ALBERT^ DANS LA MÊME LETTRE
« Cher ami, je ne suis pas en train d'écrire aujoîjrd'hui, et Alex ayant longuement répondu h Vd bonne lettre du 10 novembre, je remets à un autre jour k l9 faire. Je veux seulement te dire que plus le temps s'écoule, plus je trouve de douceur dans ton amilié, et je remercie ardemment le ciel de nos relations intimes : y voir associée ma femme m'est d'une douceur indietble.
Ir Cette lettre Tut In dcrnirn> (VAHiort à M. de Montaluiiiburt,
a44 RÉCIT D'DNE SŒUR.
Reste son aniiV- les affections de cette nature ne peuvent que se fortifier avec le temps. Tes lettres sont toujours attendmes et reçues comme celles d'un frère. Écris-nous donc souvent, â eUe plutôt quà moi. Tu peux lui faire grand bien. 11 est un sujet qu'un ami seul peut aborder, et un ami dofit le cœur et les idées nous sont aussi chers qu en loi et qui est plus que tout autre capable de parler avec succès. Du reste de telles conversations ne peuvent que m' être fort utiles à moi-même, car je suis d'une tiédeur qui me désole.
« Ce qui me peine le plus, c'est que ce vague qui s'est emparé de moi n'est, je le crains, que le fruit de ma mollesse, de mon laisser-aller. Cette vie de malade, de soins minutieux, m'énerve au dernier point. J'ai moins d'énergie que jamais, moi qui en ai toujours eu si peu. Si je pouvais rendre à mon corps de l'activité, de l'élasticité, mon âme reprendrait en même temps ses forces.
a D'apri^s ce peu de mots, tu comprends que je suis peu fait pour produire quelque bien sur l'esprit de mon angéliqiie femme, et, loin d'être son guide en quoi que ce soit, je lui dois d'échapper à l'anéantissement. »
ÂIEXAliBHINE A PAULINE ET A EUGÉNIE.
« Venise, 8 décembre, mardi soir.
« C'est foHp \\ moi, petites sœurs, à minuit passé, de me mettre à vous écrire, mais j'ai une singulière passion pour écrire la nuit; puis le matin les lettres partent avant deux heures. Les soins du ménage qui augmen-
1 , ALdxandrine dit avec raison en marge : « Cette expression son &u lieu de noirn^ daiiâ sa dernière lettre, nVt-eUe pas Tair d'un udi>^u ï *
tent tous les jours pour moi, les allées, les venues, les pertes de temps dans la chambre d'Albert, tout cela (et pas ma pauvre toilette, comme vous le pensez peutêtre) me fait perdre une bonne partie de la matinée. Hélas ! je suis bien moins soignée que je ne Tétais. J'ai mis de côté non-seulement bien des choses que vous trouviez exagérées, mais quelques-unes de celles qui vous semblaient essentielles. Je me désélégantisey je me désuavise, je vais devenir une vraie cuisinière, une fermière, ou tout ce que vous voudrez, et c'est effrayant à qmel point je me trouve faite pour cela. Je me déplais à moi-même plus que jamais, du reste. Mes soins pour Albert que vous exaltez n'ont aucune valeur; demandez à Putbus, il vous dira, comme il me l'a dit à moi*même, que j'ai un goût tout naturel pour ces sortes de soins, que j'aime les tripotages, les petits arrangements, etc., etc.; que je m'ennuierai quand Albert sera bien portant, que cela me manquera; qu'il n'y a pas de plus grand amusement pour moi que de droguer, soigner, ranger, etc. Qu'avez-vous à répondre à cela, surtout quand moimême je sens que cela est vrai ? Non, je n'ai pas de vertu, mais j'ai peut-être, sans qu'on s'en doute, un heureux caractère; car j'aime à faire le ménage, et puis j'aime tout autant n'avoir pas l'ombre de besoin de m'en occuper; j'aime à voyager, et puis j'aime à ^rester en place; j'aime les aventures et j'aime le repos; j'aime la paresse et j'aime l'occupation; j'aime à soigner les malades, j'y trouve mille petits plaisirs^ puis, quand ils sont bien portants, je trouve cela bien plus agréable. Mes chères amies, vous êtes folles de me faire des excuses lorsque vous me parlez de vous-mêmes; voyez, je vous parle de moi pendant toute une lettre; je devrais donc vous dire pardon, à mon tour.
« mes sœurs, que vous êtes heureuses d'être en
repos sur la religion! Quand sortirai-je d'où je suis? Ma pauvre mère m'écrit des lettres si touchantes. Oh 1 que Dieu ne m'abandonne pas, et rende la santé à Albert j Ma mère, qui a fait le bonheur de ma vie, ma mère à qui je dois d'avoir épousé un catholique, qui a fait pour moi autant qu'une mère peut faire, je ne puis pas briser son cœur. Si j'étais libre de mes actions cependant, j'examinerais, f étudierais,,, je tacherais de devenir catholique^ Mais c'est le pape qui me dérange... je crois que j'accorde quasi tout le reste!,.. Merci, ma petite Eugénie, des paroles consolantes que tu me dis sur ce sujet.
