VOYAGE
JOURNAL D'aLEXANDRINB.
c Korsen, mardi !«' septembre 183S.
(t Ce matin, ma bonne mère est montée chez moi avant que je ne fusse prête. Nous devions partir à huit heures. Je suis descendue pour prendre encore une fois le thé avec elle dans ce cher joli petit salon. Enfin nos terribles adieux ont commencé. Maman et moi, nous nous tenions embrassées, de sorte que nous n'entendions pas d'abord une grande rumeur qui se faisait. La calèche de Putbus avait versé et on croyait le cocher tué. Dieu merci, il n'a rien eu. Nous avons attendu quelque temps pour nous en assurer, et puis enfin, après que ma pauvre mère m'a eu mille fois embrassée et bénie, j'ai eu le courage de monter en voiture. Je l'ai laissée en arrière, pleurant, sanglotant à étouffer. »
1. Vers la môme époque, nous quittâmes, de notre côté, Naples, pour aUer nous établir en France, au château de Boury, où mon père nous avait précédés.
JOURNAL D'ALBERT
« Bielotierkoff, 1er septembre.
« Nous avons quitté ce matin ce cher Korsen. Que les séparations sont tristes ! Gela découragerait des voyages. Ma pauvre belle-mère est tombée dans un terrible état en nous voyant partir. Comme ces deux mois ont vite passé ! Il me serait impossible de dire avec quelle tendresse le bon prince ainsi que la mère d'Alex m'ont traité. J'aurais été leur propre fils qu'ils n'auraient pas pu être autrement pour moi; aussi ma tendresse pour eux égale presque celle que je porte aux miens. Pourquoi cette terre n'est-elle pas au bord du Rhin ou en Italie? Combien ce serait différent et quel bonheur ce serait que de nous partager entre nos deux familles !
« Je regrette aussi beaucoup la bonne et excellente Catiche. Elle a été pour nous une véritable sœur. Il y a des êtres dont la destinée est de se dévouer. Elle est de ceux-là.
(( Au moment de partir, un terrible accident est arrivé à la calèche de Putbus. J'en suis à comprendre comment le cocher n'a pas été tué. Sa voiture a été abîmée, et nous sommes partis sans lui. Nous espérons qu'il nous rejoindra demain, après avoir voyagé toute la nuit. Quant à nous, après souper, nous allons vite nous coucher. Nous avons eu une magnifique journée, je ne me sens plus le moins du monde fatigué, et je crois que, comme à l'ordinaire, le voyage me fait grand bien. Je viens de pousser dehors une nuée de juifs, la plaie de ce pays.
« Au moment où j'allais me coucher, surprise! Putbus est arrivé I II faut qu'il ait tué ses chevaux. Il nous a apporté une lettre de Korsen, écrite une heure après notre départ.
< Berditscheff (Podolie), 3 septembre.
« Après une belle journée et après avoir traversé un joli pays, nous sommes arrivés hier soir à Berditscheff, petite ville peuplée de juifs. On en est assailli. C'est bien la plus infâme race qui existe, quoique intelligente; c'est par eux que se font ici toutes les affaires. Quand nous sommes arrivés, la ville était encombrée de voitures, de chevaux, de monde, de seigneurs polonais, etc., etc. Nous avons logé dans une maison particulière tenue par une bonne Allemande et où nous avons manqué de tout. Nous repartons tout à l'heure, mais point en poste. Nous nous confions aux juifs, qui nous font abréger la route de cent verstes; mais j'imagine que nous allons aller mortellement lentement.
« Novogorod, 4 leptembre.
« Ces juifs, indigne race de voleurs, au moment de partir, nous ont fait tant de difficultés, que nous les avons envoyés promener et que nous avons pris la poste. Nous avons couru hier toute la journée à travers un pays très-boisé, et nous sommes venus coucher à Novogorod, qui me paraît être une assez grande ville. Mais quelles auberges î On manque absolument de tout. Rien à manger, comme de raison. Heureusement nos provisions ne sont pas encore épuisées. Ces gueux de juifs, maîtres de notre auberge, ont envoyé hier au soir chercher des assiettes dehors pour notre souper, bien qu'ils en eussent, parce que, disaient-ils, ils ne voulaient plus manger dans des lassiettes qui avaient servi à des chrétiens ! • « Il fait un froid de loup. Il va être dix heures, et nous allons partir.
• Ostrog, 5 septembre 1835.
c Nous sommes arrivés ici hier dès quatre heures.
