Au palais Gallo
circonstance grava dans la mémoire de Pauline le souvenir de ma toilette, ce jour-là, et elle me Fa rappelée depuis. J'avais une robe de velours noir, et dans mes cheveux, au cou et sur le corsage de ma robe, des rubis roses montés en émail noir.
« Je ne sais plus quel jour, mais ce fut un de ceux-là, qu'Albert se plaignit d'une manière assez sérieuse de ce qu'il avait été cinq heures sans me voir. J'étais sortie pour d'indispensables courses, en sorte que je m'écriai : (( Est-ce ma faute ? Est-ce que cela m'amuse ?» Et impatientée de l'injustice d'Albert, qui avait l'air encore fâché, je lui griffai le doigt comme aurait pu faire un chat. A l'instant il se mit à rire et à regarder si drôlement son doigt que je vis avec joie que la querelle était finie. Mais je restai bien honteuse de ma vivacité et j'allai la confesser à Pauline, qui en rit aux éclats.
« Samedi, 11 avril. —Ce jour-là je fus bien triste. Cela venait d'une lettre qu'Albert avait écrite à Montai et que je lus. Cette lettre, la voici :
ALBERT AU COMTE DE MONTALKMBERT
a Cher bon ami, tu me disais dans ta dernière lettre que tu étais honteux de n'avoir pas encore répondu à la nôtre du 8 février. Combien je dois plus encore me reprocher mon impardonnable silence I Comment va ton frère? Que devient-il? Et toi même, es-tu toujours aussi triste? Quand renouerons-nous notre chère vie de Pise ? Mon père part à la fin du mois pour Paris, où j'espère que tu le verras. Il va chercher à acheter où à louer une terre pour plusieurs années. J'espère qu'il trouvera ce qu'il cherche et que nous aurons enfin un home, nous rappelant nécessairement en France. Je me vois menacé de passer encore l'hiver prochain en Italie, mais je n'y veux point songer d'avance, car j'ai un désir poignant de
Î?e4 RÉCIT D'UNE SŒUR.
rentrer en France. Et plus cette sorte d'émigration forcée se prolonge, plus je crains qu'elle ne me soit funeste. Il y a, dans ce moment-ci, un mouvement parmi la jeunesse de France dont je regrette chaque jour de ne pas ressentir Tinfluence. Cette vie, ce besoin de croyance, cette nouvelle et brillante aurore de la foi que l'impiété avait obscurcie, rien n'est plus beau, et, auprès de cela, [Italie semble bien morte!
a En attendant, nous partons à la fin du mois pour Constantinople. C'est un bien beau voyage et je te regretterai à chaque instant. Nous touchons à Palerme, à Girgente, à Malte, à Smyrne, etc.; puis, vers le mois d'août, nous reviendrons probablement par la même route, et alors Dieu sait où nous passerons l'hiver : fais des vœux pour que ce voyage de mer me préserve de la nécessité de le passer hors de France. Cher ami, tu dois comprendre mieux qu'un autre l'urgence de notre retour, car ce ne sera que revenu de nos courses interminables qu'il me sera permis d'espérer voir s'accomplir l'acte qui complétera le bonheur calme et sans nuage dont ma vie serait frustrée sans cela! Nous voici bientôt à Pâques et je ne le dii qu'à toi, mais je souffre autant que tu peux le comprendre de voir mon Alex ne s'associer que d'iitention, dans ces jours-ci, au bonheur dont le cœur de tous est rempli. Cet état qui n'en est pas un, ce moment d'incertitude, de doute, de transition, est affreux. Il lui faudrait un de ces prêtres que Ton rencontre en France, mais que Ton ne retrouve pas ici. Tu comprendras facilement te que je souffre à l'idée de passer encore un an dans cette position, et, je te le répète, je n'ai d'espoir que dans la France pour trouver celui qui saura verser dans son âme le besoin de fixité, dont l'absence (quand cet état se prolonge) doit finir par avoir la plus tris«« influence sur les sentiments religieux.