« A revoir tous avec l'aide de Dieu. Si vous saviez comme je vous aime I »
ALËXANDRINE A PAULINE ET A EUGÉNIE
« Le mèmejonr.
* Chères sœurs, si vous pouviez nous voir avec notre Fernand f Nous menons une si bonne petite vie, si flâneuse ! Nous ne faisons rien du tout. Ce n'est pas là lé charme, mais enfin, nos causeries sont si douces, si intimes, si gaies. C'est charmant, et ce cherFemand est très-gai ! Il n'a pas du tout l'air fâché d'être enfermé ici avec nous. »
ALBERT A MA MÈRE
« Venise, 23 décembre 1835.
ff Ma pauvre bonne mère adorée, que j'ai besoin de
] En marge Alexandrine a mis : m Dieu a été bien patient en- Teri mui ! »
VOUS serrer sur mon cœur f Que le printemps est loin encore ! Le bon Fernand est encore venu augmenter, si c'est possible, cette smanin que j'ai de vous revoir. Son arrivée a été une joie immense pour nous. Il venait de vous voir tous et il était encore tout imprégné, tout frais de vos baisers, je vous croyais voir tous en le revoyant; et puis vous savez, ma mère, que j'ai un grand faible pour Fernand, mon frère d'enfance, mon compagnon de souffre-douleurs et de joies. Nous avons grandi, poussé ensemble, cela fait beaucoup. Je lui ai trouvé bonne et belle mine et mon amour-propre pour lui est flatté h. chaque nouveau personnage auquel je le présente. Vous savez combien Alex l'aime aussi. D'abord il a été le grand protecteur de nos amours, c'est bien le moins que nous lui en prouvions, à l'envi, notre reconnaissance; dans ce genre de choses, les figures qui ont été hostiles, comme celles dont on a gagné les sympathies, vous demeurent gravées dans le cœur, les dernières surtout. J'espère donc que nous allons très-bien passer notre hiver à nous entr'aimer à qui mieux mieux, et, au printemps enfin, je vous reverrai et vous serrerai tous et toutes dans mes bras. Tout ce qu'il m'a conté de Boury m'a ravi. Nous ne nous lassons pas de le faire jaspr sur ce sujet et de lui faire décrire le lieu et ses environs. Quel bon été nous passerons ! J'aime tant la vie de château et Alex en raffole I Nous faisons toutes sortes de plans pour arranger délicieusement notre appartement. Puisqu'enfin nous avons un homey que ce home est des plus confortables, et que le nôtre en particulier ne se compose que de deux chambres, il nous semble facile de le rendre joli, et nous avons le projf^t qu'il le soit. Nous apporterons d'ici des étoffes anciennes qui ne contribueront pas peu à le rendre tel. Si nos petits moyens nous le permettent, nous en achèterons
de quoi faire la tenture complète. Che ne dite? Et à ne s en tenir qu aux rideaux, ne serait-ce pas déjà assez galant?
« Alexandrine et Fernand me pressent comme de vrais apolliicaires pour envoyer les lettres à la poste, et je ne vous ai dit que des bêtises; mais cette lettre ne compte pas; je voulais seulement vous écrire un mot pour vous embrasser moi-même. Faites-nous donner chaque jour de poste de vos chères nouvelles. Adieu, mère adorée. Alex vous aime comme une de vos filles, aimez-la aussi toujours. Embrassez bien mon père bienaimé, mes sœurs, frères, belles-sœurs, beaux-frères.
< Votre Albbut. »
ALBERT A PAULINE
« Venise, 29 décembre 1835.
« Ma sœïir chérie, je réponds à ta bonne lettre du 7 décembre. Merci, de m' avoir écrit, tes lettres me font toujours un plaisir inouï.
« Il faut que tu voies Constantinople, ma chère. C'est plus beau que tout ce que tu connais. Mon amour poui rOrient est bien loin d'être épuisé, et nous pensons sérieusement à y passer une partie de l'hiver prochain. Jérusalem est mon idée fixe. Rien ne peut être aussi intéressant que de suivre les traces de Notre-Seigneur Jésus-Chrî.st, TÉvangile à la main I Je trouve que chaque chrétien de\Tait, une fois dans sa vie, aller retremper sa foi à la source. Si je voyais ces lieux, il me semble que la mienne, si tiède souvent, se vivifierait à jamais. Car oCl y a-t-il un intérêt comparable à celui que nous
trouvons dans ce qui a rapport à la religion ? Comme, à côté de celui-là, tout autre intérêt devient sec et froid l C'est que la source de cet intérêt, étant divine, est iné^ puisable et inaltérable?
