‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 21 sur 53 · DU MÊME AU MEME · texte numérisé non relu

DU MÊME AU MEME

« PUe, 5 novembre 1834.

« Cher ami, avant de quitter Florence, fais pour moi un pèlerinage àSanta-Maria-Novella. Là, fais une courte prière à la sainte Vierge. Dans la première ou la seconde chapelle à droite du maître-autel, derrière l'autel, tu trouveras un tombeau de marbre noir, surmonté d'un

groupe représentant la vierge Marie entourée d'anges. Il y a trois ans, j'y allais souvent prier et j'ai toujours conservé la pensée que je dois mon bonheur aux prières que j'ai Taissées derrière cet autel, car c'est cette annéelà qu'en quittant Florence je rencontrai Alexandrine à Rome. Je suis superstitieux, c'est que je suis heureux. Prie donc là pour toi-même, demande du bonheur... Qui sait? tout est possible à Dieu, et il accorde bien des choses à la fois ! Puis demandes-y la santé pour moi. Est-ce mal? Après tant de bonheur, ne pourrais-je supporter quelques souffrances ? Enfin que la volonté de Dieu se fasse. Mais j'espère que mes demandes ne lui déplairont pas. Entends-tu ? pries-y bien de ma part.

« Ensuite, avant de partir encore, va voir M"* de Fauveau; elle est sculpteur et fait, dit-on, des choses ravissantes dans le genre de l'école florentine. En cherchant dans le dictionnaire si sculpteur avait un féminin, je trouve: « Ce n'est pas le sculpteur qui fait les dieux, c'est celui qui les prie. » Ehbien! c'est cela. Ses ouvrages respirent, m'a-t-on dit, toute cette dévotion qu'on trouve chez le Pérugin; de plus, elle est Vendéenne et s'exprime sur son pays d'une façon excessivement intéressante, quand elle est en confiance avec ceux à qui elle parle. Tout ce portrait, je te le fais sans la connaître et d'après ce qu'on m'a dit d'elle.

« Tâche, mon cher ami, de ne quitter Lucques que vers midi, parce qu'il m'est défendu de sortir avant deux heures et que je voudrais aller à ta rencontre, — à moins cependant que ton intention ne fût de partir d'assez grand matin pour arriver ici avant l'heure de ma sortie. Oh ! alors c'est différent. Ne retarde pas d'une minute, j'ai trop envie de te voir. A bientôt. ;»

HISTOIRE D'ALEXANDRINE

(Suite.)

« Le dix novembre, lundi. — Montai * est arrivé à sept heures du soir. Albert en a été si heureux! Nous avons été au-devant de lui sur l'escalier. Il m'a dit plusieurs fois depuis que la cordialité de mon accueil l'avait surpris et mis à son aise : il avait été un peu effarouché de ridée de me trouver en tiers entre Albert et lui. Comment ne Faurais-je pas bien reçu ? Albert l'aimait comme je n'avais jamais vu d'amitié.

« Mardi, <8 novembre. — J'ai été7avec Montalembert voir le Campo-Santo au clair de lune, ce que j'ai trouvé admirable, solennel!... Albert, si fait pour sentir des beautés, a dû renoncer à ce plaisir à cause de sa santé. Mais jamais il ne voulait que d'autres partageassent ses sacrifices.

« Nous faisons de longues promenades à pied, pendant lesquelles Albert nous suit en calèche. Une fois Montalembert, en me parlant de l'âme si tendre d'Albert, a dit qu'il ne croyait pas qu't'/ pût survivre à la perte d'aucun de ceux qu'il aimait.

a Que de fois je me suis rappelé ce^ paroles depuis! Albert n'a pas connu cette douleur : c'est lui, hélas! c'est lui qui nous l'a fait connaître!...

« Mercredi, 26 décembre. — Ce matin, mon Albert chéri * a communié dans l'église de Saint-François, devant l'autel de Sainte-Philomène où on a fait une neuvaine pour lui^

1 . Ce nom fut celui qu'Alexandrine donna toute sa vie à l*ami â'Albcrt.

2. On avait retrouvé, depuis peu, les reliques de sainle Philomène, et la dévotion à cette martyre inconnue jusqu^alors et dont les restes

RÉCIT B'UNB SŒUR. 225

Il s'est confessé hier avec une humilité touchante à un franciscain. Tout cela a fait du bien à son âme, mais Ta un peu fatigué. Pourtant Betti (le médecin) Ta revu l'autre jour et Ta trouvé mieux.

« Avant-hier, je suis allée à la messe de minuit avec Montai, à la cathédrale. Jamais je n'oublierai ce magnifique coup d'œil. Cette église est une de celles que j'aime le mieux au monde. Toutes ces colonnes, avec beaucoup de lumières et pas beaucoup de monde, faisaient un effet admirable.

