ALBERT A MES PARENTS
« Venise, 17 novembre.
« Mon bon père et ma mère chérie,
a Je réponds à la fois à vos deux bonnes letires du 30 et du 31 . Il me paraît certain que vous avez renoncé à toute idée d'une course en Italie pour le moment. Gela nous attriste, quoique je comprenne toutes les difficultés qui vous en empêchent. Mais tout ce que vous me dites de votre santé, mon père, me fait pourtant redouter pour vous rhiver à Paris ou à Boury.
(( Savez-vous, ma bonne mère, que vous m'avez écrit une lettre ravissante? Mais je ne puis répondre à toutes vos questions, car je n'ai vu encore que deux foisTéglise de Saint-Marc, dont la merveilleuse et mystérieuse architectare m'a en effet charmé, et a bien réalisé mon attente. Venise ne saurait être jugée en un jour, mais plus je revois cette magnifique place, ce Dôme, ces Procuraties, ce Campanile, plus j'en deviens amoureux. Notre logement vraiment charmant, notre vue, la plus belle de Venise, contribuent encore, en dehors de tout cela, à nous faire mille fois préférer ce séjour à celui de Pise.
(( Vous me demandez par où nous sommes entrés en Italie, cette fois : comme vous jadis, par la Ponteba. Quoique cette porte de l'Italie soit moins belle que les autres, nous avons éprouvé uh sentiment d'amour du pays lorsque le « si signore » a résonné à nos oreilles, au lieu du langage de nos lourds et assommants postillons allemands. Nous avons passé par Klagenfurth, et nous avons pensé que là vous vous étiez mariés, père et mère chéris! Il me prend un redoublement d'amour pour vous lorsque je pense que ces lieux que nous venons de voir et ceux que nous voyons ici, vous vous y trouviez
dans ces premiers jours de votre mariage. Dame! c'est intéressant pour nous ! Sans cela, où diable serions-nous? nous, vos enfants! Nous ne savons, comme de raison, rien encore de nos projets, mais vers le printemps nous comptons bien prendre le chemin de la France. Je brûle d'y être. Nous vous chérissons de toutes les forces de notre âme et vivons toujours en pensée au milieu de vous. Qu'il me tarde d'être au jour où nous pourrons aussi partager cette chère vie de famille! Nous attendons Fernand à bras ouverts et ne parlons que de ce que nous comptons faire avec lui. Selon ma louable habitude je ne vous dis rien de ma santé, pour la raison that it i$ capital/,,. »
Malgré l'apparente sécurité qui règne dans ces lettres, la page suivante d'une de celles d'Alexandrine, à cette époque, peint bien tristement l'agitation de son âme. Elle la surmontait souvent et se calmait par la confiance; mais ce temps où le bonheur cherché sur terre lui échappait, où celui que Dieu seul donne n'était pas trouvé encore, est celui peut-être où elle eut le plus de ces heures de sombre méluacolie qu'elle ne connut plus à une autre époque :
« Ah! si dans le tombeau on sent qu'on dort, qu'on attend le jugement de Dieu, que de grands crimes ne vous le font pas craindre, ce repos mêlé de vagues idées, mais plus de ces idées embrouillantes de la terre, cette sensation d'avoir accompli sa destinée, est peut-être préférable à tout ce qu'offre la terre; car, quelque délicieux que cela puisse être, tout y est toujours mêlé de diverses inquiétudes et de diverses hontes, — mélange insupportable. Je m'explique mal, mais le mot de l'énigme, c'est que j'ai soif de jrepos, et que si la vieillesse ou même ki mort m'en donnent, je les bénirai. Si ce que je
VOUS dis là VOUS semble tiiste, n'y faites pas attention, j'ai mal à la tête; mais je suis gaie malgré ces idées. 9
Aux mots : « foi soif de repos; si la vieillesse ou la mort rnen donnent ^ je les bénirai^ » elle a mis en marge, en relisant cette lettre sept ans plus tard :
« Avant la vieillesse et la mort, la Foi m'en a donné, du repos f »
EUGENIE A ALEXANDRINB.
Bonry, 13 novembre, vendredi soir, dans ma chambre, au coin d'an si bon fenl seulement, je suis fâchée qne ce soit vendredi et le 13.
€ Mon pauvre Fernand est là près de moi à causer pour la dernière fois; demain il part, et, quoique je sois bien contente de vous l'envoyer, cela me fait un gros chagrin de me séparer de lui. Nous sommes si bien ensemble! nous faisons si bon ménage!
