‹ Récit d'une soeur: souvenirs de familleChapitre 4 sur 53 · M. LE COMTE DE MONTALEMBERT A ALBERT · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE MONTALEMBERT A ALBERT

AlbaDOi le 19 mai 1832.

« Hon bon ami, tu ne te figures pas combien j'ai souffert cesdeuK

je ne puis te rendre. Écris-moi souvent. Donne-moi de la force et du courage. Si je t'avais là, que d'actions inconsidérées tu m'éviterais... Ah ! si elle pouvait voir ce qui se passe dans mon cœur quand elle me parle, quand elle chante ! Elle est si délicieuse : cette timidité, cette faiblesse, ces manières d'enfant, et en même temps cette âme passionnée pour le bien, et tant de penchant pour notre religion, que je regrette que tu n'aies pu la connaître davantage.

« Je sens pourtant que je suis fou; mais, en amour, l'espoir, quoique combattu, n'expire qu'avec la passion elle-même.

« Enfin je n'ai que ce que j'ai demandé au ciel : la grâce d'aimer autant qu'il est possible d'aimer, quand même, en retour, je ne devrais rencontrer que la plus grande indifférence.

« Jusqu'à présent j'ai eu la force de renfermer intérieurement ce que j'éprouve. Mais je sens que si je me trouvais bien seul, je n'y tiendrais pas et je lui dirais tout, quand même je devrais me perdre. »

jours-ci, à Tidée de la ruine totale de nos plans. J'ai senti profondément combien tout mon voyage (si tant est que je le continue) en sera décoloré. Je voulais Vécrire au long sur ce sujet, te faire connaître quelques-unes des émotions dont mon cœur déborde. Mais je n'ai pas le temps, car le courrier va passer immédiatement. Je veux seulement te dire et te répéter combien je t'aime. Je ne me croyais plus capable de m'attacher si tendrement à un nouvel ami. J'espère que tu ne m'oublieras pas, et que, sous le ciel perQde de Naples, tu ne perdras pas cette énergie de sentiments religieux et politiques que je voyais avec tant de joie grandir dans ton cœur. Adieu. Je t'écrirai bien plus au long quand je serai à Rome ou à Frascati. Mon refrain éternel sera : conserve-toi, ménage-toi pour ta famille, pour tes sœurs, pour celle dont tu dois un jour faire le bonheur, un peu aussi pour moi qui ai déjà tant perdu. « Mille affectueux souvenirs à Alexandrine et à sa mère.

« Charles de Montalembert. »

« Quelques jours après la date de celte lettre, un dimanche, le 3 juin, j'étais venue voir Pauline et nous étioiis restées longtemps ensemble à causer au jardin. M"** de la Ferronnays appela ses filles pour aller à la bénédiction, et je me mis en marche avec elles. Albert nous accompagnait. L'église était à moitié chemin entre leur villa et la nôtre ; je leur dis adieu k la porte, et, escortée par lui, je continuai mon chemin, devant retoui^ ner chez moi. Dans la petite ruelle qui commence à la villa Belvedera et avant d'arriver à la Floridiana, Albert me dit tout d'un coup après un long silence : « Je vous aime comme un fou I »

(( C'est ainsi qu'il m'a dit pour la première fois qu'il m'aimait, pendant que sa mère et ses sœurs priaient à l'église, et peut-être priaient pour nous ! »

ALBERT (dans SON JOURNAL).

« Le lendemain 4 juin. — ... Combien cet état de froideur fatigue et impatiente I On sent au fond du cœur le besoin d'éprouver ces émotions dont on jouit si rarement, et l'on ne peut repousser je ne sais quel obstacle qui les retient loin de vous. Depuis quelque temps je sens tarir en moi les sensations ravissantes que l'amour de Dieu seul me faisait éprouver. Je voudrais être seul pendant plusieurs jours. Je sens que mon âme a besoin d'être retrempée. Je crois vraiment que les habitudes sont plus puissantes que les principes. A Rome, j'étais positivement meilleur. J'éprouvais tant de bonheur à remplir exactement tous mes devoirs î Je me sentais si attendri en entrant dans une église, et mon cœur était rempli d'une foi si vive t Jl me semble que tout cela est aCTaibli. £t quelle différence dans mon amour! Jamais ce que j'ai fait hier ne me serait venu dans la pensée ! J'étais si heureux de

mon admiration silencieuse ! Je jouissais de contempler son âme, et un sentiment délicieux, pur, désintéressé, m'agitait alors et allumait en moi un enthousiasme si plein de dévotion l Pourquoi lui ai-je dévoilé ce qu'elle me fait éprouver? Mes sentiments ont-ils changé de nature ? Qu'importait-il qu'elle lût dans mon âme? Quelle folie s'est donc emparée de moi, pour qu'en m'approchant d'elle, j'aie cessé de m'oublier moi-même et de voir en elle un ciel impossible à atteindre. J'en rougis. Comme j'ai dû lui faire pitié, et quel étonnement j'ai dû lui causer ! »

