‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 22 sur 53 · chapitre de Y Imitation a achevé de me rendre bon et · texte numérisé non relu

chapitre de Y Imitation a achevé de me rendre bon et

douît*

« Mardi, 17 férrier.

flf Ma journée a commencé par un triste spectacle. Huit galériens balayaient le devant de notre porte, enchaînés deux à deux par de lourdes chaînes, vêtus en ronge^ ce qui est ici le signe des galères à temps; deux seuls étaient entièrement vêtus de jaune, signe de galère à vie. Ces deux derniers avaient de plus sur la poitrine on grand écriteau, sur lequel était écrit en grands caractères : Furto violente.lls sont condamnés depuis peu, je le crois, à en juger par leurs habits neufs, et ce furent sans doute les mêmes qui furent exposés, il y a quelques jours, sur la place publique et condamnés pour ce même délit! C'est un horrible spectacle que ces huit hommes rayés de la société, et n'ayant plus à attendre d'elle que le mépris, la crainte ou la pitié. Quels sentiments amers doivent remplir leurs âmes I Dieu clément. Dieu juste! taiLes que la résignation leur amène le calme, l'espérance en une vie meilleure, et que l'exemple de Jésus notre Sauveur leur fasse accepter leur amer calice, en songeant que ce divin modèle de résignation et de souffrance était en même temps un modèle de vertu et d'amour. Seigneur, mon doux Jésus 1 abandonné des hommes, vos anges vinrent vous soutenir et verser des 131'mes sur les douleurs de leur maître ! Permettez tiussi, quoique indignes d'une telle grâce, que là où les hommes abandonnent le malheureux, les anges du ciel viennent soutenir ceux qui, ne pouvant plus avoir d*e^poir qu'en vous, succomberaient sans votre aidel Oh! grâce pour eux! une larme sur leur cœur avant leur mort!

« Ce qui me fait toujours trembler, ce n'est pas la

rigueur de la peine juste ou injuste à laquelle la société condamne ces malheureux, mais c'est le désespoir auquel les réduisent si souvent les mauvais traitements de leurs gardiens, trop souvent eux-mêmes le rebut de la société. C'est là que deviennent sublimes les fonctions de ceux chargés de faire entrer une espérance ardente, une douceur que rien ne peut altérer, l'amour enfin, dans le cœur de l'homme auquel, sur terre, il ne reste que In haine et Tanathème de ses semblables. Mon Dieuf multipliez le nombre de vos vrais lévites, de vos vrais pasteurs!

« Mardi, 17 (saite),

« J'ai trouvé hier, dans un numéro de la préside hvïtannique, un article sur les chemins de fer. Combien il est remarquable que, lorsque toutes ces nouvelles idées de fusion — encore obscures, il est vrai, mais idées cependant— occupent la majorité, l'industrie et les découvertes nouvelles viennent si parfaitement les seconder I On ne saurait sans présomption, il me semble, se refuser avoir le doigt de Dieu dans cet accord L'expérieoce nous a déjà montré combien la facilité avec laquelle ou voyage à présent a détruit de préjugés et de haines nationales, et combien de liens se sont formés entre iiallonii jadis ennemies. L'esprit de nationalité, de patriotisme, beau en lui-même, mais dans lequel, du point de vue le plus élevé, on trouve encore trop d'égoïsme, fera place tous les jours davantage à l'esprit d'union qui, j en suis convaincu, doit un jour régner sur le monde christianisé. Mais je croirai cette immense révolution biLîi pius certaine et plus prochaine, si les intérêts matériels des peuples y trouvent un avantage tel que celui qui sera immanquablement produit par la facilité inconcevable des communications, bien éloignées encore d'avoir atteint

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le degré de rapidité auquel les portera un jour l'applicar lion de la vapeur.

