'autres tristesses et des tristesses non moins profondes, mais celle-ci est accompagnée d'un attendrissement que je ne puis surmonter, et auquel je ne puis me livrer sans souffrance; celle-ci s'empare de moi tout entière et me rend incapable de tout, hormis de pleurer. Parler d'elle n'est point cependant ce qui m'émeut à ce point, non — car j'aime à me la retracer, à la peindre telle qu'elle était; j'y ai pris plaisir, j'y reviendrai; — mais c'est de réveiller vivement en moi le souvenir de sa tendresse, de cette tendresse passionnée.

sans exemple, exagérée même, mais dont tant que je vivrai, je ne pourrai jamais retrouver les expressions sans que tout mon cœur se fonde en regrets tendres, inconsolables, et en retours poignants vers ce passé dont la réalité ne me sera rendue que dans Téternelle béatitude de Tamour sans fin.

EUGENIE A PAULINE.

« Gastellamare, 28 août 1834, à minnit, et bien Knh,

« Ma Pauline, est-ce bien possible? On me dit d'aller me coucher, mais je ne veux pas. J'ai cru que je in^éuis accoutumée à cette pensée, que tu ne me manquerais pas beaucoup; mais où avais-je pris cela? Cette maison est affreuse sans toi, et cette chambre ! oh ! Pauline, cette chambre sans toi 1... Je n'en puis plus... mais c'est bien mal à moi de te dire tout celat

« Après ton départ (Dieu! que cela sonne singulièrement, ton départi) mon père, Emma, Alexandrine, tous enfin, excepté maman et moi, sont partis; alors je nie suis déjà bien sentie tiraillée^ je me suis trouvée seule; je baisais l'un après l'autre tout ce que je trouvais :i toi : tes chers petits gants, ton bouquet, et tout cela en i»lcurant, pleurant à m'en fondre les yeux !

a Puis maman et moi nous sommes allées chez toi porter tes robes. Il faisait obscur, mais autant que j'ai pu voir l'appartement, il m'a semblé joli. Enfin nous sommes parties et nous avons fait un détour pour aller remercier M»* Porta. Ma Pauline! là j'ai encore pleuré- H nous a parlé longtemps de vous deux, et il a fini en vous bénissant encore, et en promettant de le faire tous les jours en priant pour vous; puis nous sommes reparties et arrivées ici tard. On allait dîner. Le salon d'en haut

2n RÉCIT D'UNE SŒUR.

était éclairé, cela m'a tant rappelé les premiers temps de notre séjour! Comme cela a passé vite I

c( Pauline, j'entends des bruits singuliers, j'ai peur dans cette chambre toute seule. Quand j'y suis rentrée en arrivant, j'ai senti que j'allais la prendre en horreur. Je ne puis pas te dire comment je suis en cet instant. Je t'appelle, je me promène dans cette triste chambre sans essayer de prendre sur moi. Comme c'est mal! Et puis je me reproche de te dire cela, mais ne t'en attriste pas, mon ange, c'est le premier moment. Décidément j'ai peur, je crois que je vais aller chez maman... mais toutes les portes sont fermées.

« Pauline, ma Pauline... non, je ne te dirai pas cela, et d'ailleurs cela n'est pas vrai. Je serais bien fâchée que tu ne sois pas partie. Où êtes-vous maintenant? Ils disaient qu'à minuit vous seriez à Mola : il l'est. Oh ! que ce mois passe donc vite! Je crois que je vais me coucher; mais j'ai peur, le Vésuve fait un singulier bruit lugubre. Bonsoir, je crois que je vais recommencer à pleurer, je suis triste à en mourir; que c'est mal à moi I C'est le premier effet du retour dans cette maison, dans cette chambre, seule. Bonsoir, Pauline, Auguste. Oh! je vous aime bien tous deux 1

c( J'ai lu ce que tu as écrit dans mon journal , ma petite aimée! mille fois, que tu es gentille!

« Vendredi, 29 août, sept heures da matin.

« Je suis bien mieux, je ne pleure plus et je me remonte. Quand je pense au jour où je te reverrai, le cœur me bat. Je n'aurais jamais pu croire que ce départ me causerait tant de douleur.

« Le Vésuve continue à tout incendier. Nous y allons tous ce soir. On va en voiture jusqu'à la lave; elle est si loin !

RECIT D'UNB SŒUR. 2U

« Trois heures, yendrodi.