« Le ô juin^, — J'ai beau vouloir prendre sur moi, il m'est impossible d'en venir à bout ; quand je lui parle, quand elle me tend la main, j'oublie totalement ce^ que je fais. Je ne sais plus où je suis. J'ai peur que ce ne soit de l'exagération, et qu'un pareil sentiment ne puisse durer. Pourtant je n'imagine personne qui puisse lui être comparée, si ce n'est ma sœur Pauline. Je lui trouve pourtant trop de raison... c'est mal peu^être. Mais ce

1. Ce même jour, 5 juin 1832, M. de Montalemberl écrivait de Rome à Albert :

« Je ne saurai jamais assez te dire combien j'ai été touché et heureux de ta conûance, et combien les preuves que tu m*en donnes dans tes dernières lettres m^ont été au cœur. Sois bien persuadé que, si lu as éprouvé quelque consolation à m^ouvrir le fond de ton âme souffrante, ^à été pour moi un véritable bonheur de te lire. Seulement, je t'en supplie, ne fais pas tant de fagons, ne dis pas tant de fois que je te prendrai pour un fou ; parle-moi toujours avec simplicité et franchise, et sois toujours persuadé que j^ai, dans mon cœur comme dans mon imagination, de quoi comprendre toutes tes douleurs et sympathiser profîmdément avec elles. Tu sais bien d'ailleurs combien je te comprends, toi spécialement; personne, à ce qu'il me semble, ne peut mieux juger que moi la nature de ta passion actuelle. Il doit seulement m'étre permis de déplorer que le bon Dieu n'ait pas permis à notre beau projet de voyage de s'accomplir. C'eût été, j'en ai la conviction, pour ton bien et)n)ine pou» le mien.

<t Ch. de M. •

que j'aime tant en elle, c'est qu'elle est si naïve, un peu déraisonnable, un peu extravagante quelquefois, mais si délicieuse ! Elle a besoin d'un ami, d'un soutien. Elle est si faible !... Quel portrait !... Je suis absurde ! »

a Le 6 juin. — Mon Dieu ! je vous en prie, donnezmoi la ferveur que je n'ai plus ! On est si heureux en priant bien, et c'est un bonheur qui doit durer toujours I Tous les sentiments vagues et passionnés qu'on éprouve lorsqu'on est jeune, donnent à la religion quelque chose qui calme et satisfait tellement l'âme... Oh ! mon Dieu î j'ai oublié cette langue qui n'est comprise que de ceux qui n'aiment que vous. Cette langue, qu'on ne parle que dans une église, tout seul, je la savais autrefois, je la trouvais si belle, j'aimais tant à la parler ! Mon Dieu ! rendez-la-moi !

« Que le temps où j'allais à chaque mstant à l'église prier pour elle est loin !... J'étais heureux! il me semblait que je priais de manière à être exaucé. mon Dieu ! quand je vous demandais sa conversion au détriment de ma vie et de mon bonheur, était-ce de celui de vous aimer ? Oh ! en la sauvant. Seigneur, faites que je ne me perde pas ! Retirez-moi les jouissances que fait éprouver l'enthousiasme, mais laissez-moi l'amour du bien^ Oh l celui-là, que je ne cesse jamais de le ressentir t »

c( Le 8 juin 1832^. — Autrefois le mot de patrie embrasait tous 4es cœurs. Aujourd'hui que l'intérêt le plus froid, l'intérêt personnel fait seul agir, la patrie est là seulement où le cœur éprouve sans réserve ces sensations qui font chérir tout ce qui est bien, tout ce qui est beau, et les concitoyens, sont ceux qui vous comprennent et qui ont soif de la môme vie que vous. »

ALBERT A M. DE MONTALEHBERT.

t Le même jonr.

(T ... Je n'ose te parler de moi. J'en aurais cependant grand besoin. Mon bon Charles, rallume en moi cette ardeur qui me faisait tant aimer le bien près de toi. Je remplis mes devoirs religieux avec moins de bonheur. Je cherche en vain la cause de ce changement, et je suis tenté de Tattribuer à Tair de Naples. Naples, depuis quelque temps, se lève devant moi avec mes horribles souvenirs et un avenir qui me fait peur. Pourtant je reprends confiance en pensant qu'un ange veille ici près de moi. Oh î non, je n'ai rien à craindre, tant que je la verrai : elle, si belle et si pure ! Pourquoi donc alors ai-je perdu cette poésie que j'avais dans l'âme? Dieu nous ôte-t-il quelquefois sa grâce pour nous éprouver ? Jo le crois vraiment, car hier soir, arrivant dans le salon, j'y trouvai ma sœur Pauline pleurant. Nous allâmes sur la terrasse, où il faisait le plus beau clair de lune du monde. Elle ne tarda pas à redevenir ce qu'elle est toujours. Elle me fit comprendre que cette impression vague n'était chez moi que passagère, et je sentis me revenir cette ferveur qui fait vivre doublement. Elle me parla d'Alexandrine. — J'étais tout à fait heureux f Je lui dis tout ce que je souffrais depuis quelque temps, et après être restés une heure à causer ensemble, nous rentrâmes totalement guéris et heureux.

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