a Comment former un seul peuple de tant de peuples divers? Certes ce n'est pas non plus une seule nation, uîi seul royaume que je me figure, mais là où je vois Tunité, c'est dans cette association des nations par laquelle les besoins matériels et moraux de toutes peuvent seiiis être satisfaits. Et cette vérité, l'intérêt des peuples la leur fera bientôt comprendre. Cela ne m'empêche pas dt^ jeter un regard de regret sur le charme de tant de nationalités qui, peu à peu, va s'effacer; et ce bouleversement complet ne peut d'ailleurs nous apparaître qu'au delà d'une confusion qui ne nous permet d'apercevoir que de bien loin ses résultats. Génération de transition, ne tenant déjà plus au passé et ne faisant pas encore pai'lie de l'avenir, nous sommes encore placés sur une montagne, d'où nous voyons d'un côté l'horizon coloré dee^ teintes brillantes du soleil couchant, tandis que de Tiialre se lève déjà une aurore fraîche et nouvelle. Pour moi, je m'oublie souvent, perdu dans les pensées qui rti assiègent, à ce spectacle que rien ne peut rendre, et pîir'tbis une douce et triste rêverie s'empare de moi, loi sque je songe à Tadieu qu'il faut aire à ce passé poétique, dont les monuments attestent tant d'enthousiasme, de désintéressement et d'amour, à ce passé dont les richesses vont disparaître dans la société qui va commencer, et au sein de laquelle tout s'unira, se simplifiera et s'égalisera I

c Mercredi, 18 février.

ff Vous souvenez-vous de ce pauvre enfant dont je vous ai déjà parlé une fois? Nous avions été ce matin, AlexaniJiiiie et moi, chez sa mère pour lui commander du cordon ; l'enfant était à la mort! Nous sommes montés pour le voir. Il semblait tout en feu, son œil était gonflé par

l'eau qu'il a, dit-on, dans la tête. Il ne r(^poiidait plus h sa mère. J'y ai envoyé notre médecin. Jvs piiuvrps p^irents font pitié, et le désordr.e a remplu^^'^ crltp activité laborieuse qui régnait dans leur demeuix-, cl luut leur bonheur a disparut

« Vendreilt, 20 TÉ Trie p.

« Le pauvre enfant n'était pas mort a'. niErtin, il allait même un peu mieux. Je crains qu'il n'ait étc bien ujal soigné, et de plus, ses pauvi'es parents n'ont pas cessé de parler de leurs craintes devant lui. ù' soir, on devait venir chercher Marie (la femme de chaïubi'c d'Aloxandnne), personne n'est venu : je ne sais quo penser et je crains un malheur. J'y enverrai de bonntî hemo demain. Fasse le ciel qu'il se rétablisse!

« Mon Alexandrine était, ce soir, d'untï beauté ravissante. Elle ne croit pas peut-être avoir produit sur moi une telle impression. Elle est toujours charmante, mais il y a des moments où ses traits et sa physioiKunio prennent un éclat qui m'abasourdit toujours. Ciirr unget quelle patience! quelle douceur! Et cependimt, le croiriez-vous? même de sa part, je ne supporte pas îa moindre opposition, la plus petite contradiction. Si cette irritabilité ne passe pas complètement avec le retour Je mes forces, il faut que je sois une vraie brute.

« Le chapitre de ce soir était : De répreuve du véritabk amour : admirable! mais qui ne peint que trop bien, hélas! notre lâcheté et notre misère. mon Seigneur I sans vous, sans votre souffle divin, nons ne pouvons rien. Autant nous sommes forts quand vous nous assistez de votre grâce, autant nous sommes mibéi-ables ni sans ressources quand vous nous la retirez. Fortifiez notre pauvre nature, ô mon Seigneur et mon Dieu! et permettez-moi d'espérer vous recevoir dans mon àrae; car sans

VOUS, que puis-je ! mais avec vous, mon Dieu, que ne puis-jepas?

I Dimanche, 22 féTiier.