« Parle de nous à l'abbé Lacordaire. Dis-lui combien
j'envie tous ceux qui assistent à ses conférences. Il n'y a que Paris pour ces ressources intimes dont Idnie no peut se passer. Cette vive émotion qui vous rapproche de Dif!u ne se fait bien sentir que là où cet aDiour est actif! Ici la somnolence, la nonchalance vous pénètre de toutes parts. On a besoin d'amour, mais celui qu'on ressent en Italie est énervant; même dans les clans Je Târae vers Dieu, il y a je ne sais quoi de mou, do hlche, de ténébreux. Rien n'est clair, tout y est vague. Comment les idées les plus fondamentales ne s'en ress^entiraienl-eHes pas? L'Italie a un parfum qui demande une ame forle ; encore finirait-elle par être domptée si elle le respirait trop longtemps sans aller se retremper d;ms une charité plus active et plus vivifiante, dans un uuiour plus austère. Combien ce que tu me dis de l'abbé de Lamennais doit navrer ses amis ! Mais quel est le fond de sa pensée? Car chacun interprète l'état de son tlnie h sa manière et ses ennemis ne manquent pa^ do profiler' de l'incertitude où il nous laisse sur la forme précise qu'il voudrait donner à son utopie, pour lui prêter les pensées les plus désastreuses. Dis-moi aussi quel est l'ouvrage auquel travaille Rio. Tu penses bien que cela est du plus grand intérêt pour moi. Je te quitte, mon bien cher ami. Prie pour mon Alex, prie pour nous!,..
HISTOIRE D'ALEXANDRINÊ,
(Suite.)
« J'étais bien triste, je ne pouvais penser à cette lettre sans fondre en larmes. N'ayant eu aucune fayon
communiqué avec le culte protestant à Pise (n'y ayant pas même pensé), Albert se demandait pourquoi je voulais faire autrement à Naples. Je sentais que c'était pai'ce que je ne voulais pas qu'il revînt à ma mère que je n'y avais pas été, et que c'était aussi par respect humain, à cause des protestants de Naples et de M. Valette. J'étais bien douloureusement agitée. La nuit de ce jour, je veillai jusqu'à trois heures du matin avec Eugénie, qui me consolait de son mieux au milieu de mes larmes et me promettait que tout s'arrangerait. Nous ouvrîmes pendant cette nuit le petit livre de textes que ma mère m'avait donné au moment de mon mariageS et je fus bien contente de tomber sur ce passage :
a Éphraïm n'a-t-il pas été pour moi un enfant chéri? Ne ra'a-t-il pas été agréable? Car, depuis que je lui ai parlé, je n'ai pas manqué de m'en souvenir. C'est pourquoi mes entrailles se sont émues à cause de lui et j'aurai *.ertainement pitié de lui : dit l'Éternel. » (Jérémie, x.vxj, 20.)
tt Lundi 13 mars. — J'allai à la chapelle protestante, conduite par Albert, qui me laissa à la porte.
a Je souffris beaucoup de me séparer ainsi de mon mari pour m'approcher de Dieu, et ce fut avec un vif sentiment de soulagement que je me retrouvai ensuite près de lui. Dieu merci ! ce fut la dernière fois de ma vie que je participai au culte protestant.
rr Jeudi 16 avril. — Albert a communié avec toute sa ftunille. J'ai été malade. Le chagrin que je ressentais ùf notre séparation spirituelle ajoutait encore à mon* malaise. »
h Un petit livre reUé en vel'^iirs violet et monté en or.
ALBERT AU COMTE DE MONTALEMBERT
• IT avriL
(K Cher ami, nous partons lundi et c'est Eiujuurd'huî vendredi. Mon père, qui part pour Paris, le portai ii nja lettre. Nous revenons d'Odessa au mois d'aoûi pour passer l'hiver dans ce pauvre Pise.
« J'ai le mal du pays, et cette obligation Je passer encore un an hors de France me désespère. La réaction qui s'y opère en ce moment est si grande, si iulEn-ossanlo ï Pourvu que cette ardeur n'entraîne personne au de là des bornes! pourvu aussi que ceux qui sont chargeas de nous contenir comprennent bien le pas immense ([iw nous faisons en ce moment, et qu'au lieu de l'arrêter, ih se mettent à la tête pour nous donner foi, amour, e^sfH^i iiiice I
« Je lis en ce moment le livre de l'abbé Bauhiid {P/n^ losophie du Christianisme), Il m'intéresse viveiiîent. Je trouve qu'il développe admirablement rhisluiit; de la vraie religion, la suite incontestable des pronies^ei^ et de leur accomplissement. Que lui reproche-t-on d^nc? Tout ce que j'ai lu de lui me semble parfaitement oi ihinJoxc, et cependant mon frère Fernand, qui l'admire benueonp, nous écrit que l'évêque de Strasbourg lui a interdit de prêcher. Ce qui est désolant de nos jours, e rst œttn opposition de la tête. Enfin ! la Providence ne permet rien sans intention, et peut-être cet arrêt des ch*^ts de l'Église est-il voulu de plus haut, pour tempérer 1 ardeur de tant d'âmes jeunes et ferventes qui, avec t-elte soif d'avenir, pourraient (livrées à tout leur chaleurrux vouloir du bien) outre-passer les limites salulaiiet^. Oaoi qu'il en soit, je remercie le ciel de m'avoir lait naître dans notre temps, car nous verrons de beïlc^s clioses s'accomplir. »
Ln 30 avril 1835, vers les trois heures de Taprès-midi, Albt^i l et Alexandrine étaient à bord du bâtiment anglais qui devait les conduire à MalteS à l'heure même où mon père et ma sœur Albertine, qui partaient pour la France, s'embarquaient sur le Sully pour aller à Marseîllo, et, nous qui restions, nous allions en petite barque, d'un bâtiment à l'autre, disant bien tristement adieu ^ ceux qui partaient, et surtout à ceux qui allaient le plus loin, et dont l'absence devait être la plus longue.