312 RECIT D'UNE SCEUR.
Maison épouvantable tenue par des juifs. On se fait à luui rcpeudant, et nous ne nous sommes pas trouvés trop m [il dans ce chenil. Ostrog est une petite ville où l'on ap*:^i'çoit quelques ruines de vieilles murailles. Sur la placr» se trouve une grande église en ruine, propriété jadis, nous a-t-on dit, des jésuites expulsés sous l'empereur Alexandre. L'architecture de l'église est italienne, ainsi fjue le cloître qui en fait partie. Toutes les femmes juives de ces contrées portent des bonnets brodés de perles, parfois très-belles. Celui de la maîtresse de cette m:ûsoii-ci est en outre enrichi de diamants ! Nous partoïis dans une heure, et c'est aujourd'hui que nous passons la frontière, à moms qu'on ne nous retienne à Badziviloff pour nos passe-ports. Là, nous quittons le hi>u médecin (Heinrich Trûtschel, de Westphalie), qui retouniB à Korsen.
« RadziTiloff, 6 septembre.
a Nous voici au moment de sortir de Russie. Nous sonmit's arrivés ici hier d'assez bonne heure. Mais quel silo] Dans deux heures nous partons pour Brody, où nous arriverons au bout d'une heure, et où nous serons retenus probablement deux ou trois jours pour nos passeports,
« Brody, 6 septembre,
« Les barrières russes et autrichiennes se touchent. Ainsi, après avoir longuement rempli les formalités i]ii>Kigeait la première, nous avons fait un pas, et les Autrichiens, à leur tour, ont mis un peu notre patience h rt'pi'ouve. Cependant il faut convenir qu'ils ne nous ont nullement tourmentés pour la douane. Bientôt après nous sommes arrivés à Brody, qui ressemble enfin un peu à une ville européenne. Les postillons nous avaient d^ibùi'd conduits de force à une auberge qu'ils proté-
geaient, mais nous sommes venus malgré eux à Y Hôtel de Russie, où Ton est vraiment bien. Nous y resterons, je le crains, longtemps, car il faut attendre nos passeports, que nous avons envoyés à Lemberg. Depuis qtieîques jours déjà, nous sommes en pays presque *^alholique. C'est la religion dominante en Podolie, nmh ici elle est presque la seule^
c Brodyest une ville libre, apparemment pour faciliter la contrebande, car je ne vois pas pour quel motif on placerait une ville libre au fond de la Galicie ei aux portes de la Russie. C'est ici que Tété dernier cent soixante maisons ont brûlé.
« Lemberg, mereredi 9 aepiembre.
« Après un séjour fort ennuyeux d'un jour et demi à Brody, nous sommes partis pour Lemberg. La roule m'a paru jolie. Un pays varié, des collines, beaucouij de boii:?» des villages propres, une bonne chaussée. Nous sotunics arrivés tard. L'hôtel de Russie était plein. Nous avons été obligés de venir coucher dans une infâme auberge. Mauvais souper. Je me suis couché en arrivant, assez fatigué et souffrant. Après une bonne nuit, je me suis réveillé beaucoup mieux.
a J'ai été entendre la messe dans une belle église, un peu gâtée par une foule d'ornements de mauvais goûl dont la ferveur des habitants de cette paroisse a snvchargé les autels et les murailles. Beaucoup d'hommes, presque tous jeunes, assistaient à la messe ou priaient sans affectation et sans respect humain devant les différents autels. Le caractère de toutes ces figures, tant
1. On ne doit pas oubUer que ces notes rapides datent de 1835. Tout a changé et grandement empiré depuis^ dans ces maihffureuH^a provinces.
314 RÉCIT D'UNE SŒQR.
d'hommes que de femmes, m'a frappé. Les hommes étaient plutôt bien, ainsi que les jeunes filles. Les yeux de plusieurs de celles-ci m'ont rappelé ceux d'Hedwige, mais il y avait une foule de repoussantes figures de vieilles femmes dans le genre de la bonne M™' ***.
« J'ai été heureux d'entrer dans une église catholique cl J'y entendre la messe. Depuis quelque temps je suis d'une tiédeur funeste. Où est donc cette ferveur dont j'étais si rempli ! Oh ! mon Dieu I l'ai-je étouffée par ma nonchalance? Vous êtes-vous retiré de moi parce que je n'avais plus de pensée pour vous, bien moins encore d'élan? Oh I comme Tâme s'obscurcit dès qu'elle cesse de vous demander la vie ! Comme elle rampe dès qu'elle ne s'élève plus vers vous ! Oh î honte ! honte sur moi I Mais aussi pitié, mon Dieu ! Revenez à votre serviteur qui vous a si souvent lâchement abandonné.
« Landchut, vendredi H septembre.
