‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 28 sur 53 · A MON PÈRE · texte numérisé non relu

A MON PÈRE

a ... Smyrne m'a fait le plus grand plaisir, mais depuis que j'ai vu les Dardanelles et Constantinople, toutes mes autres impressions admiratives s'évanouissent. ....

tf M. de Boutenieft'a été des plus aimables; bien qu'il soit k Térapia, il nous a écrit pour nous offrir sa maison de Péra. Nous avons tous refusé, en nous confondant en remercîments. J'irai voir l'amiral Roussin, que je connais depuis Tépoque du voyage de Fernand sous ses ordres.

« AdieUp mon bon père, aimez-nous et priez pour nous. Fasse le ciel que vous veniez nous rejoindre à Pise, au mois de septembre. Si vous voyez Montai, dites-lui que je lui écrirai incessamment, et qu'il est bien souvent de liers dans nos entretiens. Putbus me charge de ses souvenirs pour vous. Il est excellent et le meilleur compagnon de voyage du monde. Mon Alexandrine est belle et bien portanle et vous aime de toute son âme. n

JOURNAL d'alexandrins.

« Jeudi, 4 juin. — Nous avons vu arriver ce matin M. Sabouroff venant d'Egypte, ayant Tair d'un Turc. Peu après, le ministre de Prusse, le comte de Kœnigsmarck, est venu nous prendre, et nous sommes sortis accompagnés de son drogman et du nôtre, d'un kawas (janissaire), en hideux costume européanisé et marchant en avant, un bâton à la main, pour écarter les Grecs dont le contact pourrait être dangereux, et du chasseur du comte de Kœnigsmarck.

a Embarqués dans le calque fort élégant de la légation de Prusse, visité plusieurs bazars, fait des achats de parfums, et marchandé des châles que j'ai maniés témérairement, à ce que m'a dit M. de Boutenieff, qui m'a appris qu'il fallait les aérer avant de les toucher. Il y a, au fait, toujours des accidents de peste à Gonstantinople, pas à Péra heureusement.

a Vu l'hippodrome, superbe mosquée du sultan Ach^let, dont nous avons aperçu de loin l'intérieur qui ressemble à la nef d'une église chrétienne. On nous a montré ensuite le serpent (jadis Trépied de Delphes), dont les Turcs ont coupé les trois têtes, puis la charmante cour du sultan Bajazet, et la tour du Seraskier, au haut de laquelle nous sommes montés. J'avais supplié Albert de demeurer en bas, mais à peine en avais-je atteint le sommet que je l'ai vu à côté de moi. Quelle imprudence I Il faisait tant de vent là-haut ! Dieu veuille que cela ne lui ait pas fait de mal. La vue était admirable de cette hauteur, et, sans cette crainte, j'en aurais beaucoup joui.

« Vendredi, 5 juin. — Aujourd'hui vendredi, qui est le dimanche des musulmans, nous nous sommes mis en marche vers onze heures, pour aller voir le sultan se