R Le pauvre enfant est mort hier au soir. On était venu vers dix heures nous dire qu'il vivait encore. A minuit, il s'est envolé vers Dieu. Le père est parti avec la petite fille qui lui reste pour échapper au triste speclat^le qu'il avait sous les yeux. La mère est restée; après la messe, nous avons été voir le corps, qu'on enterre ce SOU'. Pauvre petit ange ! ses traits avaient repris leur calme naturel ! Il était vêtu de blanc, couve^rt de fleurs t L de rubans roses, et placé au milieu d'une guirlande dvMleurs.

c Lundi, 23 février.

ff Nous avons été au cimetière voir la tombe du pauvrf^ enfant. Il y a une partie de ce cimetière réservée aux enfants, mais où l'on n'enterrera plus d'ici à deux ans, parce qu'elle est comble ! Le custode nous disait : Qui sono tutti angeli. Que d'anges, en effet, se sont envolés des dépouilles ensevelies dans toutes ces petites tombes I Il me semblait que ce champ contenait une terre bénie. Dans un coin du même enclos se trouve, séparé de celui di's enfants par un mur d'appui, le lieu de sépulture des gens morts sans sacrements. Je ne sais pourquoi ce rapprochement m'a touché. Qui sait si toutes ces âmes innocentes ne plaident pas en faveur des âmes coupables ou surprises, dont les dépouilles sont voisines des leurs? »

Ce même jour Albert reçut une lettre de mon père, qui renfermait, sans doute, l'expression d'une inquiétude qui le préoccupait souvent. Albert répond à ce sujet:

« Mon père bien-aimé, ce qui me fait grand' peine, c'est votre extrême préoccupation de la modicité de notre fortune. Je sais que nous ne sommes pas immensément riches : ni Alex ni moi nous n'avons fait un niiiricige d'argent, mais j'avoue que j'ai beau chercher, je ne pnis voir que nous soyons si mal à Taise. Dites-moi, je vous prie, s'il est beaucoup de jeunes ménages qui arrivent au bout de leur première année de mariage ayaïit fait des économies. La seconde année n'est-elle pas d'ordinaire employée à combler le déficit de la premi^j'e, dans quelque proportion de fortune que Ton soit? Vous qui connaissez la simplicité de nos goûts et de nos habitudes, comment se peut-il faire, mon bon père, qni> vous ayez autant d'inquiétude? Figurez-vous même qu'ici nous menons un train qui fait croire que nous sonHîies très-loin d'être pauvres. Il est très-peu de monde qui, comme nous, ait ici une voiture tous les jours. De plus, nous supportons, sans en être gênés, la dépense de doux médecins dont Fun est une célébrité... Adieu, mon bon père; aimez toujours votre Albert, je vous en conjure, et soyez sûr que la plénitude de notre bonheur ne saurait être surpassée. »

Et le même jour Alexandrine écrivait à Eugénie : « Congois-tu que ton bon père écrive à Albert *< qu'il « verse de vraies larmes quand il songe à quel point nom « sommes mal à taise^ quant à la fortune?... » Nou^ qui aurons fait, au bout de cette première année, quatie ou cinq mille francs d'économies! Et cependant que de dépenses extraordinaires nous avons eues cette année \ Médecins, voyages, voyages de domestiques, elc. En vérité, je suis aise d'avoir vu de pareils accès d'inquié-tude à ton père pour d'autres et sans raison, car sans cela je serais profondément peinée de le voir se tourmenter ainsi pour nous. Montalembert nous trouvait

tout bonnement riches, et en effet rien ne nous manque, sui tout pour des gens en voyage comme nous. »

11 me semble qu'il y a quelque chose de caractéristique cl de touchant à voir à quel point ils se trouvaient satisfails d'une fortune qui aurait semblé insuffisante à tant d'autres. Gela prouve aussi quel ordre et quelle économie ils savaient faire régner dans leur ménage, et peut servir à démontrer que les gens prosaïques, dénués de totUe imagination et incapables de la moindre action roiïiaiiesque, n'ont pas toujours ce monopole de la raison pratique qu'ils aiment tant à s'adjuger (par compensation peut-être pour tout ce qui leur manque).

JOURNAL D'ALBERT

(Suite.)

