‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 24 sur 53 · ALEXANDRINE A MONSIEUR DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

ALEXANDRINE A MONSIEUR DE MONTALEMBERT

« 28 mars, Naples.

« Mon cher Montai, vous voyez où nous sommes arrivés heureusement par le Sully, et. Dieu merci, Albert va bien. Notre grand voyage est décidé. Nous supportons tous deux très-bien la mer et évidemment elle fait grand bien à Albert. Nous nous embarquerons donc probablement à Malte, mais nous attendons Putbus, qui a renoncé à son voyage de Paris. Vous jugez du plaisir que j'ai à revoir mes sœurs. Je n'ai pas de temps, excepté celui de penser à vous, mais pas du tout celui de vous écrire. Je suis fort élégante, c'est dommage que vous ne puissiez pas me voir, et je n'ai pas encore fait de bêtise. Adieu, cher bon ami, mon amitié pour vous est grande et ne changera pas.

ce Soyez heureux, je le demande à Dieu, et priez pour nous. Votre amie « Alex. »

1 . Cette Gazette était une suite de Tancien Journal qu'Alexandrine avait nommé ainsi ^ et qu'elle termina le jour de son mariage. Ce n'était point là le journal où elle écrivait ses impressions et ses pensées, et dont tant de passages ont été cités. A l'époque où nous en sommes, elle continuait toujours à écrire ce second journal, et eUe conserva cette habitude pendant quelques années encore. La Gazette dont il est ici question, et dont Eugénie s'était faite rédacteur après le mariage d'Alexandrine, ne contenait que le récit des incidents de chaque jour. Il demeurait ouvert sur la table, et chaque membre de la famille y écrivait à son tour ce qui s'était passé dan» la journée.

ALBERT {dans LA MÊME LETTRE).

« Cher ami , nous avons été dans une telle agitation depuis quelque temps, que je n*ai pu répondre à ta dernière lettre, et je n'y répondrai pas encore aujourd'hui, pressé comme je le suis par l'heure du départ du bateau. . Je crains bien qu'on ne me fasse encore passer l'hiver prochain en Italie. Mais mon père va en France, àia fin de ce mois, y préparer enfin un établissement qui pourra, je l'espère, nous contenir tous. J'ai hâte d'en être là, car mon mal du pays augmente chaque jour. Rappelle-moi au souvenir de l'abbé Lacordaire. Que ne donnerais-je pas pour suivre ses conférences S et en tout pour me trouver un peu au milieu de tout ce mouvement de cœur et d'esprit que l'Italie connaît si peu! Cher bon ami, voilà encore probablement une bien longue séparation entre nous deux, mais ne cesse jamais de nous regarder, Alex et moi, comme tes meilleurs amis. Écrivons-nous souvent. Dans ma prochaine 'ettre, je te dirai quelle adresse tu dois mettre sur les tiennes. Une bonne poignée de main à Rio et mes respectueux hommages à sa femme. Si tu vois l'abbé Martin, assure-le de mon inaltérable attachement. »

JOURNAL D'ALBERT

(Suite.)

t Naples, 29 mars i83S.

c Les derniers jours de mon séjour à Pise ont été si occupés, si agités, que mon journal née' est rouvert qu'ici,

t. C'est au carême de cette môme année 1835 que Tabbé Lacordaire commença les conférences «|ui ont immortalisé sa mémoire et la chaire de Noire-Dame.

Nous avons eu la traversée la plus heureuse, peu de monde à bord, ma femme seule dans la cabine des dames. Ni elle ni moi n'avons souffert. C'est le premier i^oyage que nous ayons encore fait entièrement seuls ensemble. Nous nous sommes arrêtés à Givita-Vecchia. Que de souvenirs pour nous, sur toute cette route ! Arrivés à Naples, je ne pouvais en croire mes yeux. La vue de ces côtes, empreintes toutes, plus ou moins, pour moi de souvenirs ineffaçables, tout ce parfum qui n'est l'âme que de Naples au monde, que l'on ne retrouve qu'à Naples, tout cela se mêlait à mes chères impressions passées, qui venaient à ma rencontre, et qui, charmantes et toujours aussi jeunes qu'à l'époque de mon départ, semblaient m'entourer à l'envi et chercher à effacer les émotions que j'avais pu ressentir ailleurs. Et moi, vous connaissez ma faiblesse, je me livrais tout entier et je donnais accès dans mon cœur à toutes leurs chères séductions. Naples ! je te dois les battement» les plus violents de mon cœur !

a Que de nuances renferme ce mot de volupté I Qu ai-je ressenti si vivement à Pise, sinon de la volupté? Mais, ô mon Dieu ! celle-là devait vous être plus agréable ! D'où vient qu'à Pise vous étiez mêlé à tout ce que je sentais ? L'état de mon âme y était moins fiévreux. D'où vient qu'à Pise je rapportais tout à vous? Je ne jouissais de rien sans vous. Et à Naples, la beauté de ce qui m'entoure fixe mes sens, et mon âme s'arrête et se perd dans la beauté de votre ouvrage. Pourtant, mon Dieu, vous ne condamnez pas non plus cette voJ^ipté. Elle s'humanise davantage, il est vrai, mais le cri de l'âme après s'être ébattue, après avoir tout traversé, n'en arrive pas moins jusqu'à vous, et faites, ô mon Dieu, qu'il n'en soit pas moins pur pour cela. La faute en est, seule, à cette nature si belle, si resplendissante I Notre pauvre et faible

cœur se perd dans tant de merveilles, et il ne vous cherche plus, parce qu'il croit vous posséder.

HISTOIRE D'ALEXANDRINE

(Suite.)

« Vendredi, 3 avril. — J'ai fait des courses avec Albert. Nous avons trouvé l'excellent monseigneur Porta au lit, et malade. Il me remerciait tant ! et me répétait souvent son mot sur la famille d'Albert, son : « tuUisanti! » et, à moi, il me dit que je serai « santa pure, » De là, chez M. Valette, le ministre protestant, qui nous accueillit fort bien et nous parla de pauvres trappistes qu'il assistait.

a Dimanche, 5 avril. — Albert et moi, nous avons été parler à un médecin qui se trouvait chez la comtesse de Maistre; puis j'ai été déjeuner chez Pauline, où la conversation tomba sur les différents genres d'affection, et devint bientôt une discussion. Albert vint me reprendre et nous trouva au plus fort de la dispute. Il m'emmena et marcha un peu avec moi à la Villa Reale, et là il me gronda en me disant qu'il détestait les disputes; en toutes choses, il n'aimait que de la paix.

« Soirée, musique et assez de monde. J'aimais, en ce temps-là, à me parer et à circuler au milieu d'un peu de monde dans ce grand et beau salon *. Albert, tout au contraire, quand il y avait du monde, aimait à se retirer dans sa chambre et regrettait souvent le temps de Pise.

Lundi, 6 avril. — Je fus avec Pauline à une soirée chez la duchesse de Santo-Teodoro, et c'est la dernière fois que nous ayons été dans le monde ensemble. Cette

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