G<' fut ainsi dans la baie de Naples, sur le pont de ce bâtiment anglais d'où il nous parla longtemps encore, que je vis pour la dernière fois Albert debout et bien portant. Sa ligure animée, l'expression tendre et triste de ses yeux m'est encore présente.
Lorsque je le revis, hélas ! après ce jour, ce ne fut plus que pour lui dire un autre et plus long adieu! Mais cette crainte était encore bien loin de mon esprit au moment dont je parle. On s'en étonnera peut-être, et la longue illusion que nous conservâmes tous peut paraître étrange auK iudiifférents ou aux gens assez heureux pour ne pas savoir ce que c'est que de trembler pour une vie précieuse et chérie. Mais ceux qui ont connu cette angoisse aavont quel voile jettent alors à la fois sur les yeux l'espérance et la terreur. Je crois d'ailleurs que Dieu periiie[ [)arfois que cette illusion prolonge le bonheur jus- (pi au jour où, en face de la dernière épreuve, sa main puissante raffermit enfin les cœurs, et leur donne tout d'ini coup le courage qu'ils n'avaient jamais eu jusqu'alors.
1 , Le comte Putbus était arrivé deux jours auparavant afin de ft'LLnÎMrquer avec eux. Il voulut partager la fatigue de ce grand vQVîi^ti, dans la pensée qu'il leur serait utile. L'inexpérience d'AIexandhnt! iA la santé si délicate d'Albert rendirent en effet inappréciables pour touâ deux l'appui et la présence de cet excellent ami et compa^îiuii de voyage.
RÉCIT D*UNE SŒUR. 3(ï9
Il est certain, du reste, que plusieurs médecins av mm regardé cette longue traversée comme un rciïK^dc efïicacc pour Albert; leur opinion motivait notre c^in fiance, cl, ainsi qu'on le verra, Tévénement sembla d'abord la juiîlifier. Notre principal motif de tristesse au iDOmcnt de leur départ était donc la grande distance qui iillail nous séparer et la difficulté d'avoir d'eux, pendant ceUe a bserice, des nouvelles fréquentes et faciles. Mais aiïjourd'lmi, grâce à leurs lettres et au journal de tous Us deux pcin dant ce long voyage, nous pouvons facilement les siûvï-c voguant vers FOrient et racontant, chemin îaisaul, les incidents et les impressions de chaque jouj'. Cette nairation est, il est vrai, souvent brève et incomplète, mais elle me semble cependant préférable à toute uutre, el il me serait impossible de chercher à lui subslituei" un récit plus suivi.
JOURNAL D'ALEXANDRINE (A BORD
« 30 «vril \Wn,
«... A trois heures, nous sommes tous montes î\ bord du Sully y pour dire adieu à mon beau-pc'îî-e H h Albertine. Ceux qui restaient nous ont ensuite aifo m pagnes à bord de notre bateau. Hector de Béarn est venu nous dire adieu. Ils sont tous restés quelques instants, puis ils nous ont quittés! mon Dieu! protégez-nous tous, tous, tous, et tous ceux que chacun de nous, nous aimouîi..* La barque de ma bellc-mèro avec Pauline, blngènie^ Olga, est restée longtemps entre les deux hâtimenls qui emmenaient d'un côté leur père et Albeiline^ de Fautre Albert et moi... Musique sur notre bale;tu.*. Mer calme, n
JOURNAL d'aLBERT (a BORD).
ti Me voici écrivant dans la cabine du bateau qui nous empoï'te vers l'Orient. Au fond, c'est un voyage assez extfavagaiitj et, pour le faire passer pour raisonnable, il faudi a me voir revenir fort comme un Turc.