rendre à une mosquée. Nous étions près de son charmant palais en Asie, lorsque nous l'avons vu sortir, et nous Favons suivi de loin. Les canons placés sur le rivage ont tiré. Les vaisseaux ont salué. Le Bosphore était plus beau que jamais. Le palais est grand, riant, doré, et on entrevoit, au delà, des jardins délicieux. Nous avons entendu de la musique au moment où le sultan en sortait, et, à son retour de la mosquée, nous nous sommes trouvés assez près pour respirer Todeur des pastilles du sérail qu'on brûlait devant lui. Trois chevaux avec des selles brodées de perles, d'émeraudes et de rubis attendaient dans la cour. Le sultan en a monté un. Il a une belle figure, grave, sombre et remarquable, malgré Taffreux fez rouge dont il était coiffé. Nous l'avons régardé passer, puis nous nous sommes remis dans notre barque pour nous rendre aux Eaux-Douces d'Asie, où nous nous sommes trouvés sous des arbres magnifiques, entourés de la plus belle verdure, et environnés de gens revêtus de toute sorte de costumes, se promenant, s' amusant, et avalant une foule de rafraîchissements dont nous avons pris notre part. Je vois de loin une jeune Turque, assise sur des coussins avec d'autres femmes. Je m'approche d'elle, elle me fait asseoir avec une grâce amicale. Mon interprète m'aide un peu, puis il s'éloigne avec Albert. Elle baisse alors la partie inférieure de son voile, pour me laisser voir en entier la plus charmante figure du monde; elle a dix-huit ans. Elle me montre aussi ses habillements et regarde les miens avec curiosité. La finesse de ma taille a l'air de la surprendre (ces dames n'en ont aucune), un châle de cachemire est serré autour de la sienne. Un peu après, elle appelle M. Pétracké (mon drogman), et avec beaucoup d'empressement et de grâce, elle lui dit qu'elle m'invite à aller chez elle le lendemain avant midi, ou plus tard

chez une de ses amies à Bujiikdèré. La manière de saluer turque est on^ne saurait plus gracieuse. On porte la main h la poitrine, puis à la bouche, puis au front.

« Samedi 6 juin. — Partis à onze heures et demie, avec notre drogman, pour aller trouver ma belle petite Turque : elle était partie pour Bujukdèré. De là à Térapia, où Albert voulait faire une visite à l'amiral Roussin; puis, après une visite à une parente de notre drogman qui m'a fort intéressée, à la légation de Russie, à Bujukdèré, où l'on nous a renvoyés en disant qu'on ne recevait qu'après dîner. Il était quatre heures. Sur cela, je me décide à aller à la recherche de ma jeune Turque. Nous étions déjà près de la maison qu'elle m'avait indiquée, lorsqu'un domestique du ministre de Russie accourt pour nous dire qu'on nous attend chez lui pour dîner. Putbus me conseille néanmoins d'aller voir un instant ces femmes qui m'inspirent beaucoup de curiosité. Je m'y décide, me croyant à deux pas de leur maison; au lieu de cela, on me fait gravir une haute colline: j'arrive essoufflée, agitée, de peur d'être trop en retard pour le dîner. J'aperçois une vue admirable, dont je suis trop pressée pour jouir; enfin je suis introduite dans un kiosque où ma Turque était assise avec son amie et d'autres encore, à visage découvert, des roses dans leurs cheveux. On leur apporte des bonbons d'Europe, dont je m'étais munie pour elles, en échange des confitures que je savais qu'elles m'offriraient. Mais elles n'en ont pas eu le temps, car je n'ai fait que m'asseoir et me lever, talonnée par la hâte dans laquelle j'étais, et un peu aussi par l'embarras de ne pouvoir rien dire. Ma petite belle, plus belle que jamais, se lève aussi et me suit jusqu'à la porte, et là me retient encore pour parler à mon drogman (sans se donner la peine de remettre son voile) eî le charger pour moi d'une fc^le de politesses.

« Enfin nous arrivons, Albert et moi, chez monsieur et madame de Boutenieff, qui nous reçoivent avec une bonté extrême. On cherche Putbus, qui s'était caché; on le découvre enfin, et on Tamène pour dîner avec nous.

« Après le dîner, nous avons été prendre le café au jardin, et M. de Furhmann, le secrétaire de la légation, nous a montré un kiosque charmant, qui lui appartient et qu'il nous avait offert, à Albert et à moi. Là j'ai trouvé et revu avec plaisir le jeune Grégoire Gagarin. Nous ne les avons quittés que tard; à notre retour, la lune était levée, le temps magnifique, et la soirée a bien terminé cette agréable journée.