« Mardi, 24 février.

ff J'ai relu ce soir plusieurs lettres de ma chère Élisabolll^ dont vous connaissez l'âme tendre et dévouée. Toutes ces lettres remontent au temps où je versais dans son «nur ami tous mes sentiments confus et passionnés pour la première femme que j'aie aimée. Cette femme, que je ne nommerai pas, est souvent présente à ma pf^uiïée, et son souvenir ne s'effacera jamais; mais, j'en fpiuorcie le ciel, ce souvenir n'est terni par aucun remords, et je puis au contraire le nourrir avec tendresse et reconnaissance. L'existence d'un homme ne dépend-

I . Elisabeth de Bellevue, qui a été nommée dans les premières p-Q^i^t de ce récit, fille du marquis de Bellevue, cousin germain de mou père, mariée, en 1831, au comte de la Tour du Breuil.

RÉCIT D'UNE SŒUR. 2^iD

elle pas souvent de Taccueil que reçoivent ses premiers épanchements? Les miens, tout passionnés et répréhensibles qu'ils étaient, s'adressaient à une àme généreuse et charmante. Sa sévérité alors me coûta bif'ii des pleurs; mais je lui dois d'avoir cru au ciel qui remplit le cœur d'une femme, et de n'avoir jamais désespéré du bonheur.

« Mercredi, 25 février.

« Nous avons aujourd'hui une matinée de printemps. Quel climat ! Nous sommes sortis en calèche: i^t nous nous sommes promenés à travers les champs et les bois. Rien n'est comparable à ce qu'on ressent par une de ce&j premières journées du printemps. Nous ne pouvions uiïus résoudre à rentrer; plus que jamais nous nous scntofit> la fièvre des voyages, et bientôt j'espère que nous quitterons Pise, dont je ne garde pourtant qu'un souvenir doux comme les impressions que j'y ai ressenties, comme le bonheur sans mélange que j'y ai goûté. Mais enfin la source de tant de jouissances, je l'emporte avec moi, et vous savez ce que c'est que la plénitude de satisfaction qu'éprouvent en voyageant ensemble deux ôtres unis par la plus étroite sympathie. Vous ne rei^arderez donc pas comme une preuve d'inconstance mon nmonr persistant pour les voyages.

« Que de fois, dans d'autres temps, ai-je envir un jeune couple voyageant dans une bonne calèehr, pei cîu dans un ciel de jeunesse, d'espérance et d'amoiirl Eh bien î ce bonheur, je le possède et je vois que je m m'\\tais pas trompé, et que la féhcité répandue sur les irait s de ceux qui faisaient l'objet de mon envie ne nm faisail comprendre qu'indistinctement l'ivresse qui rouiplissail leur âme !

« Nous avons eu ce soir la visite du père et de la mî^t e

du pauvre enfant; mais jugez un peu de l'inconcevable légèreté et superficie des sentiments italiens : en nous quittant ils allaient au spectacle I... »

Alexandrine, à ce sujet, dit qu'Albert avait grondé Julien (son domestique) de ce qu'il avait semblé ne pas croire à la profonde douleur de ces pauvres gens. A côté de cette note se trouve la mention d'une visite faite le même jour par le P. Luigi Galligani, confesseur d'Albert, qui, dans la conversation, parla d'une jeune Anglaise qui s'était faite catholique, et qui disait qu'il lui semblait être en paradis. « Je fus fort étonnée de cela, continue Alexandrine, et j'étais si terrestre, que je pensai qu'il fallait avoir bien de l'imagination pour mettre ainsi tout son bonheur. dans les choses invisibles! Je ne pouvais pas du tout le comprendre, et je restais de même étonnée lorsqu* Albert me disait : Oh I si tu savais quel bonheur c'est de recevoir l'absolution I Mais l'expression de sa figure était telle en disant cela, qu'elle est encore gravée dans mon âme ! »

Peu de jours après, ils allèrent au couvent des franciscains de Santa-Croce, où Albert voulait parler au P. Luigi. Pendant qu'il était dans l'intérieur, un bon frère convers, fra Glementino, vint donner, dans le réfectoire, du café à Alexandrine, qui l'avalait avec un mélange de reconnaissance et de dégoût. Pendant ce repas, le bon frère lui conseillait de se faire catholique, et lui promettait de lui donner son chapelet de Jérusalem, si jamais il la revoyait lorsqu'elle le serait devenue *.