« Quelle peine cela m'a fait d'y aller sans Albert, qui aurait été si heureux de venir! Il était un peu souffrant ce jour-là, et il avait dû se coucher; mais en rentrant nous l'avons trouvé levé encore, nous attendant avec du thé, SI amicalement résigné et d'une humeur si gaie et si charmante!

« J'avais parlé de la communion d'Albert à Eugénie, mais je ne lui avais pas dit une chose que je n'aurais pas voulu lui dire peut-être, c'est que cette communion m'avait fait fondre en larmes. Moi-même je fus surprise de la douleur ,que j'éprouvai en le voyant aller s'age*

étaient si sin^uUèrement rendus à la vénération des fidèles , était grande en Italie. Ma mère avait demandé à Albert de faire faire une neuvaine dans la chapelle qui lui était consacrée à Pise et de la suivre. Voici ce que répond Albert à ce sujet, dans une lettre à mon père : M Dites à ma bonne mère que ta neuvaine est commencée depuis £inq jours. J^ai de la foi, et rien n^est impossible à Dieu ; mais je ne mérite pas qu'un miracle s*opère en ma faveur. J'ose à peine demander la santé du corps,, quand je récapitule ce que j'ai déjà obtenu de bien plus important, et surtout ce que j'ai encore à obtenir. Mais aussi ajoutons toujours : Mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Le bon moine que j'ai questionné sur l'histoire de la sainte n'est pas fort. 11 n'a répondu que vaguement à mes questions ; cela n'empêche pas que je ne croie que Dieu puisse opérer un miracle, même en faveur d'un aussi indigne serviteur ; aussi je n'en prierai pas moins sainte Philomène d'offrir mes prières au Seigneur en les joignant aux tiennes. Cette voie est meilleure que si je m'en chargeais seul. »

nouiller devant l'autel. Était-ce une douleur causée par le regret de n'être pas à lui dans un pareil moment? Était-ce un pressentiment de la vérité à laquelle je ne voulais pas céder encore? C'était, je crois, l'un et l'autre de ces deux sentiments*.

« Le soir du 28 décembre, Montai nous commença la lecture de son manuscrit de Sainte Elisabeth, qui nous charma, Albert et moi. Albert fut très-touché de ce nom de frère et de sœur qu'Elisabeth et son mari se donnaient, et, depuis ce temps-là, quand nous étions seuls, il me nommait souvent : «c ma sœur, » et je me souviens de l'expression de tendresse angélique que sa figure prenait alors. Je racontai à Montai ce jour-là, devant Albert, comment je l'avais appelée « mon frère, » le jour d'une promenade dans la plaine de Rome, en 4831. Nous alternions ainsi nos lectures de bonnes cau-

1. Ce passage, on s*en aperçoit, fdt, ainsi que plusieurs autres de cette partie du récit, écrit plus tard, en recopiant dans cette Histoire cette partie du journal de Pise ; et plus tard encore, se retrouvant à Pise avec mes parents, en 1841 (cinq ans après la mort d'Albert), elle y ajouta les mots suivants : « Il y a peu de jours que moi aussi, dans cette chapelle, j'ai eu le même bonheur qu'Albert a eu ce jour» là, plus unie à lui que la première fois, quoiqu'il n'y fût plus. Je ne versais plus de larmes comme alors. Le sentiment qui remplissait mon cœur était la reconnaissance envers Dieu, qui me permettait de communier là, à cette môme plaee. )»

2. Alexandrine raconte ainsi ses lectures dans une lettre à Eugénie : a Outre le Dante que je lis, Montalembert nous lit des légendes, et dans ce moment il en lit de délicieuses sur saint François d'Assise, un bien bon saint, qui nommait toutes les créatures ses flrères et sœurs. 11 dit : « fratre lupo, » il parle longtemps à ce loup, et appelle Ces tourterelles mes sœurs, etc. Montai écrit aussi la vie de sainte Elisabeth, aKemande et reine. Il a fait beaucoup de voyages pour elle en AUemagne. Il nous lira cela quand ce eera achevé ; cela sera sûrement charmant, mais, je t'en supplie, n'en dis rien à personne, excepté à Pauline. Je suis sûre qu'il lui serait désagréable qu'on en parlât d'avance. Ainsi, que cela reste entre nous deuxt do