« Dimanche 7 juin. — A 1 heures, Albert et moi à la messe à Sainte-Marie (des Francs). On m'a conduite dans une galerie séparée où il n'y avait que des femmes. L'orgue, la grand'messe, la pensée des chrétiens réunis ainsi pour prier, sous la domination d'un sultan, tout cela, je ne sais pourquoi, m'a attendrie^.

a A une heure, avec le comte de Kœnigsmarck , aux Eaux-Douces d'Europe, où, grâce aux prérogatives de mon compagnon, j'ai vu le palais du sultan, très-bien situé, construit en bois comme tout Test ici, et assez beau intérieurement; quelques jolis plafonds, quelques salons passablement beaux, ornés sans goût et bariolés; assez d'élégance cependant et de fraîcheur, et une nature charmante, qu'on aperçoit à travers la profusion de fenêtres qui se trouvent là comme partout. Nous avons vu de loin une grande et magnifique tente verte, et dans le même lieu, une foule de gens qui venaient s'y divertir, et nous

1. Voici ce qu'Alex met en marge, à ce passage de son Journal : « J*ai eu là une de ces touches invisibles du Saint-Esprit, dont le souvenir est plus vif que celui de bien des choses matérielles. La messe me fiiisait alors, je pense, le même effet que le soleil aux aveugles. » .

noussommes arrêtés pourvoir des Grecs exécuter, les cheveux épars, la danse la plus incroyable et la plus absurde.

« Nous avons aussi visité aujourd'hui Ayoub, où se trouve la mosquée du sacre, dont l'entrée est absolument interdite. Mais la cour, ornée de deux magnifiques platanes, en est charmante. Les tombeaux qui environnent ce lieu le sont aussi. Il en sort des rosiers en fleur, et des grilles, ou plutôt des cages d'or, entourent quelques unes de ces tombes, entre lesquelles croissent les plus beaux arbres du monde. La chapelle funéraire de la sultane est surtout remarquablement belle. Les tombes y sont revêtues de nacre de perles, et des châles de cachemire étaient jetés sur quelques-unes.

« Mardi 9 juin. — Accompagnés de M. Texier*, nous avons aujourd'hui commencé nos courses par la mosquée Jenigané, bâtie par la sultane Validé. L'intérieur m'a frappée, non moins que ne l'avait fait la charmante architecture mauresque de Textérieur; cette architecture est grande, solennelle et me plaît. Le pavé était couvert de nattes (en hiver elles servent de tapis) . J'avais ôté mes galoches ; quelques-uns de ceux qui étaient avec nous, leurs souliers. Il suffit aux Turcs qu'on entre dans leurs temples avec des chaussures propres. Une foule de lampions d'une forme bizarre, et quelques-uns de couleur, étaient suspendus dans la mosquée. Quelques Turcs lisaient le Coran sur un ton de récitatif à moitié chanté, à moitié parlé. La totalité du Coran doit se lire entre eux tous les jours, chacun comme de juste en lisant une partie différente. Nous sommes montés dans une galerie pour regarder l'ensemble. Cette grande coupole des mosquées est d'un effet admirable.

1. M. Charles Texier, aujourd'hui membre de TAciidémie des kiscriptioDB, et connu par son Voyage en Asie Mineure,

ff De là, à la mosquée construite par le grand Soliman, dont nous avons commencé par voir la chapelle funéraire. La bière qui contient ses restes est énorme, car la dimension des cercueils est en proportion du rang de ceux qui les occupent. D'autres cercueils l'entourent et sont couverts avec la profusion ordinaire de nacre et de châles. La voûte de cette chapelle est magnifique et il s'y trouve enchâssés, dit-on, des diamants véritables qu'on enlève à mesure que les réparations de cet énorme bâtiment deviennent plus nécessaires.