1. « Cinq ans plus tard, dit Alexandrine, seule, en habit de veuve, je m'acheminais vers ce môme couvent. En approchant, je rencontrai un frère chargé de sa besace. Je lui demandai si le P. Luigi Galligani était au couvent. 11 me répondit qu*il était absent. Alors je lui demandai si fra Glementino s*y trouvait. G'était lui-

JOURNAL D'ALBERT

(Suite.)

« Landi soir, 2 marst

« Il est possible maintenant que nous allions en Russie par Vienne, et qu'en allant en Russie par Vienne, nous voyions *** *, qu'Alexandrine n'a point revu depuis qu'elle me donna le bonheur de ma vie, son amour. Ce soir, nous avons parlé de lui, et je l'ai vue s'animer à ce souvenir. Cher ange ! elle ne se doutait pas du vif intérêt avec lequel je l' écoutais ! Ce n'est pourtant pas la première fois qu'elle m'ouvre ainsi sa chère âme. C'est comme sa vive douleur à la mort de son père. Le moindre mot qui lui rappelle cette dure épreuve lui fait reprendre le récit de ses sentiments à cette époque dans tous ses détails. Oh I combien je m'identifie à tout ce qui se passe en toi! Ne crains pas de recommencer : tu trouveras toujours des larmes dans mes yeux quand les tiens en verseront. De même, ne crains pas de me lasser en me parlant de cet autre temps de ta vie dont tu conserves le souvenir, car j'y retrouve ta chère âme, qui s'est depuis tellement ouverte et donnée h moi, à moi pour plus que

même. 11 me reconnut, et sa joie de me revoir fut aussi grande, me dil-il, « que s'il voyait sa mère ressusciiée. o II alla chercher bien vite son chapelet de Jérusalem, et me le donna comme il me l'avait promis. Lui aussi avait pleuré Albert ; il pleurait encore de pitié et de tendresse en m'en parlant. Toutefois une joie suave fut le principal sentiment de cette entrevue, car notre foi adorée console de tout et ne détruit que le péché, a

Et cinq ans auparavant, à l'époque où nous en sommes, Alexandrine ne comprenait pas qu'il fût possible de mettre son bonheur dans les choses invisibles 1

1, Le même dont il a été question p. 54.

la vie. Merci de ne pas croire que je puisse m'alarmer en t'entendant dire que tu as cru Taimepl... Oh! non. J'éprouve alors je ne sais quelle affection protectrice et paternelle qui te rend doublement chère à mon cœur. Et puis, n*ai-je pas aussi mes petites larmes bien douces et bien chéries au fond de mon cœur? Et toi, ne m'ecoutestu pas, lorsque je te raconte ce qui a tellement rempli mon âme avant de te connaître? Tu trouves tout simple qu'il y ait des souvenirs que Ton chérisse, que pour rien au monde on ne voudrait jeter, et, comme tu le dis, effacer ce qui retrace ces époques de la vie, cela ressemble trop à la mort. Oh! tu as raison. Tant que le cœur ne contient que de l'amour, croyons, espérons en Dieu ! j»

ALEXANDRINE AU COMTE DE MONTALEMBBRT

«c Cher Montai, il y a déjà plusieurs jours qu'Albert a reçu votre chère longue lettre d'Alexandrie et de Genève, et nous voulions y répondre depuis longtemps. Nous sommes impatients de vous savoir arrivé à Paris 1 Quelle plume ! quelle encre! quel papier! Je vous écris ce soir pour ne pas vous écrire demain, parce que demain je veux travailler. Vous ne pouvez vous imaginer la passion d'ouvrage à l'aiguille qui m'a prise. Je regrette de ne pas l'avoir eue de votre temps, d'abord parce que je ne trouve rien de plus amusant que de travailler en écoutant une lecture, puis parce que vous auriez admiré les vraiment délicieux ouvrages que je fais, et ensuite parce que cela vous eût donné une opinion plus favorable de mon caractère, de me voir occupée ainsi fémininement^ et vous aurait convaincu que ce n'était pas par pédanterie que je lisais au lieu de coudre. Du reste, vous ne