« Mon bon ange, je vais mieux. Depuis deux jour.s je n'ai pas pleuré. Je t'aime, est-ce permis de le faire autant? c'est presque de l'adoration. Aiexandrine vif^ut de me mettre ton portrait sous les yeux, cela ma fait recommencer. Je ne suis pas bien encore. Ta îhère figure, tes yeux, oh! reviens vite, que je les revoie. Mon cher Auguste, dans tr^is semaines, pas davantage, n'i:ist' ce pas?

« Vendredi «lïr.

« Emma, Charles et Femand sont ailés au Vrsiive, j'ai dit que j'étais fatiguée. Mais le fond de mon idi^e , c'est qu'en y allant, je n'aurais pas pu t' écrire de la soirée, et il n'y a que cela pour moi. Je ne suis pas encore guérie; tout à l'heure l'idée d'avoir une letlie de toi, de revoir ton écriture, m'a rempli les yeux dé grosses larmes.

« Mon père me charge de te dire qu'il a h^hv vingt fois ton portrait dans la journée, qu'il t'aime et ciu'il le bénit.

a Et ma mèref... elle est si triste... mais elle t aime, oh! quantol Elle est si tendre! Elle est si bonne 1

a II n'y a pas de raison pour que cette lettre tinissa. Hier soir, je ne puis pas te dire quel effet d'abandon j'ai ressenti, et puis cette nouvelle figure de femme de chambre me déplaisait, j'aimais mieux Saunois; j'ai eu du plaisir à la voir entrer ce matin, elle t'aime tantï J*ai retrouvé tous tes chers petits souliers, j'ai eu du cluigrin de m'en séparer... Moucher petit frère, revenez, revenez vite.

t Vendredi, minait*

f( Bonsoir. Je suis bien ce soir, point trop triste; mon

214 RÉCIT D'UNE SŒUÎl.

vilain accès d'égoïsme se passe, je ne pleure plus, je suis conliinle que tu sois heureuse, il m'en prend des accès 60 follt' joie.

t< y ai passé longtemps sur la terrasse, pensant au lempH où vous étiez là, où nous vous chaperonnions; vous ne regrettez pas cela, je pense. — Voilà Emma qui rentre; c'est magnifique, cette lave, ils disent; mais le spectacle de cette foule énorme de gens chassés de leurs maisons est atroce. Cela commence à s'éteindre. Dieu merci t

[£ Il est deux heures, je ne puis parvenir à avoir sommeil. Maman, en me quittant, m'a dit de t' embrasser. Ma Pauline, je viens de prier et bien, car c'était pour toi; oh! que Dieu te bénisse t

« Samedi matin, 30 août.

« Bonjour, je me lève, j'ai bien dormi; je n'ai plus qii*un fond de tristesse que je m'efforce de secouer, et que je veux qui s'en aille. J'ai déjà prié pour toi, et pour vous, mon bon ami : maintenant, l'un n'est plus jamais séparé de l'autre.

« Je suis bien triste du départ d'Alexandrine^.Elle est si tendre, si bonne pour moi, plus encore depuis que tu n'y es plus ! Ils partent ce soir pour Naples, où je vais avec eux, et je reviens demain par mer. Lundi, à deux heures du matin, je vais avec Marie de Mortemart* à Capri, et nous revenons par Sorrento. Cela ne m'amuse pas beaucoup, j'ai peur d'être malade. Que cela me

J . Ilâ allaient partir pour Pise.

2. Fille du prince Borglièse et sœur de celui qui porte aujourd'hui «& tu ru. Elle était alors mariée depuis peu à Henri , vicomte de MoHcinurL (représentant du peuple en 1849); elle mourut peu d'utirif-eg après, laissant d'elle un doux el charmant souvenir et d'in^ cou ëol il Lies regrets.

RÉQIT D'UNE SŒUR. 216

paraît singulier de faire tous ces projets où tu n'es plus pour rien, d'aller partout sans toi î C'est trop étrange pour que je puisse m'y accoutumer promptement. Je continuerai ma lettre de Naples. Je t'aime, ma Pauline! j'ai une vraie smania de te revoir.

« Naples, Viitoria, neuf henrea da sok. , 80 août.

« Nous sommes ici, à la Vittoria. Albert a été un peu malade avant le voyage; c'est inquiétant. Je voudrais les savoir arrivés.

■z J'écris aussi serré que possible pour prendre moins de place. Tu ne pourras peut-être pas lire. J'ai eu ton petit mot d'Averse. Chère amie Paule, oh ! ton écriture, quel plaisir f

« Allons, il faut finir!... mais ce ne sera pas pour longtemps. Ma bien-aimée, je t'aime presque trop! Adieu, mon bon ami, mes deux chers amis.