« Nous sommes arrivés ici hier après une exécrable journée, la pluie n'ayant pas cessé un instant pendant tout le temps de notre marche. Les propriétés des seigneurs polonais couvrent tout ce pays. Hier nous avons traversé Przeworsk, la terre du prince Henri Lubomirsky. Quelle singulière chose ! Qui m'eût dit, lorsque je les ai tant vus à Naples, il y a deux ans, que je passerais cette année chez eux dans ce lointain pays? Le château a l'air. charmant et situé au milieu d'un magnifique parc. Mais on nous a dit que toute la famille était absente en ce moment, ils sont tous à Prague. Ce lieu-ci appartient au comte Alfred Potocki. Il est fâcheux que la manière dont nous voyageons nous prive du plaisir de voir mieux ces belles habitations et de profiter un peu de cette hospitalité polonaise qu'on dit si grande.
« Tarnow, samedi 42 seplnnafarep
« Tarnow appartient à la famille Sangusko, C'e^t une assez grande ville, et l'hôtel de Gracovie où nous non s trouvons est tenu par un ancien valet de chiunbivî du prince Henri Lubomirsky qui était avec lui à Kaples, il y a deux ans. J'ai appris ici que le prince Henri élait dans ses terres, lorsque nous les avons travori^éeii. Jç regrette beaucoup de ne l'avoir pas su. Sa femme H .sa fille sont en voyage. Il ne me paraît pas impose^ible que nous les rencontrions à Vienne. Les journaux dkciM que le choléra est décidément à Livoume. Que tei'onsnous alors? et où irons-nous?
« Gracovie, lundi 14 sepUmbri».
« Nous voici à Gracovie depuis avant-hier logL's dans un chenil, toutes les bonnes auberges étant remplieti. Hier matin le baron de Sternberg est arrivé. AU'\ el lui se sont revus très-tendrement. C'est un ancien ami du comte d'Alopeus, et, comme tous ceux qu'Alex a connus lors de la mort de son pauvre père, elle l'aime «onime un véritable ami. l\ m'a beaucoup plu et a Tair dun excellent homme. Nous sommes montés en caI*H:irp avec lui et nous avons été voir la ville. Le château, uncianne résidence des rois de Pologne, la cathédrale, tii's- belle église dédiée à la sainte Vierge et qui renferme les imubes de plusieurs princes et rois de Pologue, cela uou^a vivement intéressés *. La ville est charmante, renjpli** de magnifiques églises et de toutes parts une vue ravissaule
1. Au miUeu se trouve la tombe en argent de saint Stamaliia, La plus riche de toutes les chapelles est celle des JageUoet^; [''vit-rieur en est entièrement doré, Tintérieur principalement rcviHu du marbre noir.
{pouni.il d'ÂlexiivItine.]
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et on ne peut plus variée. Les monts Krapacks nous séparent de la Hongrie. Cette ville, seul reste, du royaume de Pologne, est curieuse, ville libre, ayant son président, son sénat, sa petite armée, et cernée par TAutriche, la Prusse et la Russie. Le territoire autrichien commence à Tune des portes de la ville. C'est véritablement une singulière chose que ce petit reste du pauvre royaume de Pologne, que les puissances ont conservé, ne voulant le céder à aucune d'elles. Serait-ce un rayon autour duquel nous verrons tôt ou tard se reformer la Pologne, ou bien plutôt ne la verrons-nous pas un de ces jours devenir la proie de Tune de ses trois grandes et jalouses voisines? A deux milles d'ici sont de fameuses salines que l'on dit être une merveille incomparable. Alex est partie ce matin avec Putbus et M. de Stemberg pour aller les visiter. Quant à moi, je n'ai pu les accompagner, les salines étaient d'un froid et d'une humidité que je n'aurais pu braver. Encore une occasion pour moi d'apprécier mon agréable santé i
(( Hier nous avons dîné chez M. de Stemberg; il m'a montré un portrait d'Alexandrine qui m'a enchanté; je voudrais bien le lui voler. Les yeux sont ravissants et fort ressemblants, ainsi que sa bouche; du reste indignement coiffée et arrangée. Mais je ferais facilement réparer ces deux défauts s'il était à moi.
« A leur retour ce soir, nous dînons tous chez Putbus, et demain nous nous remettons en route pour Vienne. »
JOURNAL D'aLEXAMDRINE.
t Le même jour, lundi 14 septembre.