a Le mardi, 13 janvier 4835 Nous avons été aux Caséines, puis (ce qui nous a mis fort en gaieté) nous avons tous été me commander un chapeau. A dîner, Albert a pris tout d'un coup la résolution d'aller à un bal qui se donnait ce soir-là, mais que nous avions refusé tous les trois. J'ai résisté, tremblant que cela ne lui fît mal, mais il insista et finit par dire : Je le veux. Il alla dire à ma femme de chambre de tout préparer, et peu à peu je me laissai faire la douce violence de me faire aussi belle que possible. J'y passai certainement deux heures. Pour rendre la plaisanterie complète^, nous forçâmes Montai à venir avec nous. Il se fit beaucoup prier, il n'avait rien à mettre. Albert lui prêta presque tout. Puis il fallut lui chercher un cordonnier, et un coiffeur pour lui couper les cheveux; tout cela nous égaya beaucoup, et enfin, ce qui nous fit rire au moins autant que le reste, fut que, nous trouvant en ce moment-là sans domestique, nous nous fîmes suivre au bal par le garçon du cordonnier. »

Albert, dans une lettre qu'il écrivait le lendemain à Eugénie, dit : « Ma santé va de mieux en mieux Hier, j'ai forcé ma femme à aller au bal. J'y ai traîné idem Montai, et, après une heure de satisfaction modérée, nous sommes rentrés prendre le thé chez nous. Ma pe-

grftce. Il aime tant cette sainte Elisabeth I II recueille les plus petits., les plus minutieux détails à son sujet. Il nous a conté Fhistoire d'un chevalier qui avait porté les couleurs d'une sainte qui lui était apparue dans une vision : c'est joli ! L'histoire n'est pas finie là, mais elle est trop longue pour pouvoir la conter dans une lettre. Dis-moi ce que tu penses de cette vie que nous menons? Moi, je l'aime. Outre cela, nous sommes abonnés au cabinet de lecture de Livourne, et nos tables sont couvertes de revues, de joarnaux (pour Montai cela), de romans de W. Scott pour Albert et autres livres de tout genre pour lui et moi. Albert commence à apprendre l'allemand, mais il n'y met pas ton louable acharnement. Je suis sûre que tu vas le sftiroir bietitôt. «

iRÉCIT D'UNE SŒUR.

tite Alex était charmante avec sa robe bleue et ses diamants. »

Il continue : "^

« J'apprends Tallemand, mais c'est un sournois qui ne se laisse pas connaître facilement; on dirait qu'il ne croit pas tout le monde digne de le comprendre et qu'il ne se soucie point de se livrer aux profanes. Montai a fait un recueil ravissant d'airs allemands pendant son séjour en Allemagne. Il ne s'y est occupé que de recueillir des légendes et des traditions populaires sur la vie des saints, ce qui est une douce occupation à laquelle il doit de bien grands adoucissements aux peines qu'il a eues depuis quelques années. Tu peux t'imaginer qu'il ne rend pas notre petite vie moins jolie. C'est si bon, si singulier, si bien dans nos trois natures de couler nos jours sans obligations de société, dans une parfaite intimité, n'ayant pour liens que ceux du cœur! Quand cela ne devrait pas se retrouver, je remercierais toujours Dieu de nous avoir accordé, pendant un temps, une vie si douce et si pleine. »

' HISTOIRE D'ALEX ANDRINE. h

(Suite.)

« Le soir du 15 janvier, je montai avec Albert chez Montai, qui faisait ses paquets, devant nous quitter le lendemain. C'était la première fois que j'y montais. Albert y allait régulièrement tous les matins. Pendant ces petites absences je m'habillais, je lisais ou j'écrivais.

et je savourais d'avance les "bons momenls qui m'attendaient pendant tout le reste du jour. Je me souviens qu'une après-dînée, j'étais restée dans un fauteuil près de la cheminée à lire une revue, pendant qu'Albert était monté chez son ami. Albert revint avec Montai, et alors je me hâtai de lui conter que, dans cette revue, il y avait un horrible article (de Heine, je crois), d'un scepticisme achevé, et qui se terminait par une infâme dérision de la clochette qui annonçait le Très-Saint-Sacrement. Je dis à Albert qu'en lisant ce passage, je m'étais précipitamment jetée à genoux! Alors sa figure prit une expression de bonheur et d'émotion mêlée à un peu de surprise, — oh! une expression que je n'oublierai jamais, non plus que l'accent dont il me dit alors quelques mots de tendresse. Je crois pouvoir le dire, jamais nous ne nous aimions tant que lorsque nous voyions que, l'un et l'autre, nous aimions Dieu.