« Mon père m'a dit de mettre au bas de chaque page, comme un refrain, qu'il t'aime... Et ma mère, ma pauvre chère mère, tu es son uniaue pensée.

« Adieu. »

Ma mère!... Oh! Eugénie avait raison, elle nous aimait tous tendrement; mais s'il y avait dans son cœur une légère prédilection pour l'un de ses enfants, je crois que c'était pour moi, et de mon côté, il me semble r.ussi que je l'ai aimée avec plus d'épanchement encore que les autres, avec une admiration plus vive, surtout avec une confiance plus illimitée. Cette confiance avait été telle, dès mon enfance, que je ne pouvais lui cacher la moindre pensée, même pour une heure, et je me souviens que, lorsque j'avais quinze ou seize ans, et qu'elle allait dans le monde le soir, sans moi, il m' arrivait souvent de lui écrire tout ce qui m'avait passé par l'es-

prit en son absence, et d'attacher cette espèce d'examen de conscience sur la pelote qui était sur sa toilette, afin qu'elle pût le trouver et le lire en rentrant. Je n'aurais pas pu m'endormir tranquillement, si j'avais cru qu'elle ignorait une seule de mes pensées. Cette circonstance suffit pour faire comprendre ce qu'elle était, car il n'est pas beaucoup de mères (même parmi les meilleures, je le crois) auxquelles leurs filles éprouvent ainsi le besoin d'ouvrir leur cœur en entier. Pour mériter une telle confiance, il ne suffit pas d'une bonté, d'une sagesse, d'une tendresse ordinaire, et il ne dépend pas de la fille, même la plus soumise et la plus tendre, de ressentir ce sentiment, qui fut la bénédiction et la sauvegarde de ma jeunesse. Il tient à celle qui l'inspire, non à celle qui l'éprouve. Ma mère! quand je pense qu'elle est maintenant là où nulle humilité ne peut lui ravir la gloire, où nulle abnégation ne peut la soustraire au bonheur, où chaque vertu a sa récompense, chaque souffrance sa félicité proportionnée, il y a des moments où je me sens transportée de joie, et où il me semble que je suis consolée et presque heureuse de vivre sans elle !

Notre retour de Rome eut lieu dans les premiers jours d'octobre. Nous allâmes directement à Castellamare (où se trouvaient encore mes parents), puis nous vînmes tous nous établir à Naples. Eux, cette fois, au palais 6allo\ dont ils occupèrent le second étage pendant la durée de cet hiver, nous au palais Serra-Capriola, peu éloigné du leur et où je pris possession pour la première fois d'un appartement à moi. Eugénie y venait passer tant d'heures avec nous , qu'il nous semblait presque être encore sous le même toit, et cet hiver se

. 1. A Chlaja.

RECIT D'UNB SŒUR. 217

serait écoulé aussi doucement que les précédents, sans le grand vide que l'absence d'Albert et d'Alexandrine laissait dans notre cercle, jusque-là si complet et si nombreux.

Ils s'étaient établis le 9 septembre à Pise, dans la Casa-Soldaïni, au Lungo-l'Arno, n** 672, et d'abord Alexandrine avait trouvé un peu triste cet exil, loin du cwcle au milieu duquel elle aimait tant à vivre. Voici comment elle parle de cette impression, qui fut passagère et qu'elle semble presque se reprocher :

« Je ne crois pas que ce fut de ma part un défaut de tendresse pour Albert qui me fit trouver notre première installation à Pise mélancolique, après la vie de famille isi douce et si gaie que nous venions de mener, car lui aussi éprouva cette sensation pendant les premiers moments de notre séjour dans cette maison dont la vue, bien que la plus riante de Pise, Tétait beaucoup moins que celle de Naples. Mais je me souviens avec plaisir que cette impression ne dura pas longtemps, et qu'au bout de bien peu de jours nos petites chambres nous semblèrent gaies, et nous ne nous trouvâmes plus trop seuls à deux. Il me semble même que cela est un meilleur signe que si nous avions commencé à nous amuser d'être seuls et de la nouveauté de notre situation, et si nous avions fini par nous en lasser. Je crois, du reste, que je puis bien me pardonner d'avoir toujours aimé mieux encore vivre avec mon mari au milieu de sa famille que seule avec lui. Les moments passés ensemble font mieux jouir des tête-à-têle. Les repas sont plus gais; enfin j'ai, toujours aimé les familles nombreuses et les amis intimes, et Albert aussi aimait cela. Je ne pense pas que les affections nuisent aux affections. Notre âme est faite à l'image de Dieu, et il y a dans sa puissance d'aimer quelque chose d'infini. »