« Ce matin, avant neuf heures, j'ai quitté mon Albert, mon pauvre Albert, et je suis partie avec Putbus et Stem-
berg pour Wiliczka. On nous a fait entrer dans une maison couverte d'un grand toit. Là on soulève des planches et vous plongez dans les profondeurs de la terre. En voyant cela et les cordes qui y font dt^sctnjdre, j'ai eu peur. Je me suis pourtant bientôt décidcM^ h in'asseoir sur un des cinq sièges qui vous conchïiscnt dans cet abîme. On nous a fait mettre à tous une espèce de robe de chambre blanche par-dessus nos vêtements, afin de ne pas les salir. Le trajet dure peut-être cinq minutes. Quelle sensation singulière et nouvelle ! Heureusement nous n'allions pas très-vite. D'autres sièges semblables aux nôtres et placés plus bas étaient occ:iip*'s par des hommes tenant des torches pour nous éclairer, La terre était d'abord humide, elle redevint tout à fait sèche en descendant plus bas.
« La première chose que nous avons vue en touchant terre, est un vaste emplacement dont les murs sont de sel. Des chevaux tournaient plusieurs machines, mais aucun homme ne demeure longtemps dans cette partie de la saline. Nous sommes alors descendus, à pied, un peu plus bas, et nous nous sommes trouvés tout à coup en présence d'un spectacle magique. Un gvinià lustre (fait en sel) rempli de bougies éclairait ces voûtes immenses et brillantes, et jetait sa lumière de tous côtés dans des grottes et des profondeurs revêtues de la même matière. Oh I mon Dieu ! que de merveilles sous la terre aussi bien que sur sa surface et au-dessus d'elle 1 Plus nous avancions, plus nous voyions d'aspects pittoresques et imposants éclairés d'une manière frappante par les torches de nos conducteurs. Après avoir marché assez longtemps, nous sommes arrivés au bord d'un lac dont Teau était noire comme de l'encre; nous l'avons travereé en bac, et de l'autre côté nous avons trouvé rumncnse statue en sel de saint Jean Népomucène qui, ici comme
partout, se trouve placée au bord de l'eau, afin de rappeler la mort héroïque qu'il subit plutôt que de trahir le secret qu'il avait reçu en confession de la reine, fcmnie de celui qui le fit précipiter dans la rivière. Un peu jplus loin, nous avons plongé, à l'aide des torches, dans des profondeurs incroyables. Enfin nous sommes arrivés à une délicieuse chapelle taillée dans le sel, où se trouvaient une foule de personnages sculptés de même. Cela est magnifique et extraordinaire. Nous avons vu ensuite une illumination préparée pour nous dans une grande salle de bal, dont les lustres étaient en sel, comme le reste. On nous a dit que Souvaroff y avait donné un bal et qu'un officier russe y avait célébré ses noces. Après une course de plus de deux heures dans ces majestueuses merveilles, nous nous sommes fait remonter comme nous étions descendus. Mais cette fois j'étîiis enhardie, et j'ai regardé au-dessous et au-dessus de moi. On croit toujours qu'on va aller frapper contre le mur; cela n'arrive pas cependant, grâce à l'adresse des guides armés d'une petite hache dont ils se servent pour diriger la machine. Sternberg nous a fait faire un léger repas à Wiliczka, puis je suis revenue trouver mon Albert, J'ai dormi, et ensuite j'ai été avec lui dîner chez Putbus, et nous avons tous pris le thé chez moi ce soir.
G Mardi 15 septembre. — Couché à Wadowice, où nous avons été parfaitement bien.
« Mercredi 1 6 septembre. — A Teschen, où nous avons . entendu une musique militaire qui m'a transportée.
« Jeudi 17 septembre. — Traversé Friedeck, lieu délicieusement situé dans un pays pittoresque, riant, varié et fertile. Je voudrais que Boury fût ainsi situé. Couché îl Weisskirch.
ff Vendredi 1 8 septembre. — Mauvais rêves cette nuit. . . J'ai rêvi qu'Albert crachait le sang. Notre calèche s'est
cassée dans la journée; nous avons été obligés de gagner à pied et par un vent affreux la voiture de Putbus, puis forcés de coucher à Rosnitz et d'y rester un jour.
« Dimanche 20 septembre, Vienne. — Levés à quatre heures du matin. Belle matinée. C'était la fin de la partie la plus pénible du voyage, pendant lequel cependant nous avons eu de doux moments. Enfin nous avons aperçu Vienne (l'église de Saint-Étienne se voit de loin), et bientôt nous sommes entrés par cette belle arrivée et descendus à l'hôtel de l'archiduc Charles, où nous sommes établis pour quelques jours. »
âLBERT A MA HÈRE.
t Vienne, 22 septembre.
a Ma mère chérie, nous voici enfin à Vienne après un long voyage de vingt jours que j'ai fort bien supporté; en général, le meilleur des remèdes pour moi semble être de voyager.