(( J'ai eu une querelle avec Pauline l'autre jour. J ai lu par hasard une phrase de sa lettre à toi, et cette phrase en a été cause. Nous avons pleuré toutes deux, puis nous nous sommes embrassées, nous avons fini par dire que nous allions tout te conter et que tu étais un bien charmant tiers, une bien précieuse confidente, à laquelle tout pouvait se dire. Mais sais-tu ce que nous nous sommes encore dit? C'est que rien ne rend ce temps de quinze à vingt ans, et qu'on a beau faire, et quel que soit le bonheur même le plus complet qu'on ait plus tard, ces années-là sont cependant les plus heureuses, peut-être même parce quon s'en rend moins compte. On a un vague besoin de bonheur, d'affection, de plaisir, et on ne met pas en doute qu'on les obtiendra, et la route pour y arriver paraît si jolie, si fraîche! C'est dans ce temps-là qu'on est fou en sentant des
RÉCIT D'UNE SŒUR. aSI
fleurs et que le beau temps vous fait bondir île joiet On pense à tout et on ne pense à rien. C'est une bien longue idée que j'ai entamée là, je n'ai pas le temps de la finir. Voilà mon pauvre cher Fernand qui me dit adieu : il part à cinq heures du matin, ainsi c'est fini. Oh t je suis bien triste I Pauvre frère ! Il faut donc toujours se quitter ? »
Cette querelle dont parle Eugénie tenait à ce que, dans une circonstance récente, je m'étais imaginé qu'elle ne m'avait pas ouvwt son cœur avec toute sa franchise accoutumée, et j'avais exprimé ce doute et cette crainte à Alexandrine dans une de mes lettres. Le passage tomba sous les yeux d'Eugénie et l'affligea, car c'était la première fois qu'il m' arrivait de dire à l'une d'elles ce que je n'avais pas dit à l'autre. Et Alexandrine, érigi^e en juge du différend, me donna tous les torts. Sa réponse k ma lettre me parvmt à Pans, où j'avais été passer quelques jours, et je l'envoyai à Eugénie qui était restée à Boury. Mais ma chère Eugénie, on le sait dé\h, (.Hait rarement d'humeur à supporter qu'on lui donmlt raison à mes dépens; aussi fut-elle fort mécontente tic ce jugement d' Alexandrine et m'écrivit-elle la douce lettre qua voici, en me renvoyant la sienne :
EUGÉNIE A PAULINE
'« Bonry, tn&Mr.
« Ma chère petite chérie Pauline, tu fais bien de me défendre d'écrire à Alex, car je lui en veuN. ten-iblement. N'aie pas peur, je ne t'accuserai pas, moii Taccuscrî toi/ yen pleure. Et puis d'ailleurs n'est-ce pas moi qui ai eu tous les torts? Ne me suis-je pas plainte de toi à elle? et tout ce mauvais accès ne vetiait-il pas
de raoi seule? C'était mal, mal, et c'est moi qui ai tout fait. Pardonne-moi, à ton tour, car c'est moi qui suis cause de tout.
a Rien, rien, tu le sais, ne peut amener un froid entre nous, nos âmes sont liées, comme les corps des Siamois; une blessure à l'une fait mal à l'autre. Nous pouvons vivre et agir différemment, mais il est impossible que nous ne sentions pas, que nous n'aimions pas de m<^me.
a Ma petite Pauline, pardonne-moi les mots dui's que je t'ai attirés de notre amie commune. Que n'étais-je là pour essuyer les larmes de tes chers yeux ,aimés, en les embrassant 1 Promets-moi que tu vas écrire à Alex, que tu lui diras ce que j'écris aujourd'hui. Vois-tu bien, tout ceci prouve seulement combien notre amitié est imposiribie à altérer. »
ALBERT A MON PÈRE
« Venise, 17 novembre 183S.