Alexandrine, quelque temps après leur arrivée à Pise, fut un peu malade. On attribua ses souffrances à une cause qui, malheureusement, n'existait pas (car le bonheur d'être mère lui fut toujours refusé). Et ce fut pendant le temps que dura cette espérance qu'Albert écrivit à sa belle-mère les paroles suivantes :

« J'ai la tête remplie de cette pensée et ce n'est pourtant qu'une fausse joie peut-être. Dieu semble vouloir éprouver mes émotions. Que sa volonté soit faite. Il sait ce qui nous convient, il sait ce qu'il nous faut; ainsi donc, autant je me réjouirai, autant mon cœur bondira de joie s'il nous bénit ainsi, autant je lui rendrai grâces s'il épargne à ma pauvre femme des souffrances qu'elle ne pourrait peut-être pas supporter, et toujours je dirai : Que sa iflplonté soit faite. »

C'est dans la même lettre que, parlant du changement de religion de son beau-frère, il dit :

ec II a changé de religion, mais nullement par les motifs que le monde lui suppose. Mon père, ma mère et Pauline elle-même n'auraient jamais consenti à ce changement, si des intérêts aussi indignes en eussent été le moteur. Une telle action ne peut être dictée que par la conscience et par une bien entière conviction; saps quoi elle serait impie. Autant je sens que le cri de la conscience doit devenir impérieux lorsqu'elle nous fait croire fermement que la vérité est d'un côté et non d'un autre, autant je condamne et je blâme les conversions fondées sur des considérations humaines d'intérêt ou même de tendresse. »

La mère d' Alexandrine, si indulgente, si tolérante autrefois, et qui, pendant la maladie d'Albert, avait prié dans nos églises, avait allumé des cierges devant nos images et s'y était agenouillée avec un sentiment qui alors ressemblait fort k celui des catholiques, avait en-

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tièrement changé, à cet égard, depuis le mariage de sa fille, et. Bien loin d'avoir Tair de comprendre qu'elle pût désirer embrasser un jour la foi de son mari, elle lui écrivait que son changement de religion, si jamais il avait lieu, « la clouerait dans le cercueil. » Lugubres paroles qui ne contribuèrent pas peu à faire lutter Alexandrine contre la conviction qui se faisait peu à peu jour dans son âme. Hélas ! pauvre mère, jamais il n'y en eut de moins prophétiques. Car, non-seulement elle supporta ce changement tant redouté, non-seulement elle vit pendant plusieurs années et avec une admiration qu'elle ne put lui refuser, la vie pieuse et sainte que mena Alexandrine après son entrée dans l'Église, mais le plus imprévu des malheurs la condamna elle-même à lui survivre. Et si, après la perte de cette fille si chère, une consolation humaine put adoucir sa douleur, ne la dut-elle pas précisément au souvenir des vertus et des œuvres qui, vivifiées par la vérité, jetèrent sur les derniers jours d' Alexandrine un éclat si pur, si doux, si voisin de la sainteté?

Mais à l'époque où nous en sommes, Alexandrine était bien loin d'en être arrivée à cette conviction qui triomphe de tout. Il semblait au contraire que, depuis qu'elle était entourée de catholiques, une espèce d'antagonisme avait réveillé en elle le besoin de défendre le protestantisme avec une vivacité qu'elle n'y avait jamais mise. Elle m'écrivait dans cette disposition des lettres remplies d'objections et d'attaques, auxquelles je répondais de mon mieux, avec la liberté qui avait toujours régné entre nous à* ce sujet. Elle paraissait, en tout, être moins rapprochée de nous sur les sujets religieux, depuis qu'elle vivait au milieu de nous, qu'auparavant. Et cependant elle dit elle-même, dans son journal, qu'il ne lui serait pas venu en tête, à Pise, de s'informer où était

Féglise protestante, et qu'elle avait le plus grand plaisir à suivre Albert à la messe. « Singulier état d'indépendance spirituelle, dit-elle, assez conséquent du reste avec ma croyance d'alors. »

Je trouve, sur tout cela, le passage suivant dans une de mes lettres, insérée par elle dans son Histoire :