« Vu l'intérieur de la mosquée, plus belle encore que l'autre, peut-être, puis visité des bazars, et rentrée exténuée de fatigue; jetée sur un canapé, de mauvaise humeur, réveillée par une visite de M. de Francqueville (troisième drogman de l'ambassade de France), qui venait me proposer de regarder des châles. Le marchand de châles et M. de Francqueville commencent par causer ensemble pendant plus d'un quart d'heure. Le beau et majestueux Persan demande solennellement ce qu'il peut m' offrir, des fleurs, des fruits ou des confitures. Il ne faut jamais entamer le négoce avec eux tout de suite, mais commencer par les traiter comme s'ils venaient en visite simplement. Il me fait apporter des narguilés charmants et du café excellent. Enfin M. de Francqueville commence doucement à parler de châles, et le Persan finit par nous en montrer de magnifiques, noirs, verts et rouges.

« Après cela, nous avons fait le tour des murs, c'està-dire que nous avons été jusqu'aux Sept-Tours. Les murs , qui datent du temps de Constantin, sont bien conservés et ornés de lierre et de verdure. Du haut de l'une de ces tours, nous avons une vue plus belle encore que du haut de celle du Seraskier, ce qui m'a fait m'écrier pour la première fois que « Constantinople était

vraiment le plus bel endroit du monde, » chose que je n'avais jamais dite encore, ayant toujours jusque-là donné la préférence à Naples.

« Jeudi M juin. — M. Texier est venu nous prendre pour essayer d'aller voir Sainte-Sophie; en passant, nous avons admiré les fontaines, qui sont si nombreuses et si charmantes à Constantinople, et nous nous sommes arrêtés un instant devant la Sublime-Porte. Arrivés à Sainte-Sophie, cet excellent et aimable M. Texier a conféré longtemps avec un softa, pour tenter de le gagner, Nous attendions avec anxiété le résultat de la conférence; enfin le softa vint dire que deux personnes (Albert et moi) pouvaient entrer. Puis on nous laissa entrer dans l'intérieur; mais c'est à peine si nous avons pu regarder par l'une des trois portes qui conduisent à l'enceinte véritable de cette célèbre église et mosquée. Je n'ai donc pas pu voir sa belle et fameuse coupole, mais j'ai vu un des quatre anges qui y sont peints, et que les Turcs y ont laissés, en en effaçant toutefois le visage, pour rester fidèles à leur horreur pour toute représentation d'une chose vivante.

« Au sérail (grâce à M. Texier), nous avons été plus heureux, et nous avons vu la plus grande partie de ces beaux portiques et de ces jardins, dont la végétation est magnifique, quoiqu'il ne s'y trouve pas de fleurs. Nous avons été jusqu'à la grande et ravissante terrasse qui domine la mer; puis nous avons pris un caïque, et nous sommes allés à Sculari, en Asie. Là, nous sommes tous montés à cheval, et, jouissant tout le long du chemin d'une vue admirable, nous avons été visiter le champ des morts de Scutari, où se trouvent une multitude de tombes environnées de cyprès incomparables en nombre et en beauté.

« Au retour, la mer était agitée. Le soir, nous nous

sommes reposés, et plusieurs personnes sont venues nous voir, entre autres M. de Francqueville et le docteur Maroncelli, frère de celui que les Mémoires de Silvio Pellico ont rendu célèbre.

€ Vendredi 12 juin. — Quitté Gonstantinople ce matin, conduits à bord de la Newa par M. de Boutenieff, M. de Fuhrmann et le prince Gagarin, qui nous ont donné des fleurs et des fruits; puis tout de suite, en entrant dans la mer Noire, roulis affreux, grand malaise.

« Samedi 13 juin. — Je me suis réveillée en larmes. Mon Dieu ! il y a aujourd'hui quatre ans de la mort de mon père.

« Nous n'avons vu toute cette journée que le ciel et la mer.