c( Mais j'en reviens à cette dernière soirée chez Montai. Il perdait la tête au milieu de ses paquets, de ses livres, de ses papiers. Je regardai un peu ses livres, presque tous avaient un but religieux, mais il y avait aussi beaucoup de légendes et d'histoires nationales. Je l'aidai à emballer, et pendant ce temps-là, nous discutâmes un peu sur des sujets religieux. Il me lut en triomphe un beau passage d'Alphonse de Liguori sur le culte de la sainte Vierge, auquel je ne croyais pas encore, et m'invita à brûler le père Clément (un livre soi-disant antidote du catholicisme, que m'avaient prêté des amis protestants, et qui avait eu plutôt l'effet contraire à celui qu'il devait produire). Puis nous descendîmes et nous fûmes encore bien gais. Montai me fit chanter une foule de romances et d'airs nationaux, qu'il avait recueillis dans ses voyages; parmi ceux-ci se trouvait un charmant cantique allemand, sur des paroles traduites de saint Ber-

nard {Jesu wie sm^ wer dein gedenkt), qui disaient que rien n'était si doux que de penser à Jésus, rien de si doux que sa présence. Montai me le demandait sans cesse, quoique d'abord il eût trouvé que c'était presque une profanation de me le laisser chanter. Puis il avait été étonné d'entendre que je le chantais avec une expression approchant, disait-il, de celle qu y mettaient trois pieuses jeunes filles à Ratisbonne, qui chantaient ce cantique pendant leur travail. »

ALEXANDRINS A EU6£nIB.

« Pise, le 16 janTier 1838.

« Chère amie, il est parti, notre cher Montalembert, nous n'avons pu le retenir plus longtemps. Nous avons veillé avec lui cette nuit jusqu'à deux heures et demie, et alors il s'est mis en route. Il pleurait en nous quittant et regrette tant cette bonne vie de famille, comme il dit, que nous menions et à laquelle il s'était si bien habitué avec nous ! C'est notre ami pour la vie, et c'est bien doux.

« Dis à Pauline que j'ai reçu sa lettre et que je vais lui répondre; mais nous sommes encore sans domestique, et maintenant que nous n'avons plus même Montalembert pour une foule de petits services qu'il nous rendait avec tant d'amitié et de bonne humeur (tels que d'aller porter toutes nos lettres à la poste, d'aller nous acheter des marrons, etc., etc.), nous sommes fort embarrassés. Notre petite servante ne veut pas aller à la poste la nuit; d'ailleurs j'ai peur qu'elle ne fasse des confusions entre les lettres qu'il faut et celles qu'il ne faut pas affranchir, de sorte que cette disette de serviteurs m'empêche même d'écrire. »

ALBERT AU COMTE DE UONTALEHBERT

« Pise, Inndi 19 janvier 4835.

« Dérision et mépris/ » Cher ami, tu as dû avoir un temps abominable, car depuis ton départ la pluie n'a pas cessé : « c'est dégoûtant rien que (Ty penser^! » Il nous tarde terriblement d'avoir de tes nouvelles et de savoir si le voyage n'a pas fait mal à la joue dont tu commençais à souffrir. Nous sommes encore tout dépaysés depuis que tu nous as quittés. Notre vie était si bonne ainsi! quand la retrouverons-nous de nouveau? En France même, renouerons-nous jamais nos soirées de Pise? Alexandrine est souffrante depuis deux jours, mais ce n'est rien d'alarmant, et le plus grand inconvénient de cette indisposition, c'est de nous avoir procuré la visite de Punta (le médecin) trois fois en deux jours. Nous n'avons encore rien pu savoir des conjectures que devaient faire naître nos habitudes mystérieuses pendant ton séjour avec nous. Notre projet de voyage à Odessa semble se consolider. J'ai reçu une lettre de Naples, et je vois que mes parents commencent à trouver la chose plus simple, voire même naturelle, et ton idée d'emmener Fernand avec nous a eu le plus grand succès. Cher bon ami, que ne peux-tu y venir aussi? Quelle bonne vie ! Si pourtant, après tout, ce voyage ne se fait pas, je veux tâcher d'aller aux Pyrénées; alors tu es obligé d'y venir, car il faut sérieusement que tu fasses aussi quelque chose pour ta santé.

« Tu n'as pas idée du vide que tu as laissé dans notre pauvre petit home, tu nous étais devenu nécessaire.

1 . Ces deux exclamations étaient tirées d'une comédie Jouée à Naples Tannée d'avant. Albert s'amusait à les appliquer à tout propos.

Mes visites du malin dans ta chambre, nos promenades ensemble, tes courses à la poste, et enfin nos chères soirées : il y avait dans tous les instants de la journée un parfum d'amitié incomparable t L'indisposition d*Alexandrine l'ayant empêchée de chanter, le contraste est encore plus grand.

