‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 23 sur 53 · LA PENSÉE DES MORTS · texte numérisé non relu

LA PENSÉE DES MORTS

Dieu du pardon, leur Dieu, Dieu de leurs pèresj Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères, Prions pour eux, nous qu'ils ont tant aimé !

Ils t'ont prié pendant leur courte vie, Ils t'ont souri quand tu les as frappés, Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu tout espoir, les aurais-tu trompés?

Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière, Ou planent-ils entre le ciel et nous?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas?.*< A ces appels ne répondront-ils pas?

Oh ! non, mon Dieu ! Si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire; Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?

Ah ! dans ton sein que leur âmo se noie, Mais garde-nous nos places dans leur cœur; Eux qui jadis ont goûté notre joie, Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur?

Étends sur eux la main de ta clémence .* Ils ont péché, mais le ciel est un don; Ils ont souffert, — c'est une autre innocence; Ils ont aimé, — c'est le sceau du pardon.

(Copié par Aleziodrioc.)

Le passage qui suit, sur le célibat ecclésiastique^ est copié par Albert dans YHiitoire de France de Michelet ;

« Certes, ce n'est pas moi qui parlerai contre le mariage, cette vie a aussi sa sainteté. Toutefois ce virginal hymen du prêtre et de TÉglise n'est-il pas quelque peu troublé par un hymen moins pur? Se souviendra-t-il du peuple qu'il a adopté selon l'esprit, celui à qui la nature donne des enfants selon la chair? La paternité mystique tiendra-t-elle contre l'autre? Le prêtre pourra se priver pour donner aux pauvres, mais il ne privera pas ses enfants. Et quand il résisterait, quand le prêtre vaincrait le père, quand il accomplirait toutes les œuvres du sacerdoce, je craindrais encore qu'il n'en conservât pas l'esprit. Non, il y a dans le plus saint mariage, il y a dans la femme et dans la famille quelque chose de mol et d'énervant qui brise le fer et fléchit l'acier. Le plus ferme cœur y perd quelque chose de soi. C'était plus qu'un homme, ce n'est plus qu'un homme l »

Puis, de la main d'Alexandrine, ce passage de Nodier :

« Le Dieu souverainement bon qui se trouvera peutêtre de l'indulgence pour le crime, serait-il inexorable pour une erreur pieuse et sincère? Je ne saurais le croire, et Dieu ne peut pas avoir permis que la pensée de sa faible créature fût plus bienveillante que lui, »

Alexandrine met en marge que «ce ^dissdige dangereux lui avait été au cœur. »

Elle le nomme dangereux à cause de la portée encourageante qu'il pouvait avoir pour la mollesse avec laquelle (suivant le jugement qu'elle en porta plus tardj elle recherchait la vérité, à cette époque où son âme flottait encore incertaine entre ses deux croyances.

Le voyage d'Odessa, dont il a été plusieurs fois ques- V'on, était décide. Il avait pour but d'; monor Alexan-

drine à sa mère et de passer avec elle Tété dans la magnifique terre du prince Lapoukhyn, entre Odessa et Kiefif. Les médecins avaient vu un avantage à ce voyage pour Albert, à cause de la longue traversée, et, apr^s quelques indécisions, il avait été enfin résolu qu'ils viendraient à Naples y prendre le bateau de Malte, où ih devaient s'embarquer pour Constantinople, et de Ih se rendre à Odessa. C'était une grande entreprise et une grande séparation, mais on en espérait un bon résultat pour la santé d'Albert, et, pour Alexandrine, c'était une grande joie d'aller revoir sa mère. Quant au long voyage, ni l'un ni l'autre n'en étaient effrayés. Le comte Puibus, en apprenant cette détermination, s'était offert comme le compagnon et le protecteur de leur route, avec celle amitié dévouée dont il fit preuve en toute occasion, et ils lui avaient donné rendez-vous à Naples, où ils étaient attendus par nous avec toute l'impatience qu'on peut se figurer, heureux de les revoir, et tristes de penser qu ils devaient sitôt nous quitter encore.

Ce fut, je crois, l' avant-veille de leur départ de Pise, qu'Albert écrivit en italien une longue lettre au P. Luigi Galligani qui la conserva et, cinq ans plus tard, la rendit à Alexandrine. Le commencement s'en est perdu, mais voici la traduction de la partie qui en reste ;

« ...Je sens donc qu'il ne m'est pas permis de douter que Dieu ne continue à regarder ma femme bien-aîraée {la mia diletia sposa) avec ces yeux de miséricorde et de tendresse qu'il jette toujours sur les âmes droites, sinij^les et cherchant la vérité. Ces qualités, vous avez pu juger qu'elle les possède, et vous avez discerné facilement, uuni père, combien il y a en elle de tendresse et de charité. Cesi à la grâce de Dieu que je dois ce qu'elle est, ainsi que le bonheur qu'il m'a accordé de la rencontrer en ce nioudet et de permettre qu'elle devint ma femme, et le trésoi' et là I. 47

joie de toute ma vie. Je ne cesserai donc jamais de bénit le Seigneur, et de tout espérer de son infatigable miséricorde. J'emporte de Pise un souvenir qui me sera tou» jours très-cher (una rimembranza che mi sarà sempre tenerissima). Je n'oublierai jamais votre chère et paternelle sollicitude pour nous. J'espère que vous n'en doutez pas. « Je finis, mon père, en vous demandant votre bénédiction, et en vous assurant que vous avez, en nous, deux enfants qui conserveront toujours pour vous le respectueux attachement auquel vous avez tant de droits.

C ALBERT DE LA FeRRONNATS. D

« p. 5. J'espère que vous pourrez comprendre mon mauvais italien, et que vous excuserez, mon père, toutes les fautes qui ont pu tomber de ma plume, peu habituée à se servir de la langue dans laquelle je vous écris. »

Alexandrine, lisant cette lettre pour la première fois cinq ans plus tard, y ajouta ces vives paroles :

c( mon Albert ! avec quels yeux tu me voyais I Mais comme ta foi a été récompensée, ainsi que ta certitude que Dieu me regarderait avec miséricorde î mon Dieu ! continuez, continuez! car je ne suis pas encore sauvée. Mon ange, intercède pour moi l »

Sauvée I non, elle ne l'était pas alors, puisqu'elle vivait encore. Mais aujourd'hui, aujourd'hui, mon Dieu, qu'à mon tour je copie ces lignes écrites par elle, ne m'est-il pas permis d'espérer avec une douce confiance qu'elle a enfin réellement atteint le but et reçu en inaliénable partage la béatitude, la paix et le salut I

Le 23 mars, ils s'embarquèrent à Livourne sur le Sully, et le 26, Eugénie écrivit en grosses lettres dans la gazette des événements de la famille (qu'elle avait commencée le iûur du mariage d' Alexandrine et qu'elle

continuait toujours) ^ : « Arrivée des Albert. A huit heures, mon père nous annonce que le bateau est signalé et qu'ils arrivent. Emma, maman, mon père et moi au port. Grand bonheur en nous revoyant; revenus avec eux, ce soir à la maison, tous ensemble et heureux. Albert va beaucoup mieux I »

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