■ Odessa, dimanche 14 juin 1835

« Oh ! quel bienheureux moment que celui où j'ai vu Odessa, où l'on m'a apporté une lettre de maman datée du jour mêmel Mon Dieu I votre bonté est grande! Je suis descendue dans une petite barque avec Albert et M. Sabouroff. Nous nous sommes approchés du rivage et bientôt l'un et l'autre se sont écriés qu'ils voyaient ma mère ! Ma vue m'empêchait d'en dire autant ; mais nous approchons encore un peu et enfin je la vois, je la vois s'avancer 1 Ohl mon Dieu! quel moment de béatitude 1 Que j'étais heureuse! Je ne regrettais pas de ne pas pouvoir l'embrasser. Mon cœur débotdait de reconnaissance et de joie. Après avoir été séparée d'elle depuis si longtemps, et par une telle distance, la voir, l'entendre, voir cette chère belle figure qui me regarde, qui me parle, n'était-ce pas immense! Ils m'ont jeté des fleurs et une bague que maman m'apportait. Nous étions assez près pour nous voir et nous parler, mais un agent sanitaire était en sentinelle pour nous empêcher de nous

toucher. Au coucher du soleil nous nous sommes séparés, car nous devons encore coucher à bord aujourd'hui. »

ALBERT A MA HÉRB.

« Odessa, Ift jain 1835.

« Ma mère mille fois chérie, nous voici en quarantaine et à peu près au terme de notre voyage, nous portant tous à ravir et arrivés à. Odessa depuis hier matin. Ma belle-mère y était déjà. Elle fut avertie surle-champ, et, une heure après notre arrivée, elle était avec Lapoukhyn et Gatiche au lazaret, à quatre pas de nous, pouvant! nous parler, mais non nous approcher. Du plus loin qu'Alex et sa mère se sont vues, elles ont fondu en larmes, l'une criant : a Liebe, liebe mama » (et vous connaissez ces belles grosses larmes d'Alex !). De l'autre côté, sa mère pleurant et criant aussi : « Sacha! » Enfin tout s'est calmé et nous nous sommes mis à causer doucement pendant plus d'une heure.

« Ce matin nous sommes en quarantaine, établis au lazaret, qui est un lieu complètement magnifique. Nous avons une maison pour nous seuls, une autre pour Putbus, un emplacement immense pour nous promener. »

/Le reste de cette lettre est rendu illisible par la fumigation.)

JOUKNAL d'ALEXANDRiNE.

« Odessa, lundi 15 juin. — Nous voici établis pour quatorze jours, pendant lesquels nous pourrons voir ma mère pendant la plus grande partie de la journée.

a Mardi 16. — Aujourd'hui le comte de Woronzoff, gouverneur d'Odessa, est venu nous voir.

tn RÉCIT D'UNE SŒUR.

20 juin. — ... Les jours passent et nous continuons cejoiï train de vie. Quelle agréable quarantaine! Nonseulement ma mère et Lapoukhyn passent la journée avec nous, mais un foule d'amis et de connaissances viennent nous voir. Le comte Apraxin et le comte Woronzoff aujourd'hui, puis M"** Narishkin, M°®deChoiseul {née Galitzin) et d'autres encore.

« Hier nous avons fait attendre maman afin de mettre à exécution une idée bouffonne de Sabourofif. Il s'est reviHu d'un superbe costume turc qu'il possède, il en a prêté un (également parfait) d'Albanais à Albert. Moi je me suis coiffée comme les femmes le sont à Smyrne, j'ai attaché une sorte de robe de chambre avec un châle serré autour de ma taille, dans lequel j'ai mis mon poigimi'd; puis je me suis assise à côté de M. Sabourofif sous une magnifique tente qui lui appartient aussi, ayant pour siège le tapis que m'a donné M. Boutenieflf, Albert près de nous, debout, le petit nègre * derrière, M. Tchefkine * en Gircassien, Putbus en Bédouin devant IVmrée de la tente. Nous avons alors fait entrer maman et Ifi prince, qui ont beaucoup ri et beaucoup joui de cette plaisanterie. »

ALBERT A MON PÈRE

« Odessa, au lazaret, 22 juin 183S.