« C'est elle du reste qui achèvera cette lettre, elle a retenu d'avance cette dernière feuille; ainsi je vous laisse ensemble et vais m'imaginer vous suivre dans une de vos promenades sur les Argini! Adieu, mon meilleur ami, écris-moi souvent, et pense que ce ne sera encore qu'une faible compensation pour la cessation [de nos journées passées ensemble. »

Alexandrine (dans la même lettre) :

« Cher bon ami, Albert vous a déjà dit une foule de choses, mais cela ne m'empêchera pas de vous dire aussi, comme lui, que nous vous regrettons beaucoup^ beaucoup^ et je ne sais pas si nous pourrons reprendre la gaieté que nous avions avant votre arrivée; car maintenant, au dîner et au thé, il y a toujours une place vide qui nous rappelle douloureusement Fexcellent ami qui la remplissait si bien! et depuis avant hier, c'est Punta qui a pris le thé avec nous, au lieu de vous. Quel échange!... jugez ! J'ai eu la bêtise d'être malade, et cela a ajouté à ma tristesse, car deux êtres souffrants ont absolument besoin d'une troisième personne. Enfin, cela n'était rien et c'est fini. Que je voudrais savoir comment s'est passé votre voyage, et comment va votre joue, et si vous avez encore eu quelques-uns de ces guignons dont vous vous imaginez trop être poursuivi ! Ne m'en voulez pas de ce que je vous dis là; je voudrais tant vous persuader que vous serez encore heureux 1 Quand une vie ne l'est pas au commencement, elle l'est plus tard. Avez-vous jamais vu qu'une vie tout entière se passât dans lecha«

RECIT D'UNE SŒUR. S-l^

grin? Pensez que vous avez deux vrais amis qui demandent tous les jours à Dieu votre bonheur, et que les prières que Ton fait pour les autres sont toujoul^s les mieux exaucées.

« Instruisez-nous toujours bien exactement du sort de notre chère sainte Elisabeth, vous savez combien nous nous y intéressons; et vous qui écrivez si vite, i''n'i\eznous bien des détails sur vous, illisiblement et aussi :\ la hâte que vous voudrez, nous saurons bien vous lire. Je n'ai pu chanter vos airs qu'une fois depuis votre df^parl ; depuis je n'ai plus été assez bien. A propos, ne soyez pas inquiet d'un certain petit livre de copiages que vous avez laissé sur la table à écrire d'Albert, et qui contient le joli morceau de Corinne et celui du comte de Maistie . Il est en bonnes mains, c'est-à-dire dans les nùtres, et nous vous le renverrons par une occasion, si vous voulez, ou bien voulez-vous nous le laisser? Que n'est-ce lo petit noir que vous avez laissé aussi 1

« M"® de G. est venue le lendemain de votre départ, et a été des plus gracieuses. Ma modestie se refuse li vous répéter ce qu'elle m'a dit sur mon apparition au bal. Notre serviteur n'est pas arrivé. Je l'attends avec moins d'impatience depuis votre départ, parce que je m'étais fait une fête de rire avec vous de ses débuts. GVst Marie qui vous a remplacé pour porter nos lettres à la poste. Le lendemain de votre départ, nous avons fait en calèche le dernier tour que nous avons fait ensemble, seulement en sens inverse, c'est-à-dire de la route de Flor^-nce aux Capucms, et, en revenant, nous avons laissé une de vos cartes avec p. p, c. dessus, chez la comtesse Masliaiii. En entrant, nous avons rencontré Thérèse S qui a fait

1. Une servante que M. de Montalcmbert avait eue à fou ^ervic^ pendant son séjour à Pise.

234 EÉCIT D'UNE SŒUR.

un geste expressif de douleur en parlant de vous. Elle a Invé son bras à son front d'un air désespéré. Voilà, cher Montai, tous les petits souvenirs de Pise évoqués selon voLrn désir. Vous y pensez bien encore, mais, une fois à Paris, ils pâliront bien, ces pauvres petits souvenirs, devant vos grands intérêts. Vous connaisse^ notre attiniil pour écrire, je ne vous fais donc pas d'excuses de nos £rx-iffonnages. A revoir, je Fespère bien encore cette année. Je n'oublierai pas vos bonnes paroles en me quitlant. Que Dieu vous rende heureux! priez pour nous. t Ne nous oubliez pas auprès des Rio. »

ALBERT A MA MERE

« 80 janvier.