« Mon père chéri, j'ai reçu votre lettre si bonne du 30 octobre, jamais il n'en fut écrit une plus tendre et plus délicieuse. Mon bon père, combien je vous aime, et cou^LjLen Alexandrine est touchée de ce que vous nous dite^i
« Jo tremble que cet hiver de France ne vous fasse mal* Venez, dès que vous le pourrez, vous réchauffer en Italie, où le bon soleil n'est jamais longtemps sans se montrer. Le pauvre Fernand aura un froid de loup pendant son voyage. C'est un bien grand sacrifice qu'il nous fait la, je lui en sais bien bon gré et me le reproche, presque. Je lui ferai faire de l'exercice en lui imposant i'obligalion de se promener avec Alexandrine qui consentirait volontiers, si on la laissait faire, h passer l'hi-
ver tout entier sans remuer les pieds. Elle croit que Texercice qu'elle prend à la maison lui suffit. 11 est vrai qu'elle en prend beaucoup ainsi. Je voudrais que vous pussiez la voir à la tête de son ménage, ayant ses provisions de riz, de bougie, de café, de sucre, etc., et faisant chaque jour, elle-même, la distribution nécessaire de tous ces ingrédients. Nous avons une cuisinière qu'elle dirige; enfin la maison marche avec ordre, économie, régularité. Ne trouvez-vous pas cela bien pour une personne que l'on soupçonnait capable de tout, hormis de savoir mener un ménage ? Vous me direz à cela que la poésie en souffre. Dans les moments d'inspection et de coup de feu, peut-être un peu; mais, une fois rentrée dans le salon, vous retrouvez TéJégante, charmante, ravissante Alexandrine d'autrefois. Enfin, mon bon père, le bon Dieu semble avoir fabriqué mon intérieur exprès pour mon bonheur, car une femme uniquement ménagère m'eût assommé, comme aussi j'eusse été fort impatienté d'avoir une belle compagne qui n'eût été bonne à rien dans le ménage.
« Nous connaissons déjà ici beaucoup de monde. Comme on n'exige pas que je rende les visites qu'on me fait, je suis charmé de ces politesses.
« Adieu, mon père chéri, Alex et moi nous vous embrassons et tous les deux nous vous aimons plus que nous ne pouvons le dire.
Au bout d'une lettre de moi, de la même époque, se trouvent ces lignes d'Eugénie à Alexandrine :
« Quand je prie pour devenir bonne, je te vois bien loin devant moi sur ce long chemin de la perfection. Je trouve ton caractère si admirable, si estimable, si fori, si doux, courageux, tendre et fidèle, si lent à se décourager, si prompt à se relever I Oh ! Dieu a bien béni
notre Albert et il achèvera son bonheur; ?ussi n'ai-je goint de crainte pour notre grande idée. Dieu lui-même te conduira ! Tu es sa douce brebis, qu'il faut ramener sans Teffaroucher. Il nous accordera un doux consentement, et permettra que ce soit sans froisser le cher cœur de ta mère. Mon Alex, je veux prier avec tant de ferveur pour toi 1 »
ALBERT A PAULINE
« Venise, 28 noYembre.
«t Chère Pauline, Alex a reçu ta lettre qui, faute d'affranchissement, avait été si longtemps à nous parvenir. Vous êtes bien gentilles, toutes les deux, et toutes les jolies choses que vous lui dites font que je vous aime dix fois davantage encore, si cela est possible. Elle mérite bien toute votre tendresse, et il n'y a pas beaucoup de femmes qui lui ressemblent. Il faut être l'objet de sa sollicitude, comme je le suis, pour comprendre ce que son dévouement a de continuelle douceur et de chère tendresse. Que Dieu la bénisse et l'en récompense.
« Tu nous donnes une furieuse envie de lire le discours de Montai, et, sans le connaître, je pressens que je l'aimerai, car son contenu, enthousiaste ou non, a sa source dans le cœur de mon cher ami, et un tel moteur ne peut jamais rien produire de mauvais, ***, dis-tu, le trouve singulier : qu'est-ce que cela veut dire? C'est une de ces phrases qui ne dépeignent un jugement d'aucune sorte. C'est un juste milieu entre l'approbation et la désapprobation qui ne traduit aucune pensée. D'autres personnes, dis-tu, trouvent qu'on ne devrait pas mêler la religion avec la politique. Ces braves gens ne voient donc pas que l'un des caractères du temps où nous sommes, c'est que des idées religieuses semblent dé-
couler toutes les autres, et que cette religion dont ils parlent avec tant de protection ou de pitié devient Tâme de tout et même de cette politique dont ils veulent l'exclure I Les esprits forts que voua ! »
ALEXANDRINE A M. DE MONTALEMBEh^.
« Venise, jeudi 3 déeembre 1835.
« Reconnaissez-vous ce papier! C'est vous qui me l'avez acheté à Livourne !