« Vous ne sauriez croire, mon père chéri, combien tout le monde a été bon pour nous à Constantinople. Il csl impossible d'être plus gracieux et meilleur que chacun de ceux auxquels nous avons eu affaire. Je commencerai par M. de Boutenieff, ministre de Russie, qui

Appartenant à M. SabourofT.

Un autre de leurs compagnons de voyage.

nous a comblés de bontés. Il connaissait Alexandrine depuis son enfance, et l'amitié qu'il lui a témoignée m'a

bien touché. L'amiral Roussin a aussi été très-bon pour ' J|

moi et m'a parlé de Fernand avec un vif intérêt. Mais v^

l'excellent M. d'Eyragues, qui vous conserve un tendre M

attachement, ainsi qu'à tous les miens, a été pour nous t|

d'une hospitalité et d'une bonté qui dépassent toute j^

expression. Il m'a parlé de vous avec la plus vive recon- j^

naissance. Il y avait encore à la légation de France l'in- ^

terprète de M. de Francqueville, un jeune homme char- :J

mant, qui s'est aussi mis en quatre pour nous être ||

agréable. Enfin, je n'oublierai jamais la réception de 4|

tous ceux que j'ai vus à Constantinople. Je dois vous ^^

dire, du reste, pour expliquer un peu ce chorus d'em- J|

pressement, que mon Alex possède un je ne sais quoi if

qui lui gagne tous les cœurs, et je sais assez, par expé- , ^^

rience, combien est charmant cet attrait qu'elle inspire. -^

(( Nous sommes ici au lazaret, comme dans une jolie ^J

campagne. Tous les jours, ma belle-mère vient passer ^ la matinée avec nous, s'en va pour dîner et revient le soir. Nous passons ainsi la journée à bavarder à quatre

pas les uns des autres ; encore quelques jours de patience >

et nous nous embrasserons. Lapoukhyn avait pensé *

d'avance à nous procurer un excellent cuisinier qu'il a ;

claquemuré avec nous en quarantaine. Vous voyez que '

nous sommes bien loin d'être à plaindre. On est aux >

petits soins pour nous, et le gouverneur général, le ^ >

comte Woronzoflf, ne nous laisse manquer de rien, pas ^ même de journaux français, qu'il nous envoie tous les jours. A notre liberté près, nous sommes absolument comme chez nous, ai

ALBERT A M. DE MONTALEMBERT

« Lazaret d'Odessa, Î5 juin.

(Cette lettre contient le récit de leur séjour à Constantinople et de leur voyage, puis la description de leur vie au lazaret, après quoi Albert continue) :

« Dans quatre jours nous sortons, et, après deux jours de séjour à Odessa, nous partons pour Korsen. Dans la première moitié de septembre, nous nous acheminons vers l'Italie, et Tété prochain nous irons enfin rejoindre mon père en France. Mon mal du pays m'étouffe. J'ai lu, dans le Journal de Francfort, que M. de Lamennais était arrivé à Paris pour défendre les accusés d'avril. Bon Dieu! quelle idée! Comment a-t-elle pu lui venir? Remercie bien M. Lacordaire de son bon souvenir. Ses conférences seront publiées, je l'espère, car un pauvre exilé comme moi ne peut renoncer à prendre part à ce qui émeut si vivement la jeunesse parisienne. Alex est bien touchée, cher ami, de ta constante amitié, et je suis sûr qu'elle ne me pardonnera pas de lui avoir laissé si peu de place pour t'écrire. Je te dirai comme à un ami qui prend un vif intérêt à mon sort , que les succès la poursuivent partout où elle passe. A Smyrne, elle a fait une passion, à Constantinople, trois, dont une réciproque! Ici, en quarantaine, les déclarations pleuvent de tous les coins. J'en suis réduit à la prier de n'encourager que les amusants. »

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