<t Je commence sur cette grande feuille de papier sans savoir si je la remplirai, mais il me semble en ce moment que tout ce que j'ai dans le cœur pour vous, ma bonne mère, n'y trouvera pas encore assez de place. Je n'ai jamais senti si vivement le bonheur que j'ai d'être aime comme je le suis de vous, ma mère, et de mon bon père. Vous n'avez pas oublié le 21 janvier, et moi, da mon côté, j'ai bien senti ce jour-là tout mon amour pour vous. Je ne sais si le désir que j'éprouve d'avoir moi-même un enfant a contribué h l'attendrissement que

1. Albert avait eu vingt-trois ans le 21 janvier, et ma mère lui av.iU .^dressé, ce jour-là, une lettre où se trouvaient les paroles suiv^inips ■ ff II y a aujourd'hui vingt- trois ans que je t'ai embrassé luMir h première fois. Il me semble y être encore, et, depuis ce jour, il n'en est pas un seul où mon cœur n'ait été rempli de toi... Tu a^ toujours été si excellent, que jamais le plus léger nuage n*a ubseuTci ma tendresse pour toi ; jamais l'ombre d'une petite irritation ne s'est glissée entre toi et moi. Aussi, mon enfant chéri, il me Eei-tiit impossible de t'exprimer à quel point tu m'es cher, et le i»aoin que j'ai de te savoir heureux et de te voir bien portant. »

m'ont causé les paroles que vous me dites au sujet des vingt-trois années qui se sont écoulées depuis le joiu- où vous m'avez embrassé pour la première fois, ou bien si plutôt je le dois à la pensée de ces vingt-trois aniit^os de preuves non interrompues de votre tendresse pour moi, mais je crois que cette dernière raison en est îa seule cause, et la première n'en serait qu'une conséquence . le besoin de rendre à un enfant toute la douceur et la tendresse que vous avez versées sur moi. Jamais, dites-vous, l'ombre d'une irritation ne s*(?st t^lissée entre vous et moi. Oh! j'en bénis le ciel! et rien ne pouvait me rendre plus heureux que cette assui ancn de votre part, ma mère chérie. Moi qui craignais, au (Contraire, de m'être rendu quelquefois coupable d'irii^ratitude envers vous, par mon manque de douceur et de docilité à vos chers avis et à ceux de mon père ! w

Ce fut vers le mois de février de cette année qii Allieit commença à écrire régulièrement son journal, ànifurl il donne de temps en temps la forme d'une lettre, adi'essée, je le crois, à l'abbé Martin de Noirlieu, quoique sans intention de le lui communiquer.

JOURNAL D'ALBERT

« Fise; février IS3â.

« Vous savez, cher ami , que vous m'avez souvent accusé de me faire plus mauvais que je ne le suis. Si vous connaissiez toute ma vie, vous pourriez bien changer de sentiment, et trouver au contraire que mi^i houîie réputation est terriblement usurpée, ii tel point tjur je

suis parfois tourmenté de la crainte qu'il n'y ait de la fausseté dans mon caractère. Ce qui est vrai, c'est que je n'ai jamais été complètement mauvais, et que je n'ai jamais non plus renié les éclairs brillants, mais fugitifs, qui ont parfois sillonné mon âme. Mais n'en suis-je pas encore plus coupable? Le Dante, en dépeignant ces émes timorées, les fait repousser également et parle ciel et par l'enfer. Je prends tout au premier abord avec chaleur, et, presque en même temps, ce qui m'aura trouvi^ le plus ardent me laissera émoussé, dégoûté. Souvent, avant mon mariage, dans le temps même le plus exalté de ma passion, je sentais en moi du découragement.

<i J'aurais voulu éloigner à jamais le moment que je sentais bien cependant, dans d'autres instants, pouvoir seul faire le bonheur de ma vie. Je ne voulais rien de distinct, si ce n'est parfois ma liberté. Oui, ma liberté. Je mn souviens que souvent, achevai, au bord de la mer, cela me transportait de fendre l'air. Il me semblait alors fuir les liens que je voulais me donner et me fuir moi-même- Une fois je partis pour Amalfi, j'y restai plusieurs jours, heureux de m'y sentir seul, et je ne revins à Naples que presque contre ma volonté.

« Ce caractère faible et inconstant, je le dois d'abord à ma complexion débile, à mon tempérament irritable el dt'licat, puis à une éducation sans direction positive. Mou |>ère fit pour moi tous les sacrifices imaginables, mais les hommes auxquels il me confia trompèrent sa confiance. J'avais naturellement un caractère doux et actif; sans eux j'aurais peut-être commis de plus grandes fautes, mais j'aurais conservé plus d'énergie. Je sortis de If UTS mains ayant perdu cette fraîcheur de cœur que qiiel(]ues âmes privilégiées gardent encore longtemps après leur entrée dans la vie, et cependant timide comme