« Nous avons eu le plaisir de trouver ici votre lettre du 1" septembre, et, comme vous, nous sommes dans la plus grande incertitude sur nos projets. Voilà ce triste choléra en Italie. Il fait d'assez grands ravages à Livourne, et deux cas se sont manifestés à Pise. Qu'allons-nous faire? Au fond du cœur, certes, je réponds à votre invitation d'aller vous rejoindre, et j'y réponds avec plaisir et empressement. Nous y avons déjà sérieusement pensé, mais nous attendons l'avis des médecins. Ce matin, nous avons été voir le célèbre Malfati qui m'a demandé si j'étais le fils « du comte de La Ferronnays, ambassadeur et ministre, qu'il estimait particulièrement. » — Lui-même, lui ai-je répondu. Il viendra demain; Alex lui fera lire toutes les consultations qui ont été écrites sur
moi, lui fera de longues amplifications, et, après avoir hiPTi écouté, savouré, réfléchi et approfondi, ilme tâtera le pouls et me donnera son avis sur le lieu où nous devons passer Thiver. ^
t Mercredi 23 septembre. — Je termine ce hideux griffonnage en vous rendant compte de la décision de ftlulfati. Il nous envoie à Venise, disant que la mer est ce qui me convient le mieux, et que Venise, étant un giand vaisseau, est préférable pour moi à tout autre !:i('jour. Je ne puis vous cacher cependant que d'aller en Itîilie au moment où tout le monde s'en sauve me semble assez absurde. Malfati se persuade que le choléra ne viendra pas de ce côté, et s'il y parvenait, nous prendrions la fuite soit parTrieste, soit parAncône, s'il n'est pus dans les États romains. Je crois, en effet, qu'il n'attaquera pas l'Italie dans tous les sens à la fois, et qiift, s'il suit le côté de Livourne jusqu'à ce pauvre Kuples, alors Venise sera sauvée^ ou du moins la contagion n'y parviendra que beaucoup plus tard. Ne vous inquiétez pas en tout cas, et fiez-vous à moi pour être prudent en cette circonstance.
£( Je n'ai rien à vous dire de Vienne, que vous connaissez de reste. Mais la Me que nous y menons nous donne une grande envie de gagner le plus tôt possible nos quartiers d'hiver. Nous courons toute la journée, car il y a un grand nombre de choses et de personnes à voir. La princesse Lubomirska est ici, amsi que le comte /ichy; les Gagliati arrivent dans quelques jours. Tout leia ajoute une foule de visites atout ce que nous avons il taire, et remplit un peu trop nos journées. Vous vous phiignez du froid: ici personne ne comprend rien à la beauté du temps que nous avons, c'est un yrai climat d'Italie; mais, selon toute apparence, la durée de cette icmpéralure ne sera pas longue. »
ALBERT A MA MERE
■ TieDne, mardi 29 septembre.
« Ma mère chérie, nous partons après-demain pour Venise où nous nous établirons décidément pour Thiver, si le choléra ne nous ^n chasse pas. Mais avant de vous parler de nous, je veux vous narrer le singulier guignon que nous venons d'avoir. Nous étions déjà depuis plusieurs jours ici, lorsqu'il me revint à la mémoire que Louis de Blacas étant au service autrichien, il se pourrait qu'il fût en ce moment à Vienne. Je m'informe. Je découvre qu'il habite ordinairement l'hôtel de Londres. J'y cours, et je découvre que : « le duc \ la duchesse et les petits ducs, » y sont depuis six jours ! Et nous de crier et de vouloir aller embrasser ma tante; mais tout le monde était sorti. Le soir, nous y retoui ions, et nous sommés renvoyés par un imbécile de portier, bien que ma tante nous attendit de pied ferme. Enfin, ce matin, ma tante, accompagnée de ses trois fils, est arrivée chez nous à neuf heures, et a trouvé Alexandrine sortant à peine du lit et plus qu'en négligé. Au bout d'un quart d'heure mon oncle est arrivé lui-même, puis ils sont retournés chez eux, d'où ils devaient partir à onze heures. Alex s'est habillée à la hâte, et, ô prodige ! elle a terminé tous ses lavages et sa toilette en une demi-heure, et nous avons couru chez ma tante, pour passer encore quelques instants avec elle. A onze heures ils sont partis pour Prague, et nous avons reconduit Louis à son quartier de cavalerie. Il dîne aujourd'hui chez nous. Il est grandi;
1 . Le due de Blacas, compagnon d'exil de Louis XVIH, premier minisire de la Restauration en 181 i, ambassadeur de France à Rome etàNaples usqu'en 1830, mort en 1839. La duchesse de Blacaf elait la sœur de m.i mère.
le Service a achevé de rendre sa tournure charmante. Ma tante a été, comme elle Test toujours, bonne et parfaite. Mon oncle a été aimable au possible et cordial pour Alexandrine. J'espère qu'ils l'auront trouvée bien, vous me le manderez. Mais vous avouerez qu'il est bizaire et contrariant d'être sept jours entiers dans la même ville sans nous douter de nos présences respectives. Stanislas est très-grandi et ressemble à Fernand; Xavier a le moins changé, il a toujours sa jolie mine d'enfant.