« Nous sommes partis à trois heures de Naples. Mon bon père partait à la même heure pour la France. Ma mère et mes sœurs nous regardaient d'une petite embarcation, ne sachant auquel aller. Les adieux sont tristes, et si l'on avait assez de courage pour se les épargner, cela vaudrait bien mieux. Le commencement de notre navifiçatiûn se passe à merveille. Les officiers sont d'une extrême good nature. Le commandant ne parle pas françaisj je lui parle anglais et je laisse à penser combien nous causons fluently de la sorte... Nous avons longé les chèies cètes de Sorrento et vu Amalfi, après quoi doublé Capri, puis nous n'avons plus rien vu. »
« Malte, 2 mai 1835.
« Le lendemain du jour oti je vous écrivais, nous étions à la pointe du jour près au Stromboli. Il fumait comme i\ son ordinaire, mais comme il faisait grand jour, nous ne vîmes pas de feu. Le temps était trèscouvert quand nous passâmes le détroit de Messine. Les dei'nîères côtes de la Calabre doivent être charmantes, celles de la Sicile le sont aussi; mais, pour voyager par lerro, ou doit avoir de grandes difficultés à surmonter, la plage étant coupée de distance en distance par des ravins par où s'écoulent les torrents venant des montagnes. Uuand nous sommes arrivés devant l'Etna, les nuages qui nous cachaient sa cime se sont dissipés et nous avons pu le voir en entier. Le lendemain matin.
nous étions en vue de Malte, où nous sommes arrivés à midi. C'est avec assez de peine que nous sommes pari^enus à nous loger; enfin le soir nous sommes entrés dans un charmant appartement. Hier dimanche, nous avons entendu la messe à la cathédrale, qui est belle et d'un grand intérêt. Le pavé est couvert des tombes des chevaliers sur lesquelles sont incrustées leurs armoiries. Du reste, je crois que je partirai sans avoir vu grand'chose, la chaleur étant excessive et ma toux assez loin de me laisser en repos, ce qui ne me rend pas fort gai. Personne plus que moi n'est content de voyager, mais quitter une auberge pour aller dans une autre, avoir Tunique satisfaction de se dire : Je suis à Malte, à Smyrne, à Constantinople, et ne les connaître que par ouï-dire, vous m'avouerez qu'à cette manière de voyager, une petite vie bien calme, bien monotone, mai§ réelle, est préférable.
« Nous faisons tous nos préparatifs pour aller à Smyrne, c'est-à-dire que le cher comte Putbus s'agite pour nous, car, pour moi, je ne quitte pas la maison. Il a pris un bâtiment pour nous seuls. On nous mène à Smyrne pour cent piastres. Il faut maintenant que nous achetions lits, linge, assiettes, chandeliers, couvertures, verres, etc.; et puis nous allons faire nos provisions. Il y a ici un homme qui a un magasin très-bien assorti de comestibles que Ton peut conserver, et nous emporterons, outre cela, un bon nombre de poulets vivants, force macaroni, etc.
« Cette ville me paraît charmante, mais si je ne puis m'y promener plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent, j'en emporterai une idée fort vague. De belles maisons, des rues fort propres, tout le monde parlant anglais. Quant à la langue indigène, c'est un mélange d'arabe et d'italien incompréhensible. »
ALBERT A MA MÈRE K
ffl Malte, 11 mai.
« Ma mère bîen-aîmée, je ne veux pas quitter Malte sans vous demander encore votre chère bénédiction. Écrivez-nous souvent et les moindres détails; songez à la soif que nous avons de vos écritures. Nous quittons Malte en bonne santé. Que Dieu nous protège. La partie intéressante de notre voyage est devant nous, et je me promets une grande jouissance en longeant les îles de la Grèce et en voyant Smyrne, Gallipoli, les Dardanelles, Constantinople. J'ai seulement un trop grand mal de vous tous et de la France, en sorte que mes yeux, trop souvent tournés en arrière, perdent parfois le charme de ce qui est devant eux. Malte m'a fort intéressé. Nous avons vu et revu la belle cathédrale et les tombes des pauvres chevaliers qui s'y trouvent en si grand nombre. Les femmes sont ravissantes. Adieu, ma mère bienaimée. Bénissez-nous, et, avec Taide de Dieu, nous passerons, d'ici à un an, d'heureux jours ensemble dans noti'e chère France. Embrassez notre Jane, Paul, Olgette, Auguste. Il est minuit; nous partons demain à onze heures. Votre Albert qui vous chérit. »
Alexandrine ajoute : « Ma bonne mbre, votre Alexandrins vous embrasse de tout son cœur. Soyez tous bien heureux, comme nous le demandons à Dieu, et espérons être un jour et bientôt tous réunis. »
ALBERT A MON PERE*
« Malte, 11 ma!.
f Nous sommes encore bien près de Naples, et cepen-