un enfant. C'est alors que je vins en Italie, dont le climat m'a fait, à la longue, plus de mal que de bien, car il a contribué à augmenter Texaltation de mon iiuiigiiiiilion, ainsi que Tirritabilité de montempéramrnl. Depuis lors, je suis toujours le jouet des deux êtres que nous avony en nous, tantôt bon et m'élevant aux régions les plus élevées qu'il me soit donné d'atteindre, tan I Or. me laissant entraîner où ma seconde vie se plail h me eadduire; souvent encore tiraillé par mes deux milures h la fois, sans avoir la force de me rendre maître de Tune et de l'autre, et, les dirigeant à mon gré, les taire eeiUribuer à mon perfectionnement physique et morah Aussi ne tardai-je pas à subir le résultat naturel de cette agitation contradictoire. Je fis une maladie inllamnuUoire tjui me conduisit à deux pas du tombeau.., Ai-je bieu fail de rentrer dans la vie?

« Je ne vous parle pas de ce qui a décide du bonheur de ma vie. Les détails de cet amour de trois ansj quti Dieu a daigné bénir, vous les connaissez. Maintenant que me voilà arrivé à ne plus parler que du pi^\sent (*l de l'avenir, je le ferai jour par jour, et je vous avoue que c'est moins pour converser avec vous, qm^ pour voir si, en me rendant compte de tous mes senti ments contradictoires, je pourrai devenir leurmaitre.au lieu d'en être l'esclave.

« Bien que je me sois imposé la tâche de mettre jour par jour dans ce livre l'emploi de ma jom'née, le cours de mes pensées, mes résolutions, etc., etc, voilà troii* jours que je ne l'ai fait. Je ne sais si c'est l'rtfet du temps, ou si c'est ma faiblesse seule qui en est caus«, mais j'ai été dans un état d'irritation nerveuse qui ma empêché de poursuivre une idée quelconaue. Ma tête me sem-

blait creuse ; aujourd'hui je suis calme et je n'ai presque pas toussé. Ma pauvre Alexandrine est souffrante depuis deux jours; elle est bien délicate, et la moindre indisposition chez elle m'effraye; ses traits s'altèrent si vite î J'ai fait venir le médecin, mais j'espère que ce ne sera rien. Je n'ai pas grand'chose à dire. La journée s'est passée en grande partie à lutter encore contre le reste de cette irritation nerveuse, vague ou vide. Il est minuit. Dieu soit avec nous!

« Jeudi, 12 février.

a Je fais tous les jours de nouvelles acquisitions de forces, du moins à mon avis, et j'espère que , Dieu aidant, je serai bientôt délivré de cette tribulatîon de soins et de précautions. Je ne sais si c'est l'approche du printemps, mais j'ai besoin d'air, de mouvement, de vie. Vous connaissez cette disposition et vous avez éprouvé ces frémissements de l'âme et du corps. On sent l'air devant soi et le cœur bondit de foi, d'espérance. L'âme a faim et soif de Dieu, et en se prosternant on appelle à grands cris le pain de vie.

« Nos projets de voyage d'outre-mer ont pris de la consistance, mais je pense qu'avant de les exécuter, nous aurons plus d'un embarras à surmonter.

a J'ai achevé ce soir les Souvenirs de Nodier. Ils m'ont vraiment intéressé. J*admire la jeunesse, l'enthousiasme, le vrai courage de leur auteur. Il a une âme brûlante et pure qui vous réconcilie avec les hommes, et on a besoin de l'être après avoir passé en revue toutes les misères humaines qu'il nous détaille dans ce journal. J'ai pensé de nouveau à mon regret de voir mon père passer ses plus belles années sans pouvoir être utile à son pays, car Nodier dit avec raison, dans son épilogue: « Ce qui est indispengâblement ôocial, c'est l'harmonie des hon-

RÉCIT D'UNE SŒUR, ÏÏ-tà

nêtes gens, sous quelque drapeau que le hasard des circonstances et la nécessité des positions les aionl placés. » Mais le serment est une barrière pour les ca[isciotiL'(;& pures et délicates. Que soit aboli ce sernjinit dihûsoire dans les chambres, et mon père pourrait y revenir prendre sa place parmi les défenseurs de nos libertés.

« Vendredi, 13 fûvrîer.

« Je suis tout joyeux ae pouvoir lire Shakespeare et de le comprendre. Je lis Bamlet, qui me transporte. Je frémis en lisant; je n'avais aucune idée de ce slyle^ et j'espère bien des jouissances. Ma vie calme et solitaire, près démon angélique femme, est enviable. Hier au soir, j'ai eu un long attendrissement en me rap])elaiit Sorrento! Oh! mon ami, que de parfums sur tous mes souvenirs depuis trois ans. Ohl je ne suis pas blasé I Je savoure dans mon cœur des trésors de poésie el de vie. Enviezrmoil car je sens bien pleinement le prix de tout ce que Dieu m'a accordé.