RÉCIT D'UNE SŒUR, £5a

me jugez déjà que trop favorablement. Vous ne pouviez bonnement prétendre que je ne lise pas toutes vos lettres à Albert, J'ai donc lu la dernière d'un bout k l'autre , et j'y ai vu avec une agréable confusion les éloges que vous me donnez. Malgré cela, est-cc vanité ou connaissance de moi-même? Tout en me trouvant moins bonne que vous ne pensez, je crois réfléchir plus que vous ne l'imaginez. Puis je vous dirai que j'ai été un peu choquée des termes de dissipée et dangereuse dont vous vous servez en parlant de la vie que j'ai menée avant mon mariage. Gela me blesse à cause de mes parents. Cher bon ami, il me semble que vous êtes toujours trop sévère pour ce pauvre monde* Il s'y trouve des dangers, je veux bien le croire, mai& aussi bien plus de vertus que vous n'avez l'air de l'imaginer, et des vertus plus méritoires alors que celles que l'on pratique hors de ce cercle dissipé. Ma vie, du reste, a été celle de toutes les jeunes filles de notre temps; vous trouverez peut-être que ce n'est pas une excuse, mais enfin de bien meilleures que moi l'ont menée. Pour en revenir à mes parents, ce n'est pas à eux qu'il faut vous en prendre des 379 admirateurs (ou tout aulœ u ombre *[u'U vous plaise d'inventer) que vous me prêle/.. En cela, il n'y a eu que de ma faute; mais cette simplicité d'affec^ tion que vous dites remarquer en moi, je la tiens de mes parents. Que de fois elle m'a touchée et enchantée dans mon père, qui, jusqu'à la fin de sa vie, a su aîmer et a su jouir de tout ce qu'un enfant aime, de tout ce dont un enfant peut jouir I Et ma mère! quelle î\me tendre elle a, et ouverte à toutes les choses douces et naturelles. Oh ! je vous assure que, s'il y a de la douceur, de la tendresse, du naturel en moi, c e&t à eux que je le dois. ,

« Cher ami, il m'est doux de penser que vous prieas

ibi RÉCIT D'UNE SŒUR.

pour moi. J'en ai bien besoin; mm^ quand vous pensez à prier pour moi, je vous supplie aussi de prier pour l'àniL* de mon père et pour ceux que je chéris sur la ieviw Ce sont les prières que j'aime le mieux, et comme j'ai confiance dans les vôtres, je vous les demande et vous le ferez ; j'y compte, parce que je crois à votre amiU(^.

« Albert m'a fait présent de la charmante Spina en albâtre. Je voudrais vous la laisser à garder pendant notre voyage. Je veux vous faire un ouvrage pendant que je suis en verve; mais vous êtes si difficile, que vous le trouverez sûrement laid. Écrivez-nous aussi souvent et autant que possible. A propos, notre Jocrisse est arrivé. 11 se nomme Julien. Il n'est pas trop rustaud. Il dit cependant bien « M'sieu » comme vous nous l'aviez prédit, mais il dit: « Madame est servie, » ce qui me semble assez élégant, et « Madame » est encore pour mes oreilles un son nouveau et amusant. Il ne sait ni lire ni f'tcrii'e, mais il ne se tire pourtant pas mal d'affaire. Il est bien laid. Albert dit qu'il est bossu. Tous ces détails, c'esi votre faute, vous les voulez. Adieu, je n'ai plus de place. Que Dieu vous rende aussi heureux que je le désire- A revoir. »

Pour compléter le tableau de la vie et des occupations d'Albort et d'Alexandrine pendant ce séjour à Pise, qui ap[)i ochait de sa fin, je vais citer quelques-uns des passagoii copiés par eux, à cette époque, dans leurs livres d'e\traits. Alexandrine les a conservés elle-même dans son Histoire^ dans le but « de se rappeler les préoccupations flottantes de son âme pendant ce temps. » Et il me semble qu'à ce titre, ces extraits ne sont pas déplacés ici.

Le premier est tiré d'une des Harmonies àe. Lamartine le.^ plus connues.

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