« Malfati nous dit de telles merveilles du climat de Venise, qu'il ne nous reste plus d'incertitude sur ce séjour, SI le choléra nous permet d'y demeurer. Il me fait commencer une cure d'or qui doit, dit-il, me guérir radicalement. Gela consiste à se mettre quelques parcelles de poudre d'or sur la langue tous les matins. Cela m'a tout l'air d'une plaisanterie. Nous verrons.
ce Nous avons retrouvé ici *** qui est fort aimable pour nous. Il dîne ce soir chez nous, et, sans y penser, j'ai invité Louis en même temps! Qu'eût dit M. de *** de cette liaison , ainsi que de notre intimité avec M. O'SuUivan, le chargé d'affaires de Belgique? J'ai beau faire, je ne parviens pas à m'agiter le sang pour ces petites tracasseries de parti. Aussi, quelques-uns des miens dussent-ils me renier en me voyant hanter de telles gens, je sens que sur ce chapitre-là je me résignerai à leur déplaire. »
Alexandrine se para pour la dernière fois de sa vie, le 1«' octobre 1835, veille du jour de leur départ de Vienne, pour aller à un dîner que leur donna le comte Hippolyte de la Rochefoucauld^. Elle mit, ce jour-là.
1. Le comte de lu Rochefoucauld était, à cette époque, chargé d'affaires de France îi Vienon.
une robe blanche et une parure complète de bijoux du moyen âge qu'elle portait souvent, sans se douter que c'était la dernière fois qu'elle paraissait dans le monde ainsi vêtue.
Après ce dîner, ils allèrent à l'Opéra, où l'on donnait Norma, et ce fut aussi la dernière fois qu'elle entra dans une salle de spectacle.
Le lendemain, Vendredi 2 octobre, ils quittèrent Vienne, et, voyageant à petites journées, ils arrivèrent le 8 octobre à la frontière d'Italie. Le comte Putbus ne les accompagnait plus cette fois, il était parti pour Paris le même jour où Albert et Alexandrine avaient pris la route de Venise. Il devait les y rejoindre plus tard.
A Ponteba, Alexandrine écrit : « Cette entrée, comme toutes celles d'Italie, est belle et majestueuse; elle n'est pas cependant, suivant mon goût, aussi surprenante que les autres, mais enfin peu à peu nous retrouvons les figuiers et toute la végétation du Midi. chère Italie î voilà la cinquième fois que j'y entre, et toujours avec délices! L'Italie! ô mon Dieu, permets qu'elle rende la santé à mon Albert! Cette différence de température, déjii si sensible, fa:it grand bien, et toutes les habitations, si différentes de celles d'Allemagne, me font plaisir à revoir. Mais Albert, quand je lui ai dit bonsoir à Ospedaletto, m'a dit qu'il avait le pressentiment que l'Italie lui porterait malheur... mon Dieu ! mon bon Dieu! »
Arrivée à ce passage de son journal, Alexandrine, en le transcrivant dans son histoire, sept ans après (à Bruxelles, en 4848), s'interrompt pour écrire les lignes suivantes : « Et maintenant, après tant de douleurs, ma passion pour ce pays est toujours la même, ou plutôt plus forte, car à présent je sais pourquoi je l'aime; je sais quelle est la source d'où ce délicieux parfum se répand sur l'Italie.
ti Oh ! oui, j'aime et j'aimerai toujours ce pays, dont le peuple croit à une patrie éternelle, à des amis invisibles auxquels il parle dans ses joies et dans ses peines; ce pays, dont presque chaque ville voit son Dieu réellement pi'ésent exposé continuellement aux yeux d'une foule qui adore! J'aime ce pays, qui a connu toutes les gloires ot qui les a toutes rapportées à Dieu; ce pays, dont les habitants ont su atteindre la perfection du beau en toutes choses, et qui cependant connaissent moins que d'autres l'ambition et la fatuité!