« Comment se fait-il que j'aie pu laisser sans réponse, non pas une semaine, mais un seul jour, une lettre comme celle que j'ai reçue de vous et qui m'a causé tant de joie? J'avais peur de votre réponse à la mienne, et voilà que vous me parlez plus amicalement que jamais. Comme je vous remercie ! et quel plaisir vous m'avez fait! Cher ami, quand j'ai parlé de votre susceptibilité, certes ce n'était pas que nous ayons jamais eu à nous en apercevoir, car nous avons, au contraire, bien souvent dit et pensé que peu d'amis, même intimes comme vous, seraient h ce point frateraels et sans façon, et tels que nous vous avons toujours trouvé; mais c'est votre sévérité pour d'autres qui nous avait fait craindre pour nous-mêmes.
i Si vous saviez, cher Montai, comme je suis enfouie corps et esprit dans le ménage, cela vous ferait pitié, et en même temps vous ririez bien. Il ne reste plus vestige de la poétique Alex, entourée comme elle l'est de provisions d'huile, de pommes de terre, de riz, de chandelles, 3t sachant, je vous prie de le croire, ce que tout cela vaut et jusquau prix d'un œuf! Notre logement vous ferait plaisir à voir, nous sommes six fois mieux qu'à Pise, dans la meilleure situation et ayant la plus belle vue de Venise. Je ne m'occupe à peu près de rien du
toul que du ménaga, ayant une cuisinière de soixantequatorze ans sous mes ordres, et notre pauvre Julien étant malade depuis plus de quatre semaines. Oh î quelles îïlupidt's fuLilités je vous écris! Pardon, ma plume m'emtrairif, coiijmr à Tordinaire, à bavarder indignement. L'cnorme Umips que je perds avec ma cuisinière m'a appris ijut! uotre Antonini (de Pise), malgré la modicité de ses prixj faisait danser Tanse du panier; mais enfin, s'il m'iiUnipait un peu, la poésie y gagnait d'un autre coté, et cela vaut bien quelques piastres. Nous avons pour voisin dans cette maison M. Brown, un Anglais, qui nous prête des livres, entre autres le Coran qui nous intéresse forl, puis du Byron, et du Venise en quantité: mais il déleste Moore et ne lui accorde pas d'avoir fait un seul bon vers. A propos, cher ami, aujourd'hui dans Mûrino Fadero, de Byron, nous avons vu un passage qui a encore réveillé eii moi cette idée favorite, qu'il est impossible qu'à la fin de tout il reste une seule douleur.
Quand vous voyez une bien belle et douce nuit, avec la lune el les étoiles, ou bien, le soleil dans un ciel pur, éclairant un riant paysage, demandez-vous à vousnif^nie, môme lorsque vous êtes malheureux, si cela ne seiublf^ pas, vaguement du moins, vous promettre qu'un jour lout sera doux et heureux? Répondez-moi l't ce!a en lut^me temps qu'à mes autres confidences t/iéologiquts. Hélas I voilà qu'hier ma mère m'écrit qu'elle espère uonununier avec moi Tannée prochaine et me supplie d'être toujours fidèle I mon Dieu! quand coimaîtrai-je U calme et le repos? C'est là ce que j'ai le moins goûté dans ma vie !
« Dieu merci I Venise continue à faire du bien h Albert, quoiijuf le l^^mps ait été trop froid et humide pour lui
permettre de quitter la maison. Est-ce que votre santé est entièrement bonne ? Répondez.
« Albert trouve que la première feuille de nui lettre sent furieusement la cuisine. C'est vrai, j'en rougis, pardon; mais figurez- vous que notre pauvre petilfi vieille est si peu habile, que moi, je lui apprends à fmre des platSy et cela m'est si nouveau que j'en informe tous mes amis. Puis je me suis laissé entraîner par votre fralei^nelle demande de vous donner toutes sortes de détails de ménage. Pardon ! pardon I
« Il y a une phrase dans votre lettre à Albert qui nous a fait rire toute la journée. Qui penserait que vous écrivez de pareilles choses du fond d'un couvent':' Cher ami, avec toute votre gravité, vous avez un esprit bien amusant !
« Vous n'aurez jamais, même en moi, d'ami aussi dévoué qu'Albert. Moi , je trouve à redire en vous, mais à ses yeux vous êtes une perle, et il supporterait tout de vous sans se plaindre. Au revoir, aimez-noys ; que Dieu vous donne le bonheur.
« Votre sœur — n'est-ce pas? vous le voulez bimi?-
« Priez pour moi et répondez-moi. »