« Je lis Ayesha^ et cela m'intéresse; et puis c est encore l'Orient, et j'aime l'Orient!

« Samedi, 14 février,

« Ma passion pour les voyages augmenta chaque jour. Il y a des instants où l'âme semble vouloir vous eiitiaîner vers des régions inconnues, où tout semble devoir être plus beau que ce que nous avons sous les yeux. N'est-ce point un pressentiment de notre céleste patrie^ en effet, que ce besoin de courir, de changer, de se fuir soi-même, que cette soif d'immensité, de liberté? Byron dit bien : « Les hommes lâches appellent les voyages une folie, et s'étonnent que d'autres, plus hardis, abandonnent leurs coussins voluptueux pour braver les fatigues des longues courses. Il y a dans l'air des montagaes

une suavité et une source de vie que la paresse ne connaîtra jamais. »

« Vous avez déjà blâmé ces transports en moi, mon sage ami, et vous m'avez dit avec vérité que Tàme était bien appelée à ces divins élans et à connaître Tinfini, mais seulement lorsqu'elle aura déposé sa dépouille mortelle. Mais est-ce notre faute si notre âme, ne pouvant à son gré se défaire de son immonde enveloppe, l'entraîne parfois avec elle vers cette région céleste?

« Il y a longtemps que je n'ai eu, comme aujourd'hui, un état soutenu d'activité et de ferveur. Ma faible et paresseuse nature s'est laissé mieux dompter qu'à l'ordinaire, et je dois l'attribuer en grande partie à l'amélioration de ma santé. Je sens avec joie mes forces renaître et j'en bénis Dieu, car j'en ai besoin pour jouir complètement de mon bonheur.

a Je suis loin d'avoir esquissé la plénitude de mes sensations d'aujourd'hui. Je me sens ému d'amour, en me retraçant mes souvenirs du passé, mon ciel présent et l'infini de mon bonheur à venir.

« On blâmait ma sauvagerie ! Mais que sera pour moi le bruit d'un salon, maintenant que les jouissances si douces et si pleines de la vie m'ont été révélées? Le cher crépuscule de ma lampe éclairant sa tète chérie, n'est-ce pas préférable à tout au monde?

« Lundi, 16 féTrier.

« Hier, à la fin de la journée, ma disposition nerveuse était grandement calmée. Après ma prière faite, il ne restait plus l'apparence d'un nuage. J'ai embrassé ma femme au front. Nous avons prié ensemble, et, ce matin, je me suis levé le visage serein et reflétant tout le bonheur qui remplit mon âme. J'ai écrit une longue lettre à ma mère, et j'attends sa réponse pour savoir si nous

RÉCIT D'UNE SŒUB. lU

irons h Naples. J'ai aussi écrit à Alexandre. D'aitloups, rien de remarquable dans toute la journ('^e. Je n'ai presque rien fait, et, en général, je perds terriblement mon temps. Rien n'est aussi pernicieux que de n'avoir pas un but d'étude ou d'occupation déterminé. Ce n'est pas seulement à cause du peu qu'on acquiert pur cette prodigalité de la vie, mais c'est que, faute d'alimenlj ce qu'on a dans l'esprit s'épuise pour faire place ^ une foule de puérilités qui produisent bientôt à leur tour le vide, et nous sommes, un beau matin, surpris de trouver notre trésor dévasté. Nous pleurons alors sur l'impuissance où nous sommes de le reconquérir, et nous gémissons de la perte de ce feu sacré que Dieu nous avait confié et que nous avons laissé éteindre par notre faute. Seigneur! ne permettez pas qu'il en soit ainsi de voire serviteur, dont le cœur est comblé des richesses que vous avez voulu y verser. Ne me livrez pas à moi-même, car sans vous, mon Dieu, je ne suis rien. « Souvemz-vom de vos miséricordes et remplissez mon cœur de votre r/râce, vous qui ne voulez pas de vide dans vos ouvrages. » [imitation de Jésus-Çhrist,) Lecture de ce soir^

■ Iti TÈvrier*

Je déteste les gens nerveux, et je le suis devenu h. un point qui me dégoûte, car c'est dégradant pour un homme. Mais qui ne le serait au bout de deux ans de soins, de veilles, de tortures, de saignées et de visiteis de médecin? Oh ! Yabachou ! Bonsoir, à demain.

« J'ai été de mauvaise humeur une partie de la journée; quelques pages d'-AyesAa m'ont remis ce soir, et un

t. Alexandrine a mis en marge : « Grâce ^ AlJforI, nous avi^n4 pris la bonne habitude de flnir toutes nos soiréuâ par un d^apUrc de Vïmilaiion,

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