îï J'aime ce pays, où les âmes et les fleurs répandent plus de parfum qu'ailleurs; ce pays, qui vit naître saint FrajH^ois d'Assise et l'autre doux François, et tant d'autres saints et saintes au cœur brûlant; ce pays, où toutes let^ fêtes sont religieuses, où l'on rencontre sur son chemin l'habit que portèrent saint Benoît, saint Dominique, saint François, saint Ignace et d'autres dont le nom est écrit avec les leurs au livre de vie; ce pays, où tant de vies humbles et obscures s'achèvent au fond des viUagi^s, comme au fond des cloîtres, par une sainte mort, j'aime ce pays, qui renferme la ville où règne le représentant de Jésus-Christ, la ville sainte où tant de vertus se sont pratiquées de tout temps, et où est venue feie fortifier celle de tous les grands bienfaiteurs de l'humanité
« Uh l j'aime ce pays, où le blé et la vigne semblent se presser de croître pour servir au plus sacré des mystères; ee pays si doux à l'âme, si enchanteur aux yeuX;, qu*ii me semble qu'on mourant on pourrait se dire : « Je vais voir bien mieux que l'Italie! »
A]>rès cette interruption, Alexandrine reprend sa tâche, et eoniiïiue à insérer dans son recueil les pages et les lettre:j écrites par elle en 1835, et qui venaient de lui irtsjnrvr ces lignes éloquentes et ferventes.
HÉCIT d'une sœur. 326
ALEXANDRINS A PAULINE
« Pordenone, 9 octobre, fsudredi voir.
« Ma petite belle sœur (sans trait d'unioii enti*^ beiie et sceur), nous sommes en Italie depuis hier soir, J'en bénis Dieu, et j'espère qu'il voudra que ce soit pour In rétablissement d'Albert. J'aime de passion cette chfîre Italie, plus que jamais peut-être. J'éprouve toujours timl de délices à y rentrer! Il y a en ce moment iU^ Ui musique dans la rue, de belles voix, des airs connus si bien chantés! Cela enchante mon Albert autant que aïoi. J'aime à t' écrire en entendant cela. II. y a un parfum dans cette Italie, un charme, un attrait indéfinissable qui s'exhale de tout, et qui est d'autant plus étonnant qu'on trouve de tous côtés à redire à bien des diosf^s. N'éprouves-tu pas aussi cette smania pour Fltalie? Tous les autres pays me semblent si froids, si prosaïques en comparaison; il n'y a, je crois, que l'Espagne et rOnenl qui puissent être aussi empreints de poésie que celui-ci,
« Que vas-tu dire de ces élans? Mes lettres depuis quelque temps ont été plus prosaïques. Enfin, comme tu le vois, nous sommes heureusement arrivés jusqu'ici, et demain nous serons à Venise, avec l'aide de Dieu.
« Figure-toi que ces chanteurs auxquels nous avons octroyé un swanziger sont montés et vienniiil de uoiiiï chanter et de nous jouer: Un segreto dimpùrimiza, pendant que je t'écrivais ce qui précède. Us déclMmonl à merveille et je voudrais que tu pusses entendn% Eugénie, la manière dont la prima donna nous a chanté m Se Romeo I »
Ils arrivèrent en effet le lendemain, samedi f octobre» et la lettre suivante d'Alexandrine à M. de Moulalembert est datée de Venise, le 15 octobre ^835.
3^e RÉCIT D'UNE SŒUR.
Au haut de la pi-oinière page se trouvent ces mots :
tt Albert est fâché de la première page de ma lettre.
Vous, cher ami, jo yoqs supplie de ne pas m'en vouloir,
fît de nW pas voir tic mauvaise intention. Je vous Tonvoie
telle que je Vin écrite.)
« Mon cher Montai^ je vais vous écrire un vo.ume, quoique j'aie peu de temps, parce que depuis qu Albert a rcçuj h Viemiej votre lettre du 31 août, je le compose en idée (ce volume) pour vous. Que vous ayez ou non le temps de le lire, n'importe, il faut que je vous Técnve.