« Constantinople m'a du reste fait une singulière impression. Il semble que ce ne soit qu'un linu ih passage; tout m'a fait l'effet d'être campé, tout m'ii semblé joli, riant, mais rien de ce qui indique ,1a présence d'ui peuple établi là pour longtemps, sentant nn avenir devant lui et travaillant à l'amélioration de sa condition et de celle de ses enfants. Non, chacun a Tair d'avoir planté une tente pour faire une halte en face d'une si belle vue. Est-ce insouciance naturelle chez eux, ou sont-ils sous une influence inévitable, sous une soi^te de fatalité qui leur cache l'entrée de la mer Noire pïvHe h vomir sur eux la flotte russe qui doit les engloutir? C/eyt ainsi que Mahomet II battait les murs de Constantinople en 1453, tandis que des prêtres et des savants insoii* ciants ne pensaient qu'à de folles controverses théologiques. Quand les peuples arrivent au deriiiei^ degré de leur décadence, la Providence peut-être pcEniel cet engourdissement, afin de rendre moins doulonreuîc leurs derniers moments
« Je reprends cette lettre après l'avoir interrompue pendant deux jours. Notre cher comte Pulhiis est arrivé, et il a apporté à Alexandrine et à moi une touln de charmantes choses; mais ce qu'il ne nous a pas apporté et ce que nous espérions bien recevoir, ce sont tltîs lettres ie vous.
« Il fait en ce moment une de ces belles journées d'Italie qui font oublier tous les mauvais jours. Venise est dans son beau, tout a un air de fête, cette atmosphère si pure, ces palais, cette eau, ces gondoles! Chère an^ie, n'adores^tu pas Venise? Pour moi c'est, après
3SÛ EÉCIT D'UNE SŒUk.
Rome , la ville d'Italie que je préfère , et elle a sur Rome l'avantage qu'on y vit seul et sans être assommé d'étrangers.
ff Tu ne peux te figurer combien mon Alex est de jour en jour plus charmante; c'est la seule femme qui eût pu me rendre heureux. Ce naturel, cette tendresse que tu connais en elle, cette égalité d'humeur, tout est charmant. Rien ne peut se comparer à mon bonheur 1 Tu sais que je suis piu^sablement sauvage : quelle peste c'eût été pour moi que d'avoir une femme qui ne préférât pas son intérieur à tout t Oh 1 ma chère, combien on vit doublement quand tout l'intérêt est concentré dans un même cen:**^ d'affections, de goûts, de manière de voir et de sentir t Tous ses sentiments sont si vrais! Elle, pas la moindre affectation ! £t je ne sais si mon état de souffrance augmente son attachement, mais ce que je puis dire, c'est que rien n'est comparable à la douceur de nos rapports. La singularité de notre vie en augmente peut-être encore le charme. Ces relations de frère et de sarnr, cnibaumées d'un parfum de tendre amour, ont quelque chose de si intime, de si suave! C'est le plus joli temps de ma vie; c'est plus que frère et sœur, et c'est autre chose que mari et femme. Si i*étais meilleur, moins terrestre, moins amoureux, notre vie se pourrait comparer à celle de l'Ange tel que je me le figure, composé d*une âme d'homme et d'une âme de femme, ne vivant que d'amour, mais de pur amour I A elle, il ne manque rien pour cela; à moi, il me faudrait du calme, il me faudrait être complètement le maître de mon cœur qui aime tout dans l'amour
* Décidément cette lettre ne doit jamais partir, voilà la troisième fois (jue je l'interromps. Je termine ce que je te raconte sur l'autre feuille en te disant qu'il n'y a de concevables que les mariages d'inclination. Il n'y a.
selon moi, de tout à fait heureux que ceux-là, quand on s'est assez éprouvé pour espérer que des liens essentiels vous lient Tun à Tautre, et qu'on est sîlr enfin que l'âme et l'esprit vivent le plus en vous. J'avoue que j'ai la plus grande admiration pour le courage de ceux qui se marient par calcul et sans entraînement. Il en faut plus pour cela que pour rester debout près d'une mine prête à éclater. Je ne l'aurais jamais eu; et probablement, sans la rencontre de mon Alex, sans cette délicieuse atmosphère qui l'entourait à Rome, cette vie retirée et presque monastique qu'elle menait et au sein de laquelle naquit mon amour, sans tout cela, je crois que je ne me serais marié de ma vie. Je trouve que le mot mariage, par lui-même, est un mot qui fait peur.
« Adieu, ma chère amie, embrasse mon père chéri, ma mère bien-aimée, notre Eugénie que Dieu bénisse, Olgette et le bon Chariot; embrasse aussi Ëmmy et son cher Alfred.
€ Ton frère A. 9