« J'ai fini par déchiffrer la partie de ta lettre où

tu me fais toutes tes objections religieuses. Il n'y a qu'une chose à te répondre sur la principale, cette terrible séparation d'avec ta mère, dont tu parles toujours. Je le sens, rien ne doit être plus affreux qu'une idée semblable, mais tu oublies toujours quelle est, à cet égard, notre croyance. Nous pensons que notre religion est la bonne, par conséquent la seule bonne, car tu conviendras qu'on ne peut pas admettre que Dieu en ait laissé plus d'une sur la terre. Nous croyons donc quil faut être catholique pour être dans la bonne voie, à moins que. ce ne soit tout à fait de bonne foi qu'on reste dans Terreur, sans que la pensée d'un doute soit jamais venue. Or je crois que ta mère est dans ce cas, et que tu n'y es plus. Je crois qu'une idée d'incertitude sérieuse sur la vérité du protestantisme n'a jamais traversé l'esprit de ta mère. Peux-tu en dire autant? Et ne trouvera-t-elle pas davantage grâce aux yeux de Dieu en restant dans une croyance qu'elle croit bonne, que toi en y persévérant sans conviction. En un mot, le plus sûr moyen d'être ensemble dans l'autre vie ne serait-il pas de suivre la voix de ta conscience comme elle obéit à la sienne ? Je crois t' avoir déjà fait ce raisonnement, mais tu l'oublies toujours et tu recommences les tiens, ainsi que l'histoire de ton roi païen, qui n'est pas applicable, comme tu vois, puisque dans la rigueur de ce que je viens de te dire, ses oarents. païens de bonne foi, au-

raient pu être sauvés, tandis que lui, pour avoir persévéré dans un culte qu'il iovait être faux, aurait été damné*. »

Dans une autre lettre je lui disais encore:

« Je vois avec chagrin que Tair protestant était meilleur pour toi et qu'il te jetait plus de notre côté. En attendant, quand choisiras-tu? Ou bien dis-moi si tu crois qu'il n'est pas indispensable de choisir, et qu'on peut ainsi passer sa vie sans être décidément ni catholique, ni protestant? Je te voudrais de bonne foi ou l'un ou l'autre, b

Alexandrine dit ensuite à ce sujet :

« Pauline avait raison de dire que l'air protestant m'était meilleur parce qu'il me jetait davantage de leur côté, et que, depuis que j'étais parmi eux, je faisais de Vopposition. Hélas t on est souvent fait ainsi. Seule, au milieu d'eux, de mon espèce, je sentais comme si ma religion était humiliée, et j'éprouvais un peu le besoin de lui faire relever la tête. Pourtant, je n'eus jamais ce sentiment-rlà avec mon Albert; sa foi, sa piété, m'inspiraient le plus grand respect, et jamais il n'avait Tair de vouloir m' attaquer. Je voyais seulement en lui un tendre et constant espoir que nous aurions un jour la même foi. Et cet espoir, je le partageais sans peut-être m'en rendre bien compte, parce que dans ce temps-là je n'aurais pas osé faire le moindre pas en avant à cause de ma mère. »

Vers la fin d'octobre, Albert eut la joie inattendue

1 . Alexandrine avait irouvé» je ne sais où, l'histoire d'un roi païen, qui, bien que convaincu de la vérité du christianisme, avait refusé de se laisser baptiser, disant qu'il aimait mieux être damné avec ses parents que sauvé sans eux. Elle trouvait cela généreux à ce roi, et prétendait n'être pas éloignée de penser comme lui.

d'apprendre que M. de Montalembert était en Italie et se disposait à venir leur faire une visite à Pise.

ALBERT A M. DE MONTALEMBERT

« Pise, 29 octobre 1834.

« Ton projet de passer ici deux mois avec nous

m'enchante; cela réparera un peu notre trop longue séparation. Nous ferons ensemble des châteaux en Espagne. C'est un passe-temps qui ne cause que de légers mécomptes. Alexandrine et moi nous formons bien souvent celui de nous retrouver en France réunis à tout ce que nous aimons. Car je suis las de l'Italie, et, quelque blasphématoire que cela puisse te paraître, je t'assure que si, comme moi, tu avais passé quatre ans avec les Italiens, tu commencerais un peu à ressentir le mal du pays... Je me fais une vraie fête de la vie que je pourrai mener en France, au sein de toutes n>es affections et d'intérêts extérieurs qui, après tout, doivent être, un jour ou l'autre, ceux de ma vie. J'espère que ma santé ne s'opposera pas à ce désir. Il me semble qu'elle s'améliore, grâce aux chers bons soins de mon ange. Je sais, mon cher ami, que tu m'aimes assez pour ne pas te lasser de la vue de mon bonheur. Je n'avais jamais rêvé qu'il pût être aussi complet. »

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