« Si vous connaissiez davantage la vie d'Albert, vous ne le croiriez pas tellement plus heureux que vous. Il a certes aussi ses f*pï euves. Quel est l'homme de son âge qui ne regai'dei^ail pas comme un malheur d'être enchaîné pendant ses plus belles années par des soins qui entravent tout pour lui, rJ'îHro condamné, avec la plus grande vivacité et beaucoup d'activité, au repos le plus complet, et, avec cela, souffrir tous les jours plus ou moins et voir qu'on inquiète une femme qu'on aime? D'ailleurs moi, voyez-vous, je ne crois pas à cette inégalité du bonheur. Je crois aux compensations; il me semble qu'elles ne sont pas indignes de la justice de Dieu, et j'ai fait tant de remarques sur Terreur des jugements qui ont pour objet le bonîieur ou le malheur des autres, que je suis tentée de croire tfue le mendiant qui mendie son pain n"est pas pluis k plaindre que celui auquel il le demande; et, si celui-ci a des remords et que* l'autre n'en ait pas, il est même sûr alors que c'est l'autre qui est le plus heureux. Depuja dix-huit mois que je suis mariée, je n'ai pas eu, sans exagération et en tout, quinze jours de tranquillité sur la santé d'Albert. Depuis que je le connais, de quels tourments, de quelles inquiétudes a toujours été mêlé mon bonheur! Mon Dieu! que n'ai-je pas
souffert quand je. Tai cru mourant à Civita-Yecchia, quand il ne m'était pas permis alors d'aller Ty voirî„. Croyez-vous, cher ami, que ces continuelles angoisses, cette maladie si tenace, ne soient pas pour moi une peine au moms aussi vive que peut l'être pour vous celle dont vous nous parlez?...
«Jeudi, 23 octobre. — J'ai laissé là cette letlie depuis plus de huit jours; mais je n'en continuerai pas moins mon discours, car il faut que je vous dise tout ce que j'ai sur le cœur. Laissez-moi vous parler avec la plus grande franchise. A votre égard, celle d'une sœur m'est permise, car une sœur ne vous aimerait pas davantage- J'ai, moi aussi, dans le même sens, une peine qui moccupc sans cesse. Mon bonheur serait d'être de la même religion qu'Albert; mais, outre les doutes qui me restent encore, ce qui me retient le plus, c'est qu>n l'adoptant je briserais le cœur de ma mère chérie , -— de ma mère à laquelle je dois ce bonheur même d'avoir épousé Albert! Je briserais son cœur physiquement aussi bien que moralement/ Je le sais, elle ne peut pas croire que les catholiques regardent comme possible le salut de ceux d'une autre foi, et elle penserait toujours qu'en changeant je mettrais, non-seulement pour la terre, mais pour l'éternité, un affreux abîme entre ma tarai lie et moi! A cette idée, quelle mère consentirait? Eu effet, moi-même, si on me disait que mon pauvre père a la mauvaise part et qu'Albert est destiné à avoir la bonne, et qu'après en avoir choisi une, je me sépare de l'autre à jamais, je crois que, puisque le bonheur serait promis à Albert, je l'y laisserais aller seul, et que je voudrais mjoindre mon pauvre père, comme ce prince païen... w
(Ici elle lui raconte tout au long l'histoire du roi Frison déjà citée et qu'elle aimait tant.)
« Vous, avec votre sévérité vous m'accuser'ez de fai*
blesse. Mais je vous ai vu fort touché- de ce que la mère de Tobie pleurait et ne voulait pas être consolée du départ de son tiU, quoique ce départ eût été ordonné par Dieu. Eh bien ï c'est aussi une faiblesse , et elle ne lui a pas été reprochée. Ma position est cruelle, et j'en suis à me réjouir de n'être pas décidée encore, à désirer de ne pas m'iïistruire davantage, pour ne pas en arriver à voir que c'est mon devoir de braver sur ce point ma mère! Cher amij si vous êtes charitable, vous me plaindrez plutôt que de rae blâmer. Enfin, je jette tant que je puis ce fardeau dans les bras de mon bon Sauveur; je prie quelquefois aussi la Vierge et les saints de prier pour moi; car, je ne sais comment, mais la croyance à Tinicrcession des saints est plus que d'autres descendue dans mon âme; C'est à votre pape que je ne puis croire encore ^ Enfin j'espère dans la bonté de Dieu pour me tirer hoi's de cette douleur et de cet embarras qui empoisonne ma vie. J'espère, car j'ai plus que vous, mon nmf, ce bonheur dont la miséricorde de Dieu a fait une verLu. Oui donc a dit ce joli mot : « Oh/ oui, cest une religion révélée que celle qui a fait de F espérance une oertu f }> Cher ami, je voulais vous dire cela : vous n'es- |i(^rez |as assez. C'est non-seulement un malhetr, mais un d(^'ftuil. Voyez d'abord qu'Albert et moi, que vous envie?., nous avons des peines, quoique Dieu nous garde aussi de ne pas reconnaître notre bonheur. Et vous ! ne vous Cioyez-vous pas envié par un nombre infini de geas? Lii religion, l'étude et la poésie sont vos amis d'abord : quelle belle société ! Et, outre cela, que d'intérêts vous avez dans la vie ! Et notre amitié, n'est-elle